CES "NEGOCIATIONS" de guerre, où il est entendu par avance que les deux ethnies ne sauraient vivre ensemble, se font dans le dos des Musulmans — les seuls à avoir défendu, jusqu'alors, le maintien d'une république une et indivisible de trois peuples aux droits territorialisés. Elles se sont aussi déroulées dans le dos des dizaines de milliers de manifestants pacifistes défendant cette même approche multi-ethnique et créant, en avril 1992, une Assemblée populaire de salut public, vite balayée par les atrocités de cette sale guerre.
La Communauté européenne (CE) en soutenant la pseudo-solution de cantonisation a, au mieux, été dupe des logiques nationalistes croates et serbes. Il s'agit de reproduire, au niveau le plus bas, l'approche folle qui consiste à protéger des droits par la création de territoires ethniquement purs, se regroupant ensuite, pour rejoindre bientôt une Serboslavie ou une grande Croatie. Reconnaître la Bosnie-Herzégovine comme souveraine, et accepter la cantonisation, c'est mettre de l'huile sur le feu qu'on est censé éteindre. Le rôle du "monde civilisé"
Par ses prises de position successives — les pires possibles —, le "monde civilisé" vanté par Bush a contribué à l'engrenage infernal de cette sale guerre : d'abord, en soutenant un fédéralisme centraliste contre la volonté de souveraineté des républiques (poussant celles-ci à des déclarations d'indépendance en ordre dispersé, selon le principe du "chacun pour soi") ; puis, en reconnaissant l'indépendance de telle ou telle république, sans aucun principe cohérent et systématique de traitement des questions nationales imbriquées sur l'ensemble de l'espace concerné.
Demain, la guerre au Kosovo et l'éclatement de la Macédoine mettront la Communauté européenne devant cette évidente réalité : il n'y a pas de traitement séparé efficace des questions nationales de l'ancienne Yougoslavie (c'est-à-dire permettant d'éviter des carnages et un embrasement général de la région). Il n'y a pas non plus de prin-
YOUGOSLAVIE
C'est au nom de l'autodétermination des peuples, assimilée à la création d'Etat-nations d'une seule ethnie, que s'est négocié à plusieurs reprises, en coulisse, le dépeçage de la
Bosnie-Herzégovine (voir Inprecor n° 348 et 353 des 13 mars et 22 mai 1992). C'est la même logique qu'ont poursuivie dans leurs marchandages d'abord Milosevic, président de la République serbe, et Tudjman, président de la
République croate, puis le 6 mai 1992, les dirigeants des groupes nationalistes croates et serbes de Bosnie, dominés, de part et d'autre, par une extrême droite fascisante.
Catherine SAMARY cipes de frontières intangibles, ou de critères pour savoir qui constitue un peuple ou non, permettant de refuser à une quelconque communauté qui se sent — à tort ou à raison - désormais menacée dans un Etat- nation qui n'est pas "le sien", de s'en séparer. Le seul moyen d'éviter une remise en cause sans limites des frontières existantes, c'est l'extension des droits des "minorités"
— c'est-à-dire de tous les peuples, tour à tour minorités ou majorité ; c'est de rendre les fontières poreuses par des droits de citoyenneté multiples ou mieux par la formation d'une confédération balkanique d'Etats multi-ethniques et démocratiques, c'est-à-dire pluralistes de culture et de droits. Ceci ne s'imposera jamais par la guerre. Encore moins par une intervention extérieure de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) ou d'un nouvel impérialisme d'une Europe "civilisée"
incontrôlée par ses propres populations.
Plusieurs signes indiquent un tournant possible dans le combat contre la logique grand-serbe, principale responsable de la
BOSNIA guerre : la manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes, à Belgrade, début juin 1992, à l'appel du mouvement pacifiste et de l'opposition ; la courageuse décision prise par les deux Serbes, Nemad Kecmanovic (du Parti réformiste) et Mirko Pejanovic (du Parti socialiste, ancien Parti communiste), de rejoindre la présidence de Bosnie-Herzégovine, boycottée par les Serbes depuis la création de la "République serbe de Bosnie-Herzégovine", en mars 1992.
Leur déclaration en faveur de « l'indépendance, de l'indivisibilité et de l'intégrité territoriale de la Bosnie-Herzégovine » — désavouant la politique du psychiatre fou, Radovan Karadzic, qui dirige localement les milices armées yougoslaves, et celle des pouvoirs serbes du conflit en Bosnie — n'est pas de pure forme (1).
Plusieurs raisons agissent en faveur de ce changement d'attitude : d'abord, et avant tout, la volonté de préserver les chances d'une reconnaissance internationale de la Fédération yougoslave proclamée entre la Serbie et le Monténégro, le 27 avril 1992 et de lui faire bénéficier des droits de l'ancienne Yougoslavie dans les organisations internationales ; ensuite, la perte probable de contrôle par Milosevic et l'état-major de l'armée yougoslave de leurs alliés provisoires.
Il était commode pour le pouvoir serbe d'avoir une sorte de division du travail avec les groupes d'extrême droite nationaliste de V.Seselj ou avec le parti de Karadzic et ses troupes en Bosnie : l'armée et les pouvoirs serbes servant de grand-arrière aux mains propres et assurant l'équipement des actions guerrières des groupes paramilitaires.
Le "jeu" s'avère aujourd'hui perdant et très coûteux, avec le blocus économique qui risque d'aggraver le mécontentement social.
Si le réflexe patriotique de la
"nation injustement attaquée" peut être puissant, il n'y a pas pour autant - les manifestations l'ont montré — identification avec cette guerre dont les Serbes
1) Le Monde du 3 juin 1992.
= YOUGOSLAVIE sont aussi les victimes. Les centaines de milliers de réfugiés, les morts, les déserteurs touchent toutes les communautés, toutes les familles.
L'heure des conflits ouverts entre alliés d'hier risque d'avoir sonné : l'état-major de l'armée yougoslave s'est déclaré prêt à céder ses équipements au gouvernement bosniaque (2) et non aux forces armées serbes de Bosnie qui les réclament. En Bosnie-Herzégovine même, les clivages socio-politiques entre Serbes des villes et villageois apparaîtront de plus en plus. Il faut comprendre que 60% des soldats serbes de l'ancienne armée fédérale provenaient des républiques non-serbes, notamment de la Bosnie-Herzégovine, et plus particulièrement de ses zones rurales. C'est d'ailleurs ce qui permet à l'armée yougoslave de retirer les troupes qui ne sont pas natives de la République, tout en y laissant des contingents importants. Des responsabilités diverses
Mais, derrière tout cela, il y a une réalité : les forces d'extrême droite nationalistes puisent leur base sociale dans ces zones-là. La dissociation des Serbes avec l'affirmation d'une logique hostile à la Grande-Serbie est essentielle pour briser la légitimation d'actes barbares commis au nom de la défense des "intérêts serbes". Pour œuvrer dans ce sens, il faut, d'une part, désigner effectivement tous les responsables de la guerre, pas seulement Milosevic, et de l'autre, pousser à fond la critique de la logique grand-serbe, y compris dans l'opposition à Milosevic.
Oui, comme semble le découvrir le rapport des Nations-Unie, « la Serbie n'est pas seule responsable de la guerre en Bosnie-Herzégovine » (3). Les négociations secrètes évoquées plus haut entre courants d'extrême droite croates et serbes, les évolutions politiques — les purges — de l'Association démocratique croate (HDZ) de Bosnie-Herzégovine (proche de Tudjman) dans le sens d'une organisation paramilitaire contrôlée désormais par les courants proches du néo-fasciste Paraga, sont des réalités qui alimentent les actions des forces paramilitaires serbes. Ce sont donc toutes ces forces-là qu'il faut désarmer, en même temps que l'armée yougoslave doit effectivement se retirer.
Mais c'est la logique d'Etat-nation et, en premier lieu celle de la Grande-Serbie, qu'il faut combattre frontalement comme fauteuse de guerre. Une guerre qui a tous les risques de se concentrer demain au Kosovo. Là est l'épreuve de vérité de l'opposition à Milosevic, si celui-ci se retire ou tombe. *
4 juin 1992
2) Libération du 3 juin 1992.
3) Le Monde du 4 juin 1992.