Inprecor 1974–2004

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AFRIQUE DU SUD

Un pas en avant, et deux en arrière

· Inprecor n° 356, 3 juillet 1992 · p. 22-23, 23 · 1 482 mots

Afrique australe Syndicalisme

entrepris, fin juin 1992, une épreuve de force face au régime de De Klerk afin soulèvement de Soweto de 1976, par une grève et un boycott des transports en

Un pas en avant, et deux en arrière

Le Congrès national africain (ANC) et ses alliés du Parti communiste sud- africain (SACP) et du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) ont que celui-ci finisse par accepter un gouvernement intérimaire de coalition et done multiracial (voir Inprecor n° 340 et 347 des 8 novembre 1991 et 28 février 1992). La campagne de l'ANC a débuté le 16 juin, anniversaire du commun. L'action a été largement suivie, notamment dans la région de

Johannesburg. Selon les chiffres patronaux, environ 89 % des employés de cette ville ne se seraient pas présentés à leur travail ce jour-là.

Mare LINI

CETTE CAMPAGNE a été planifiée pour se dérouler en quatre phases. Après la grève du 16 juin, il était prévu une série d'actions allant de l'occupation d'édifices publics à des manifestations de rue pour juillet. La troisième étape sera celle de la grève générale. La direction du COSATU aurait proposé qu'elle se tienne avant la fin de juillet et qu'elle soit illimitée, mais la direction de l'ANC a préféré une action plus circonscrite afin de pouvoir en contrôler l'évolution, au cas où le régime ferait de nouvelles propositions. La grève est donc annoncée pour août.

Enfin, l'ultime étape devrait être, selon l'ANC, une campagne de masse exigeant le départ définitif du gouvernement actuel

(l'opération Exit gate). Selon certains responsables de l'ANC, il s'agirait de toujours exiger l'élection d'une assemblée constituante. Mais la plus grande confusion règne à ce propos — par ailleurs, le gouvernement semble avoir obtenu satisfaction pour un futur système bicamériste.

Le tournant politique que l'affrontement actuel représente ne doit surtout pas être sous-estimé. Les négociations constitutionnelles au sein de la Convention pour une

Afrique du Sud démocratique (CODESA)

sont parvenues à leur dernier stade. Les ultimes compromis devraient être, pour les uns et les autres, bien plus significatifs que tout ce qui a déjà été accepté de part et d'autre. En cas d'accord final, il resterait à passer au test électoral avec la probable constitution de blocs : le Parti national de De Klerk pourrait ainsi fort bien se retrouver en alliance avec le parti zoulou Inkhata.

En mai, il avait été proposé, à la demande du pouvoir, que soit inclue, dans la future Constitution, la nécessité d'une majorité de 75 % à l'assemblée pour toutes les questions d'importance. L'ANC a fini par accepter la barre des 70 %, sans consultation interne semble-t-il. Mais la tension sociale dans le pays finit par rendre de plus en plus difficile ce genre de compromis. Personne ne peut, en effet, croire que les seuls pourparlers de CODESA suffiront à légitimer les réformes constitutionnelles. Or, plus les négociations ont avancé en haut lieu, plus la situation quotidienne des masses noires tendait à se dégrader, du fait de la crise économique, de l'inflation et des licenciements. A cela s'ajoutent des formes de décomposition sociale et de désespoir qui nourrissent la violence endémique, les haines ethniques et la peur dans les townships.

L'ANC hausse le ton

C'est sans doute là le principal symptôme auquel répond le durcissement actuel de l'ANC et surtout des directions syndicales. Entre autres mouvements sociaux de grande ampleur, les dernières semaines ont vu se développer une grève massive des personnels hospitaliers pour des augmentations de salaire.

La pression syndicale du COSATU est donc tout à fait significative. Il apparaît, d'ores et déjà, que celle-ci entend maintenir la pression pour ne pas avoir à entériner

Inprecor n° 356 du 3 au 16 juillet 1992

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demain des compromissions trop importantes passées autour de la table de négociations.

C'est d'ailleurs fin mai, alors que le COSATU lance son programme d'action, que l'ANC a adopté un nouveau programme socio-économique, jugé par tous les observateurs comme très modéré bien qu'il en appelle toujours à une substantielle redistribution des revenus. Le principe des nationalisations y est relativisé et c'est simplement l'action générale de l'Etat qui est mise en avant, notamment au travers de la réforme de la fiscalité.

Le problème n'est pas tant de savoir si cela recouvre ou pas des divergences d'appréciation entre les diverses directions. Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'un des principaux débats qui a traversé le mouvement syndical au cours des derniers mois a porté sur la perspective d'un contrat social, c'est-à-dire en réalité d'un certain degré de cogestion avec le patronat (I). Jay Naidoo, le secrétaire général du COSATU reconnaissait d'ailleurs que son plan d'action interpellait les entreprises ; elles ont, dit-il, « bruyamment soutenu le processus de démocratisation, par exemple, par leurs actions durant la campagne référendaire [quand De Klerk demanda aux Blancs s'ils soutenaient le démantèlement des lois d'apartheid, ndlr] ; on espère donc qu'elles vont prendre le taureau par les cornes. Nous voulons voir si elles vont soutenir nos revendications pour un gouvernement démocratique, ouvert et contrôlable » (2). Or, quelques heures plus tard, le patronat menaçait les travailleurs et condamnait la grève.

Le mouvement syndical

Le mouvement syndical est aujourd'hui à la croisée des chemins. Les négociations constitutionnelles n'ont absolument pas équilibré ou stabilisé les rapports de forces sociaux. Et les patrons, à l'abri de CODESA, en ont profité pour aggraver les attaques contre les travailleurs.

Lorsque l'épreuve de force a été enclenchée, fin mai, par la direction syndicale l'enjeu était en effet clairement celui de la réforme constitutionnelle et de la responsabilité de l'Etat dans les affrontements des townships. Les exigences du syndicat portent sur le rôle de l'Assemblée constituante, sur la transparence des actions de l'Etat, sur la condamnation des ministres ayant trempé dans des affaires de corruption (3). Le mouvement s'organise donc autour des enjeux de CODESA, des institutions et des futures règles du jeu. Mais il faudra bien, pour ne pas échouer, aborder le problème du travail, des licenciements, des restructurations industrielles, etc.

La réforme de l'apartheid ouvre, d'ailleurs, chaque jour de nouvelles boîtes de Pandore. La misère des townships, le chômage massif, la monstrueuse inégalité raciale dans l'éducation et le logement n'ont pas obtenu le moindre début de réponse alors que les négociations ont commencé depuis un an et demi. Les promesses de "redistribution" des richesses sont faites un jour, mais rien de concret à court terme. Or, demain, la question de la terre et des bantoustans surgira à un niveau encore bien plus explosif.

Police, armée, gangs...

C'est cette contradiction entre le caractère abstrait des négociations et l'attente concrète des masses noires qui rend la situation aussi tendue et aléatoire pour le pouvoir et même pour l'ANC.

Le massacre de 42 personnes, le 17 juin, dans le ghetto de Boipatong, et la tuerie commise dans le même township par la police quelques jours plus tard ont montré une fois de plus le décalage entre le CODESA et la vie réelle. Cette escalade de la violence et du cynisme du pouvoir ont fait que, cette fois-ci, la direction de l'ANC a décidé de suspendre sa participation à la Conférence. Pour la première fois, bien que l'organisation de Nelson Mandela n'ait plus aujourd'hui d'autre stratégie possible que celle des négociations et du compromis, le pouvoir n'est plus totalement assuré de mener une réforme graduelle du système avec, au bout du compte, un large gouvernement de coalition. La politique d'intimidation et de chantage avait jusqu'à présent porté ses fruits face à la direction de l'ANC Mais où pouvait se trouver le point d'équilibre — celui d'un nouvel ordre et d'un vrai consensus — dès lors que l'Etat, les mafias policières et celles d'Inkhata ne cessent jamais de harceler les populations et d'assassiner les militants ?

Le régime n'a effectivement jamais cessé de jouer sur plusieurs registres. Et ce, en dépit du prétendu accord de paix de 1991 entre le gouvernement, l'ANC et Inkhata. Seule la confusion l'a alors emporté, empêchant une politique de contre-offensive unitaire de toutes les forces progressistes.

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AFRIQUE DU SUD

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décroché par le régime pour obtenir, à l'époque, quelques nouveaux succès diplomatiques à l'étranger ? De Klerk lui-même s'affiche régulièrement avec Buthelezi, le chef d'Inkhata. Ce même mouvement ethnique zoulou) et réactionnaire dont l'un des chefs, Musa Myeni, haranguait récemment ses troupes de tueurs en prédisant une guerre civile puisque le pays est selon lui « comme un enclos avec plusieurs taureaux qui veulent tous commander ».

Police, armée, gangs d'Inkhata, groupes d'extrême droite, continuent de faire régner la terreur à l'abri des négociations officielles. Ce sont près de 7 000 morts depuis

C'est sans doute un avant-goût de ce que l'on appelle I'"Afrique du Sud post-apartheid", celle qui justifie que les pays impérialistes et les divers régimes d'Afrique lèvent toute sanction et que De Klerk soit fêté comme un nouveau démocrate ! *

3 juillet 1992

1) South African Labour Bulletin vol. 16, nº1, 1991 et vol 16, n°4, 1992.

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