Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ECOLOGIE

Quels transferts Nord-Sud ?

· Inprecor n° 354, 5 juin 1992 · p. 6-8 · 2 709 mots

Écologie Grande-Bretagne Inde et Asie du Sud

Les pays en voie de développement ont besoin d'une croissance économique, mais cela ne justifie pas pour autant que les riches nations industrialisées y transfèrent des technologies destructrices. Fred PEARCE *

LA TECHNOLOGIE a provoqué le chaos sur notre planète, mais elle peut aussi nous en sortir. Autant de délégués du Sud pauvre que du Nord riche participeront au gigantesque Sommet de la terre de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) à Rio de Janeiro du 3 au 13 juin 1992.

Mais seront-ils à égalité ? Comment peut-on être sûr que les quatre cinquièmes de la population de la planète, qui vivent dans les pays pauvres, pourront avoir accès aux nouvelles technologies "vertes", créées aujourd'hui dans les laboratoires de l'Ouest ?

Les ingénieurs des pays industrialisés croient qu'ils commencent à maîtriser les problèmes globaux d'environnement, pour pouvoir supprimer la pollution et utiliser les ressources naturelles plus efficacement. Mais ils craignent aussi que ce progrès soit menacé par les pays pauvres qui veulent améliorer leur situation. En 1991, lors d'une conférence sur les transferts de technologie, à l'Institut royal des Affaires internationales de Londres, Mostafa Tolba, le directeur égyptien du Programme pour l'environnement de l'ONU, a déclaré : « Si ces pays [du tiers monde] se développent avec les techniques de production obsolètes et inefficaces que les pays riches avaient utilisées pour créer leur richesse, notre destruction est alors assurée. » Selon lui, le défi du Sommet de la terre est « d'assurer que les technologies propres actuelles soient disponibles pour les pays pauvres, à des prix abordables ». Pour lui, les technologies qui réduisent le gaspillage sont l'espoir le plus important pour l'environnement.

La formule "transfert de technologie" imprègne les montagnes de documents déjà rédigés pour le sommet. Mais cette expression n'est guère précise et elle repose sur des hypothèses dangereuses. Elle renforce l'image que l'Occident se fait de lui-même, en tant que source de sagesse technologique : les gouvernements du tiers monde craignent que les préoccupations écologiques des pays riches ne deviennent des armes pour accroître le contrôle occidental sur les économies des nations pauvres, en les contraignant à une dépendance accrue vis-àvis des technologies de l'Ouest. De nombreux gouvernements du tiers monde sont de plus en plus désireux de soutirer de l'argent et d'autres faveurs aux riches.

'hypocrisie des riches

Tous les représentants gouvernementaux au Sommet de la terre lanceront des appels rituels à une augmentation des transferts de technologie, vus comme des éléments essentiels pour sauver la planète. Selon les négociateurs britanniques, les pays du tiers monde jugent l'accès aux technologies de sauvegarde de l'environnement « pratiquement aussi important que l'accès aux ressources financières ».

Or, comme le souligne ironiquement une dirigeante écologiste du tiers monde, Anil Agarwal du Centre indien pour la science et l'environnement, « ces pays occidentaux, qui se sont comportés de manière complètement immorale en matière d'environnement, font aujourd'hui la leçon à ceux qui ont été les plus frugaux et économes ». Les pontes de l'environnement de New York - les lumières de cette ville se voient depuis l'espace — s'autorisent à donner des conseils en matière d'économies d'énergie à l'Afrique, alors que New York utilise plus d'électricité que tout le "continent noir", du Sahara jusqu'au fleuve Limpopo.

Un Nord-Américain aggrave vingt fois plus l'effet de serre qu'un Indien. Or, ce sont les Nord-Américains qui prétendent déterminer le mode de vie écologique des Indiens, et non l'inverse.

Mais les choses ne sont pas si simples ; les pays du tiers monde voudraient emprunter la voie la moins chère mais la plus pol• Membre du comité de rédaction de la revue britannique New Scientist

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luante de l'industrialisation, celle suivie par l'Ouest il y a des décennies.

Le contraste entre les politiques de l'environnement de l'Ouest et du tiers monde est total. Durant les deux dernières décennies, l'efficacité en matière d'énergie s'est améliorée de plus de 20 % à l'Ouest. Les émissions de dioxyde de carbone aux Etats-Unis ont été moins importantes dans les années 80 que dans les années 70, alors que la croissance économique augmentait. Des usines de traitement des eaux usées et l'utilisation de filtres plus performants ont permis une réduction spectaculaire de la pollution des rivières et des pluies acides à l'Ouest. L'exemple pervers du Nord

Dans le même temps, les fumées noires déversées par les cheminées d'usines d'Inde et de Chine, le smog de Mexico, la destruction des forêts tropicales de l'Amazonie à Bornéo, les projets d'irrigation africains qui assèchent plus de champs qu'ils n'en irriguent, illustrent comment les vieilles technologies occidentales causent des ravages dans le Sud. L'industrie pétrolière du Nigéria est si inefficace qu'elle brûle une quantité de gaz naturel équivalente à l'approvisionnement en énergie de la majorité de l'Afrique.

L'importance démesurée de cette pollution et de ces gaspillages montre que d'immenses améliorations simples sont possibles. Pour Toufiq Siddiqi, spécialiste de l'énergie du Centre Est-Ouest d'Hawaï : « Tout investissement de 10 dollars dans la maîtrise de l'énergie en Chine pourrait réduire d'une tonne les émissions de dioxyde de carbone. »

Mais la possibilité d'un développement industriel plus propre dans le tiers monde n'implique pas automatiquement plus de technologie occidentale, encore moins si, comme beaucoup de gouvernements du tiers monde le dénoncent, l'Ouest fait tout pour ne pas partager sa technologie.

Les inventions les mieux à même d'avoir des effets. surtout en matière de maîtrise de l'énergie et de réduction de la pollution, sont des technologies peu coûteuses, souvent amorties en un ou deux ans. Par exemple, selon Siddiqi, un entretien correct des 400 000 petites centrales thermiques chinoises, qui utilisent chacune 300 millions de tonnes de charbon par an, pourrait réduire la consommation de fuel et la pollution de 30 %, parvenant à une efficacité proche de celle de l'Ouest.

En tout cas, la liste des technologies avancées introduites avec succès dans le tiers monde est très limitée, surtout en Afrique. D'après, John Coleman, responsable des questions d'environnement dans la firme chimique britannique ICI : « Les transferts de technologie sont un problème social et non industriel ; il ne s'agit pas de remettre des notices détaillées, mais de s'assurer que les machines fonctionneront. »

Un rapport du cabinet de consultants Touche Ross, préparé pour les négociateurs britanniques du Sommet de la terre, réfute l'existence d'une prétendue barrière qui empêcherait les pays du tiers monde d'avoir accès aux technologies pour réduire les émissions de gaz provoquant l'effet de serre. « Les pays en voie de développement ont généralement accès aux technologies nécessaires. C"est plus une barrière subjective que réelle. » Les technologies réellement efficaces ne sont pas des pièces d'équipement, mais des techniques "douces" surtout la formation et les techniques d'entretien — qui ont été historiquement

Touche Ross a étudié le rôle des transferts de technologie pour combattre l'effet de serre et pour conserver la diversité biologique. Dans les deux cas, selon cette compagnie, les brevets et la multiplication des droits de propriété intellectuelle ne repré2000 sentent pas une barrière significative au transfert de technologie : « En fait, le droit de propriété intellectuelle facilite la circulation des connaissances scientifiques, en informant sur des innovations disponibles. »

L'obstacle réel aux transferts de technologie vers le tiers monde réside dans la difficulté des gouvernements locaux à les gérer. En décembre 1991, à l'occasion de la Conférence de Vienne, où des scientifiques ont préparé l'ordre du jour du Sommet de la terre, une étude sur ce thème notait « l'échec des pays en voie de développement à utiliser « La capacité à assimiler la technologie, et non les barrières du transfert, constitue le premier obstacle. La diminution de la propriété intellectuelle et des restrictions de brevet ne conduiraient pas nécessairement à des transferts plus importants. »

Quant aux ONG, réunies à Paris, en décembre 1991, pour préparer leur propre "plan d'action" pour le Sommet de la terre, elles concluaient : « L'idée que la technologie pouvait être transférée du Nord au Sud s'est révélée fausse. Une technologie qui implique un simple transfert de machines et de produits chimiques ne durera que tant que les créateurs du matériel seront présents. » Selon ces associations, « il faut former la population à différentes techniques pour lui permettre de les adapter de manière créative, d'innover et d'inventer de nouvelles technologies appropriées à ses besoins et à ses sociétés ».

A qui appartiennent les richesses naturelles ?

De nombreux ingénieurs du Sud rejettent l'engouement de leurs gouvernements pour la technologie occidentale dernier cri. Ainsi, S. Varadarajan, un industriel indien connu, ancien directeurgénéral du Conseil de la recherche scientifique et industrielle de son pays, a déclaré : « En Inde, nous avons besoin de choses que nous puissions réparer [nous-mêmes], et non de boîtes noires qui doivent être remplacées. Nous devons installer les technologies petit à petit, par étapes. Et il faudrait qu'il y ait un lien entre la technologie importée et la communauté locale. La région devrait pouvoir fournir quelques ressources, et le processus utiliser des connaissances locales. » La plupart de ces problèmes sont apparus avec acuité dans le domaine de la biotechnologie, politiquement crucial, lors de la discussion sur un traité global visant à préserver la diversité biologique, qui devrait être signé par les dirigeants mondiaux au Sommet de Rio.

La majorité de ce qui reste de la diversité biologique de la planète — espèces sauvages, cultures ou écosystèmes — est concentrée sous les tropiques. Mais des pays comme le Brésil, l'Indonésie ou l'Inde résistent à la revendication des gouvernements et des défenseurs de l'environnement occidentaux, qui expliquent que cette diversité biologique serait un héritage mondial. Pour les huit signataires latino-américains du Pacte de l'Amazone, signé en février 1992, les « ressources biologiques appartiennent, sans aucun doute, aux pays qui exercent une souveraineté sur elles ».

Ils rejettent aussi l'idée que leurs forêts vierges, qui abritent environ la moitié des espèces mondiales, devraient être préservées au bénéfice du reste de la planète — surtout parce qu'ils pensent que les compagnies ali-

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mentaires et pharmaceutiques des riches pays du Nord cherchent à faire des profits grâce à cette "ressource globale". Selon Agarwal : « Le prétexte ronflant de l'héritage commun de l'humanité est une astuce rhétorique pour déguiser l'exploitation constante. »

La clé des richesses recelées dans les forêts vierges est la biotechnologie, en particulier la manipulation génétique, qui permettrait de transférer les attributs génétiques de leurs plantes sauvages aux plantes cultivées. Ainsi des espèces ont développé des gènes résistants à certains parasites, et permettant de réduire les temps de croissance ou d'augmenter la production.

Selon un rapport récent sur les forêts de Guyane réalisé pour le Secrétariat du Commonwealth, les découvertes en biotechnologie ont « beaucoup accru la valeur économique potentielle de leur riche patrimoine génétique ». Mais, sous les tropiques, les gouvernements craignent que, d'ici quelques décennies, les experts en biotechnologie pillent les ressources génétiques de leurs pays, les rapportent chez eux et les stockent dans les banques de gènes occidentales.

Un exemple typique de l'exploitation du tiers monde est apparu à l'occasion de la découverte par l'Institut international de l'agriculture tropicale britannique, dans le nord du Nigéria, de plantations de dolique [plante proche du haricot, ndlr] inhabituellement résistantes aux charançons, qui dévorent généralement une partie des récoltes. Cet institut a employé des chercheurs de l'Université britannique de Durham pour isoler la source de cette résistance, qui s'est révélée être une molécule appelée trypsine inhibiteur, qui agit sur le métabolisme du charançon. Ensuite, une firme liée à l'université a découvert le gène qui articule la molécule, a sorti un brevet, et a commencé des démarches auprès de différents distributeurs de graines pour l'incorporer dans diverses variétés.

Les ventes de graines génétiquement transformées pour résister aux charançons débuteront peut-être dans une décennie. Mais le Nigéria ne touchera pas le moindre droit pour l'expérience de ses fermiers dans la sélection de la variété résistante, car les chercheurs britanniques, après avoir achevé leur travail sur les plantes du Nigéria, ont décidé d'obtenir le gène à partir d'une variété californienne de dolique.

Comme les consultants de Touche Ross l'ont déclaré au gouvernement britannique, les ressources génétiques ne sont pas un « gisement de pétrole biologique ». Si les pays du tiers monde veulent en tirer des bénéfices, ils doivent développer des technologies pour les exploiter. Les perspectives en ce sens semblent faibles, parce que de nombreux pays manquent de scientifiques formés et d'un soutien institutionnel pour bénéficier de leurs ressources génétiques.

La valeur de l'expérience

Mais ces pays possèdent un atout hors de prix, mais souvent dévalué : les connaissances locales. Dans la forêt amazonienne, par exemple, seules les communautés indiennes connaissent en détail les plantes et les insectes qui y vivent et leurs propriétés médicinales ou leur résistance aux parasites. Il y a quelques années, des chercheurs en pharmacie ont essayé d'exploiter cette expérience, parlant de "course contre la montre" avant que les méthodes modernes n'en finissent avec les connaissances des communautés des forêts.

L'Institut national sur le cancer du gouvernement des Etats-Unis teste chaque année 10 000 plantes, à la recherche de traitements. Des botanistes lui envoient des racines, des feuilles et d'autres spécimens ; mais ils font aussi une utilisation croissante des shamans, ou des guérisseurs traditionnels, et de leur connaissance encyclopédique de la botanique de leur région.

Gordon Cragg, dirigeant de la branche des produits naturels de cet institut, a récemment écrit : « Nous avions l'habitude de considérer ces guérisseurs comme des praticiens de la magie noire ou du vaudou. Mais, durant les cinq dernières années, une étude plus systématique des plantes qu'ils utilisent nous a fait comprendre l'importance et l'étendue de leurs connaissances. » Ces chercheurs ont déjà découvert deux plantes — un arbre de Samoa et un lierre du Cameroun — qui paraissent capables de lutter contre le VIH, le virus à l'origine du SIDA.

Le transfert de technologie n'est plus une voie à sens unique, c'est un dialogue.

Comme les communautés tribales et les gouvernements du tiers monde commencent à en prendre conscience, la valeur potentielle de leurs connaissances deviendra un produit coté. Le savoir détenu dans les huttes des shamans et dans les communautés agricoles sera peut-être aussi vital pour la sauvegarde de la planète que celui des laboratoires du

Nord. Selon Agarwal : « Les pays en voie de développement ne doivent pas signer la convention sur la diversité biologique, tant que la dissymétrie actuelle dans l'accès à la connaissance et à la technologie n'aura pas diminué. »

Le développement de transferts de connaissance et d'expérience Sud-Sud est tout aussi encourageant. Des biologistes vietnamiens, par exemple, ont récemment utilisé du matériel génétique fourni par le Centre international de la pomme de terre du Pérou pour développer des variétés pouvant s'acclimater à leur climat. Ils travaillent à présent à l'amélioration d'une variété de café. Dans la Thaïlande voisine, le Centre national pour le travail génétique et la biotechnologie a repris les travaux de chercheurs universitaires britanniques pour développer une industrie locale de fécule à base de manioc.

Ce type d'adaptation de la technologie à des produits et à des processus artisanaux locaux, et l'échange d'idées entre les pays qui sont à une étape similaire de développement, est un modèle plus prometteur pour un transfert réussi que l'importation aveugle de technologies occidentales.

De ce point de vue, le savoir indigène est au moins aussi précieux pour les pays du tiers monde que les connaissances scientifiques de l'Ouest. Le défi est de réussir à marier les deux.

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New Scientist, 9 mai 1992

Errata

• Dans notre numéro 352 du 8 mai 1992, l'article "Sur les chemins escarpés" (p. 19) a été écrit en commun par Pierre Salama et

Jacques Valier, que nous avions malencontreusement oublié de mentionner.Il s'agit d'extraits de la postface de l'édition en castillan de L'économie gangrénée.

• Dans le numéro 353 du 22 mai 1992, cette fois deux erreurs se sont glissées :

En page 28, dans la brève sur le contre sommet de Munich, nous donnons diverses dates en juin, or il s'agit de juillet 1992.

En page 7, dans le tableau sur le vote aux élections régionales de 1992, les chiffres de la ligne concernant le vote pour le centre aux élections européennes de

1989 sont faux : il fallait lire : 1

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7;3 ; 2 ; 53 : 15 ; 8 ; 100 %

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