La victoire du non lors du référendum sur la ratification du Traité de
Maastricht, au Danemark (voir Inprecor n° 355 du 16 juin 1992), le 2 juin
1992, a renforcé la résistance à la Communauté européenne (CE) et au marché unique dans les pays nordiques, montrant qu'il était possible de s'opposer à la construction capitaliste de l'Europe.
E. BRAATEN
G. GUDDAL MICHELSEN
ENTRE janvier et juin
1992, le pourcentage des
Norvégiens favorables à la participation de leur pays à la CE serait passé de 48 % à 36 % ; et l'opposition à la ratification du Traité aurait, elle, augmenté de 41 % à
51 % (1).
Lors du référendum de 1972 concernant l'entrée de la Norvège dans la CE, 46,4 % des électeurs s'étaient prononcés pour et
53,5 % contre.
Pour comprendre cette situation particulière, il faut revenir sur l'histoire de la Norvège. Le politologue Stein Rokkan avait déjà signalé que deux clivages importants caractérisent le paysage politique norvégien : l'opposition entre centre et périphérie, d'une part, et entre classes sociales (2), de l'autre. Ces clivages ont joué un rôle important depuis vingt ans dans le débat sur la
CE.
La périphérie norvégienne a toujours fait preuve d'une forte opposition au pouvoir central. La Norvège a été soumise au Danemark entre le XIVe siècle et 1905. A l'époque de cette "union", la Norvège n'avait pas de noblesse, elle était dirigée par des hauts fonctionnaires.
C'est contre leur domination, qu'une contre-culture, basée sur l'alliance entre des paysans et des secteurs éclairés des villes, apparut au XIXe siècle. Elle se nourrissait de plusieurs éléments : l'opposition entre la périphérie et le centre ; l'existence d'un contre-langage rural (le nynorsk) contre le danois urbain classique ; l'attitude des chrétiens fondamentalistes contre les promoteurs de la sécularisation des villes et celle des
"prohibitionnistes" (hostiles à l'alcool)
NORVEGE contre les libéraux et les conservateurs permissifs.
L'alliance de l'opposition organisa le premier parti politique de Norvège, les Libéraux (Venstre) qui remportèrent une victoire décisive en 1884.
Les traditions du mouvement ouvrier
Historiquement, la Norvège a une bourgeoisie relativement faible par rapport à celle de la Suède. Par ailleurs, la classe ouvrière a été capable, depuis le début du XXe siècle, d'organiser un syndicat fort et démocratique, LO, et un Parti travailliste (DNA). Entre 1918 et 1923, le DNA était le seul parti social-démocrate affilié à l'Internationale communiste.
Depuis les années 30, une alliance s'est tissée entre le mouvement ouvrier, les paysans et les intellectuels des villes, sur la base d'une idéologie anticapitaliste et nationaliste-démocratique.
Après la Seconde Guerre mondiale, la direction du DNA s'est de plus en plus rapprochée de la bourgeoisie et des hauts fonctionnaires. Cela a provoqué des conflits entre la direction de ce parti et l'alliance traditionnelle qui la soutenait, notamment sur la question de la CE.
Pendant les débats de 1972 sur la CE, le mouvement paysan a acquis une position hégémonique dans les campagnes contre la CE. L'opposition traditionnelle entre le centre et la périphérie revenait ainsi sur le devant de la scène : les paysans, les pêcheurs et la population de la périphérie en général étaient unanimement opposés à la CE. A certains endroits, et surtout dans le Nord, ces secteurs militaient au DNA -même si les organisations de paysans finançaient et contrôlaient le Mouvement populaire contre la Communauté économique
Cependant, la position de la classe ouvrière industrielle fut décisive dans le résultat du référendum de 1972. Ainsi, pour la première fois, une cassure importante s'opérait entre la direction social-démocrate et son électorat traditionnel. La direction du DNA et de LO se présenta devant ses militants avec un ultimatum : le gouvernement DNA démissionnerait si le oui n'était pas majoritaire au référendum. Néanmoins, presque la moitié des syndicalistes et des militants du DNA votèrent non. L'opposition à la CE était forte à la base de la socialdémocratie parce que, pour la première fois, une fraction publique, le Comité d'information des travailleurs, avait surgi.
Si les acteurs sont les mêmes aujourd'hui, l'équilibre a changé. Le développement social et économique de ces 20 dernières années a affaibli la position des paysans.
Alors que l'emploi dans le secteur primaire a dégringolé, celui du secteur public a plus que doublé. La plupart des nouveaux employés sont des femmes, et elles ont peur des conséquences d'un rapprochement plus important de la Norvège avec la CE.
Cela explique pourquoi dans la lutte contre la CE, les arguments sociaux ont plus de poids que les arguments nationalistes ou constitutionnels.
Pourquoi cette opposition ?
Ces dernières années, l'Espace économique européen a été présenté comme une alternative à la participation aux institutions de la CE. Il s'agit du traité selon lequel les pays de l'Association économique de libre échange (AELE) (3) participent à part entière au marché unique, et jouissent des mêmes droits économiques que les membres de la CE.
Concernant l'Espace économique européen, trois principaux points ont été soulignés dans le débat norvégien :
- les gens sont dépossédés des pouvoirs institutionnels pour gérer leurs ressources et les mouvements de capitaux ;
- le mouvement syndical perd tout
1) MMI, Daglabet, 6 juin 1992.
2) Stein Rokkan, Norway : Numerical Democracy and corporate pluralisme" dans R. A. Dahl, Political oppositions in Western democracies, Yale, University Press, 1968.
3) Composée de l'Autriche, l'Islande, la Norvège, la Suède et la Suisse. La Grande-Bretagne et le Danemark l'ont quittée en 1972, pour rejoindre la CEE.
NORVEGE contrôle sur les salaires et les conditions de travail;
- l'Espace économique européen supprimera les clauses sur la protection de l'environnement.
Par conséquent, le mouvement contre la CE donne actuellement la priorité à la lutte contre l'AELE, au lieu de construire un large mouvement contre l'appartenance de la Norvège à la CE.
L'affrontement sur la CE met face à face les tenants de trois positions différentes : les "néolibéraux", qui défendent à la fois la participation à la CE et à l'Espace économique européen (oui/oui) ; ceux qui s'opposent à ce que la Norvège devienne membre de la CE mais qui sont favorables à l'AELE (non/oui) ; enfin, il y a l'aile "radicale-populaire" qui s'oppose à la fois à l'accord sur la CE et à l'Espace (non/non). Selon des sondages récents, ces trois positions seraient à égalité.
Du oui/oui... au non/non
Le bloc des "néolibéraux" rassemble la direction du Parti travailliste, le Parti conservateur et le Parti du progrès — c'est la nouvelle "grande coalition" de la vie politique norvégienne. L'Association patronale est le plus fervent défenseur de cette politique. La presse est dominée par des éditeurs, des rédacteurs et les journalistes qui acceptent tous l'intégration dans la CE et dans l'Espace économique, à quelques nuances près.
Les sociaux-démocrates au gouvernement ont dû prendre la direction de ce bloc pour plusieurs raisons. D'abord, parce que, pour le moment, les conservateurs et le Parti du progrès n'ont pas assez de force organisationnelle et de crédibilité. Ensuite, parce que le mouvement pro-CE est conduit par des hommes d'affaires et par de jeunes politiciens qui apparaissent comme des amateurs ridicules, sans aucun appui populaire.
Même si, au printemps 1992, la direction du DNA a reçu le soutien de 65 % de délégués régionaux, lors d'une conférence sur sa politique pro-CE, elle affronte une opposition interne importante sur cette ques-
Le bloc des opposants à la CE partisans de l'Espace économique est formé par le Parti chrétien (Krf), et par ceux qui sont réticents à la CE dans le DNA, notamment la
Le Krf a une position intermédiaire (oui à l'Espace, non à la CE) pour exploiter sa situation de pivot au Parlement. Dans le DNA, l'opposition frontale à la CE n'apparaît pas comme légitime car le Premier ministre, Gro Harlem Brundtlan, est la "mère" du traité de l'Espace économique européen.
Enfin, le bloc de ceux qui s'opposent
aux deux traités est dominé par une organisation, Non à la CE, fondée en août 1990. Ce bloc prône surtout la possibilité de peser sur le développement capitaliste grâce aux possibilités offertes aujourd'hui par la démocratie parlementaire. Il défend aussi le prétendu "modèle scandinave de bien-être"
Ceux qui s'opposent aux deux accords se répartissent en trois groupes.
• Le Parti du centre (SP) est l'organisation politique la plus importante de ce mouvement, grâce au rôle de sa dirigeante, Anne Enger Lahnstein, une personnalité remarquable. Depuis 1990, ce parti a fait un tournant à gauche sur le terrain européen, il apparaît comme une organisation qui défend les droits sociaux et nationaux contre le marché libéral et les forces capitalistes.
• Le second groupe comprend la direction du Parti socialiste de gauche (SV), les principales organisations écologistes, un petit secteur d'opposition à l'intérieur du DNA, basé surtout dans le Nord du pays et des secteurs syndicaux, notamment des femmes salariées, et la petite bourgeoisie. Le SV a des problèmes avec sa position de non/non, parce que certains de ses membres s'y opposent et parce que plusieurs dirigeants aimeraient participer au gouvernement. Mais, comme dans sa campagne contre la CE, le SV a surtout utilisé des arguments sur les acquis sociaux, l'économie, la démocratie et l'environnement et qu'il s'est opposé aux discours nationalistes, ce parti et sa propagande pour le double non penchent plutôt à gauche.
• Les militants de gauche, les membres du SV et de l'Alliance électorale rouge (RV, d'origine maoïste), sont souvent contre la CE, tout comme certains groupes locaux d'organisations antiracistes ou écologistes, des militants syndicaux et le mouvement des femmes.
Environ 1 000 militants de gauche participent activement à la campagne Non à la CE. Ils y jouent un rôle important et ils ont une véritable légitimité
Contrairement à la France ou à l'Irlande, l'extrême droite pèse peu dans cette campagne contre la CE. D'abord parce qu'elle est plus faible que d'autres pays européens et ensuite parce que leur participation à Non à la CE a été refusée.
Une erise à Phorizon ?
En 1972, le mouvement contre la CE avait surtout été passionnel et les arguments avancés étaient essentiellement symboliques. Les tenants du pouvoir n'ont pas changé et l'évolution de la situation en Norvège ressemble à celle des autres pays européens. La faiblesse politique des cercles dirigeants norvégiens pourrait aujourd'hui permettre des victoires dans la lutte contre la CE, aggraver la crise politique et ouvrir un conflit de classes.
En outre, l'orientation de la campagne Non à la CE, qui s'est opposée aux forces racistes et pro-life et qui prône la constitution d'alliances progressistes en Europe, peut sortir la gauche norvégienne de son isolement dans le mouvement européen — des exemples de coopération avec les campagnes contre la CE au Danemark ou en Irlande existent déjà.
Oslo, 8 juillet 1992