L'Allemagne de l'Ouest est universellement présentée comme un des plus riches pays du monde, et son système de sécurité sociale fait des envieux. Cependant, les importantes grèves de mai 1992 dans les services publies ont porté un coup à cette image (1). Les impératifs de la concurrence et le coût de la réunification ont entraîné un développement très important de la pauvreté. Mare FISCHER
SELON LE CONSEIL des ministres de la Communauté européenne (CE) de 1975, les pauvres sont « des individus et des familles dont le revenu est si faible qu'ils sont exclus du mode de vie considéré comme acceptable ». Ce seuil est généralement évalué à environ 50 % du revenu moyen. Selon ce critère, la pauvreté touchait 7 % des Allemands de l'Ouest, en 1983, et 10 %, en 1990 — soit 6 millions de personnes.
La raison essentielle de cet appauvrissement croissant est la multiplication des chômeurs et le faible montant des allocations qu'ils perçoivent. En 1980, moins de 100 000 foyers recevaient des aides sociales pour cause de chômage ; en 1989, cela concerne 479 000 foyers.
La démonstration la plus flagrante du développement de la pauvreté est l'augmentation rapide du nombre de bénéficiaires de l'aide sociale ; aujourd'hui, on atteint un record historique : 3,35 millions de personnes, dont 2 millions de femmes, dépendent de ces fonds pour survivre. Or, selon une enquête du ministre de la Jeunesse, de la Famille et de la Santé, seulement la moitié de ceux qui devraient bénéficier d'aides sociales les réclament, soit par manque d'information, soit par honte ou par peur.
La loi fédérale sur la sécurité sociale
ALLEMAGNE prévoit que les allocations permettent à leur bénéficiaire d'avoir une « vie digne ». Elles ne sont versées que si le demandeur n'a aucune autre source de revenus.
Quelques saucisses... et du travail forcé
Des règles ont été établies pour le calcul du panier de la ménagère pour un bénéficiaire de l'aide sociale.
• 47 grammes de viande par jour, soit 31,8 kilos par an — cela représente le tiers de la consommation moyenne de viande en Allemagne de l'Ouest.
• 40 grammes de saucisse et 21 grammes de fromage par jour.
• Un voyage en bus tous les dix jours.
• Un verre de bière tous les dix jours.
• Une ampoule électrique par an.
Ce sont des chiffres frappants, terribles pour les individus concernés.
Ceux qui touchent ces aides sont embauchés pour effectuer des travaux "socialement utiles" sans recevoir d'autre salaire. Ils touchent entre 2 et 5 deutchmark (DM) de l'heure — cette faible compensation est censée leur permettre de subvenir à leurs dépenses supplémentaires. Ces programmes de travail forcé sont principalement utilisés dans le secteur public. Si un chômeur refuse un tel emploi, les allocations peuvent être réduites, voire supprimées.
Il n'y a pas de statistiques concernant les prestations sociales dans l'ancienne Allemagne de l'Est. L'Union allemande pour le bien-être social et public estime qu'en 1992 « plus de 100 000 demandes seront déposées ». Pour l'instant, la plupart des Est-Allemands au chômage reçoivent des allocations. Mais, au bout d'un an, quand ils ne toucheront que des sommes réduites, ils deviendront candidats aux aides sociales. Ainsi, dans un proche avenir, le nombre de demandeurs d'aide en Allemagne risque d'augmenter fortement.
Mais ce n'est pas parce qu'on a un emploi qu'on gagne suffisamment d'argent pour vivre. Ainsi, une employée de grande surface de Nord-Rhein-Wesphalie touche 1 550 DM bruts par mois ; en Bavière, le salaire de départ d'une femme de chambre est de 1 312 DM (2).
En reprenant la définition de la pauvreté de la CE, on peut dresser le tableau suivant.
• La grande majorité des femmes employées dans l'industrie et le commerce — soit environ 2 millions — gagne moins de la moitié du salaire moyen.
• Les femmes qui travaillent dans le secteur tertiaire connaissent une situation un peu moins mauvaise : environ 20 % seulement des employées de services commerciaux et financiers touchent un salaire inférieur à la moitié du salaire moyen.
• Certains hommes, surtout des ouvriers du secteur des biens de consommation ou de l'industrie alimentaire, touchent aussi moins que le salaire moyen.
Mais cela ne concerne que ceux qui travaillent à temps plein. Or, parallèlement à la progression du chômage chronique, on a assisté à une nette évolution des différents types de contrats de travail. Entre 1980 et 1989, le nombre des employés à temps plein a diminué de 150 000, alors que celui des travailleurs à temps partiel augmentait d'environ 450 000.
Aujourd'hui, les contrats "normaux" -à durée indéterminée et donnant droit à une couverture sociale complète — sont de plus en plus rares, alors que les formules d'emploi précaire (durée déterminée, travail à domicile, travail sans contrat, etc.) se sont multipliées à l'infini, et concernent environ 25 % des emplois actuels.
Cela touche particulièrement les femmes, les jeunes et les travailleurs les moins qualifiés. On assiste à une division de la main-d'œuvre entre une armée croissante de travailleurs marginaux, avec des contrats précaires et des salaires plus faibles, et les travailleurs stables, dont le nombre diminue.
Etre femme et pauvre
Actuellement, le salaire moyen des femmes est inférieur d'environ 25 % à celui des hommes. En fait, seules quelques travailleuses gagnent assez bien leur vie pour
Alors que la situation des femmes au travail est déjà mauvaise, le chômage — qui les touche de manière disproportionnée représente souvent une chute en dessous du
La majorité des femmes qui perçoivent des allocations de chômage touchent moins de 1 000 DM par mois et 85 % d'entre elles bénéficient de l'aide sociale. Les femmes reçoivent des allocations bien moins importantes que celles des hommes à cause de la discrimination salariale : et seulement 56 % des femmes parviennent à se faire enregistrer dans les agences pour l'emploi, contre
Afin de calculer la retraite nette moyen
1) Voir Inprecor n° 352, 353 et 354 des 8 mai, 22 mai et 5 juin 1992
2) Le salaire brut moyen en Allemagne de /'Ouest est de 2 500 à 3 000 DM. 1 DM équivaut à 3,20 francs français.
ne, l'administration part du salaire de base d'un « assuré moyen » qui aurait travaillé entre 40 et 45 ans. Mais, en fait, les hommes ont en moyenne 35,7 années de travail derrière eux quand ils prennent leur retraite, contre seulement 22,6 pour les femmes ; dans le secteur des services, ces chiffres sont respectivement de 37,3 et de 27 ans. La retraite moyenne d'un salarié du tertiaire est de 1 885 DM si c'est un homme et de 855 s'il s'agit d'une femme — et l'assurance-chômage est de 1 352 DM pour un homme contre 508 DM pour une femme. Ces chiffres ont une conséquence directe : les femmes retraitées constituent le groupe le plus important des pauvres.
Le faible montant des retraites est la cause principale — encore plus que le chômage — de l'augmentation des demandes d'aides sociales ; environ 60 % du budget total de ce secteur va à des retraités. De plus en plus de mal logés
Le développement de la pauvreté et l'essor des problèmes sociaux se reflètent aussi dans l'augmentation du nombre de sans-logis et des mal logés. Il seraient environ 1 million, répartis comme suit :
1 - ceux qui sont actuellement à la rue, sans toit - environ 500 000 ;
2 - ceux qui risquent d'être expulsés dans un futur proche - environ 200 000
3 - ceux qui sont menacés de perdre leur logement à moyen terme — environ 200 000
4 - ceux qui vivent dans un logement trop petit et sans aucun confort - environ
La crise du logement condamne de plus en plus de gens, auparavant intégrés socialement, à la marginalisation. Les "sans-domin'existent plus... C'est un cercle vicieux : sans logis, on ne peut pas trouver d'emploi et sans emploi, il est impossible de retrouver un toit... Chaque jour, environ 150 personnes perdent leur logement et som-
La pauvreté n'est pas seulement synonyme d'absence de biens matériels, elle engendre aussi une perte de contrôle sur sa propre indépendance. Les autorités dirigent votre vie avec toutes sortes de règlements, et de contrôles. Etre pauvre engendre un accès réduit à la vie sociale, l'isolement et le repli sur soi. Cette peur de la "descente aux enfers" et de l'isolement social fait partie de la pauvreté. Cette peur vous prépare à accepter n'importe quel emploi et à vivre dans n'importe quel trou. Et c'est pour cela que la pauvreté existe dans le système capitaliste.*
Avanti, juin 1992
3) Les groupes 2 et 3 se recoupent avec le groupe 4, c'est pourquoi nous arrivons à l'estimation de 1 million de personnes.
----- pull-quotes on this page -----
— AFRIQUE DU SUD