Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

Guerre au sommet

· Inprecor n° 357, 17 juillet 1992 · p. 4-8 · 5 912 mots

Pologne Économie mondiale

SA TACHE ne sera pourtant pas aisée. Si les principaux partis du gouvernement sont d'accord pour poursuivre dans la voie de la restauration du capitalisme en Pologne, leurs divergences n'en sont pas moins nombreuses ; elles concernent non seulement la délicate question de la "décommunisation", qui provoqua la fin sans gloire du gouvernement de Jan Olszewski en juin 1992, mais aussi les relations entre l'Eglise et l'Etat ; le rôle de l'Etat dans le processus de restauration du capitalisme; les rapports avec le capital étranger et ses institutions; la place respective des valeurs dites "nationales" et de la tradition libérale ; et, enfin, les rapports avec le mouvement syndical. De même, la véritable guérilla parlementaire à laquelle se sont livrés tous les partis a laissé de profondes traces et une franche inimitié sépare les ministres issus des courants néo-libéraux (2) de ceux de la droite nationale-catholique ou chrétienne-

La première femme Premier ministre de l'histoire du pays devra aussi compter avec la pression du président de la République, Lech Walesa, qui a su tirer profit de la crise politique larvée pour affermir sa position institutionnelle et parvenir à placer aux postes-clés ses hommes de confiance : Krzysztof Skubiszewski au ministère des Affaires étrangères, Andrzej Milczanowski au ministère des Affaires intérieures et Janusz Onyszkiewicz à la Défense. Après avoir gagné la "guerre au sommet" contre les prédécesseurs de Hanna Suchocka s'opposant une première fois à Tadeusz Mazowiecki, en 1990, puis en obtenant le limogeage de Jan Olszewski, en juin 1992 — Lech Walesa poursuit inlassablement son but de renforcement du pouvoir présidentiel. La mise en place, début juillet, d'une Commission de l'ordre, qui regroupe, sous la férule présidentielle, les dirigeants de tout ce que l'Etat polonais comporte de «bandes d'hommes armées » (4) sanctionne ainsi le nouveau rapport de forces issu de la récente crise au sommet de l'Etat.

La première démonstration d'efficacité du nouveau dispositif a été donnée le 9 juillet, lorsque la police a brutalement "paci-

Guerre au sommet

L'acceptation par le Parlement polonais (la Diète) du gouvernement de large coalition dirigé par Hanna Suchocka a mis provisoirement fin, le 11 juillet 1992, à la plus longue et la plus envenimée des crises politiques que la Ille

République polonaise a connu. « Je ne veux pas parler de ce qui fut mauvais. Je veux parler de l'accord national. Nous composons une coalition extrêmement difficile », a expliqué la nouvelle Premier ministre, le jour de sa nomination (1).

Jouissant à la fois du soutien du principal parti issu de la tradition du syndicat Solidarité, l'Union démocratique, dont elle est membre et, par extension, de celui des libéraux, ainsi que de l'appui de la droite catholique pour son engagement en faveur du projet de loi pénalisant l'avortement et ses prises de position traditionalistes, Hanna Suchocka personnalise le compromis visant à préserver le cadre institutionnel issu de l'effondrement du stalinisme et mis au point par les nouvelles élites politico-parlementaires, largement déconsidérées par les récentes crises politiques.

Jan MALEWSKI

Jaroslaw WARDEGA fié" les paysans structurés par la nouvelle organisation Samoobrona (Autodéfense) — à la fois syndicat paysan, parti politique et milice paysanne — qui bloquaient les routes pour exiger l'annulation de leurs dettes.

La nomination du gouvernement coïncide avec une nouvelle montée des tensions sociales. Outre les mobilisations paysannes, qui cherchaient à encercler la capitale et à bloquer son approvisionnement, des grèves ouvrières sont annoncées pour le 20 juillet

1992 dans le secteur des mines et de la métallurgie du cuivre en Basse-Silésie, ainsi que dans le bassin houiller, en Haute-Silésie.

Sans remettre en cause le nouveau gouvernement, un tel climat social ne peut que

1) Gazeta Wyborcza n° 161, 10 juillet 1992.

2) L'Union démocratique (UD) de l'ancien-Premier ministre

Tadeusz Mazowiecki dispose de 62 députés à la Diète et contrôle quatre ministères (Défense, Travail, Finances et le Secrétariat du gouvernement), en plus du poste de Premier ministre; le Congrès libéral démocratique (KLD) de l'ancien-Premier ministre et actuel ministre chargé des relations avec la CE, Jan Krzysztof Bielecki, dispose de 37 députés à la Diète et s'est vu accorder les ministères de l'Administration de l'Etat, des Postes, des Privatisations et des Relations avec la CE ; et, enfin, le Parti du programme économique polonais (PPG), issu d'une scission au sein du Parti des Amis de la bière (PPP), qui obtient le poste de ministre chargé de la Promotion des entreprises.

Il faut aussi mentionner la présence de trois ministres de le fragiliser, limitant ses marges de manœuvre et diminuant le préjugé favorable qu'une partie de la population accorde, à chaque fois, aux nouveaux diri-

Le but du gouvernement est de donner aux élites politiques pro-capitalistes le temps nécessaire pour mettre au point des sorties institutionnelles à la crise et garantir, à plus long terme, la stabilité de l'Etat. Ainsi, la

Diète travaille à une nouvelle loi électorale, qui permettrait de mettre fin à l'extrême morcellement de la scène politique et d'éviter que ne se répètent les épisodes de la

"guerre au sommet" qui caractérise la nouvelle démocratie polonaise depuis la fin de l"état de grâce" dont jouissait le premier gouvernement issu de Solidarité. Si la Diète réussit à trancher entre les projets de scrutin proportionnel, afin que les différentes formations politiques en lice parviennent à franchir un seuil minimal, et ceux d'un scrutin majoritaire, des élections anticipées pourraient être organisées avant la fin

Du règlement de comptes à la erise politique

Le scrutin d'octobre 1991 avait, en effet, mis à nu la crise de la transition polonaise.

Deux années de politique néo-libérale, qui frappaient, avant tout, ceux qui furent par leurs mobilisations les artisans du changement, ont conduit à une prise de distances de la population vis-à-vis du nouveau champ politique — l'expression la plus forte en fut l'Entente populaire, le plus pro-libéral des partis paysans, issu de

Solidarité rurale.

3) l'Union nationale chrétienne (ZChN) du président de la

Diète, Wieslaw Chrzanowski, dispose de 49 sièges à la Diète et de six ministères (Vice-premier ministre chargé de l'Economie,

Plan, Justice, l'Education, Culture, Transport), deux petits groupes suivent cette orientation : le Parti des démocrates-chrétiens (PChD), avec le poste de Vice-premier ministre chargé des questions politiques, et le Parti populaire chrétien (SLCh), de tradition agrarienne, avec les ministères de la Santé et de l'Industrie.

4) A savoir, outre les nouveaux ministres de la Défense et de l'Intérieur, les chefs de l'Office de la protection de l'Etat (UOP — police politique), de la police, du Conseil de la sécurité nationale, du renseignement militaire et le Vice-procureur général.

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l'abstention massive (56,8 % du corps électoral) et l'extrême éparpillement des votes (aucun des partis en lice ne parvenant à dépasser 6 % des inscrits) (5). La Diète issue de ce scrutin n'a pas réussi à trouver une majorité stable en son sein. Le gouvernement de Jan Olszewski, constitué fin 1991, après deux mois de vaines tentatives pour former une alliance entre les partis de la droite - l'Entente du centre (PC) et l'Action catholique (Union chrétienne nationale, ZChN) — eut le plus grand mal à trouver une majorité pour faire voter le budget et sombra dans une paralysie croissante, ses initiatives parlementaires étant systématiquement torpillées par des majorités négatives, regroupant à la fois les néolibéraux et la gauche post-stalinienne.

Walesa contre-attaque Fondé autour des partis qui avaient porté Lech Walesa à la présidence de la République en 1990, le gouvernement de Jan Olszewski est pourtant entré rapidement en conflit ouvert avec le président. Ce dernier, attaqué par voie de presse par ses anciens collaborateurs et présenté comme un psychopathe incapable et une marionnette entre les mains de son ancien chauffeur, Mieczyslaw Wachowski, devenu ministre d'Etat auprès de la chancellerie du président, contre-attaqua en s'en prenant au gouvernement (6) — en limogeant le ministre de la Défense, Jan Parys, puis en exigeant la démission du gouvernement de Jan Olszewski.

Pris entre la pression de la Diète et celle du président, le Premier ministre choisit la fuite en avant. Le 28 mai 1992, la Diète, à l'initiative du député Janusz Korwin-Mikke, porte-parole du groupuscule ultra-libéral, Union de la politique réelle, vota une résolution chargeant le ministre de l'Intérieur de présenter une information complète sur les personnes en charge de fonctions publiques, qui auraient collaboré avec la police politique, entre 1945 et 1990.

En coulisses, J. Korwin-Mikke n'avait pas caché avoir mis au point le texte de la résolution avec le ministre de l'Intérieur, Antoni Macierewicz, membre du ZChN. Bien qu'une importante minorité de députés ait immédiatement mis en cause la résolution et saisi le Tribunal constitutionnel, le ministre de l'Intérieur prit sans tarder la décision de présenter les listes de présumés "agents". Le ler juin 1992, la presse, hostile au gouvernement, rendait public un projet de loi sur la "décommunisation", préparé en secret par le ministère de l'Intérieur (7). Le 4 juin, Macierewicz remettait aux présidents des groupes parlementaires une liste de 80 noms, parmi lesquels on trouvait plusieurs dirigeants historiques de Solidarité et prisonniers politiques de l'ancien régime, mais aussi, Leszek Moczulski (dirigeant de la KPN, prisonnier politique entre 1981 et 1986) et Wieslaw Chrzanowski (dirigeant du parti de Maciarewicz, ZChN, président de la Diète). Le léndemain, les listes paraissaient dans la presse. Le même jour Piotr Naimski, dirigeant de l'Office de protection de l'Etat dans le gouvernement de Jan Olszewski, mettait en état d'alerte les garnisons de la Vistule des forces du ministère de l'Intérieur (8). Le 5 juin au petit matin, la Diète déposait, à la demande de Lech Walesa et d'une cinquantaine de députés, le gouvernement de Jan Olszewski, dont les partisans n'hésitaient pas à présenter le conflit en cours comme opposant les « communistes et leurs agents » aux « vrais Polonais ».

Mais ni cela, ni le remplacement immédiat par le président des postes de direction aux ministères de la Défense et de l'Intérieur, ni même la nomination par la Diète au cours de l'après-midi d'un nouveau Premier ministre, ne devait mettre fin à l'affaire. La décision du Tribunal constitutionnel de suspendre, le 19 juin, la fameuse résolution de la Diète pour cause de violation de la loi a éloigné pour un temps le danger de la voir

5) Voir Inprecor n° 338 et 340 des 11 octobre et 8 novembre 1991.

6) Voir les interviews réalisées par son ancien porte-parole. Jaroslaw Kurski, avec ses collaborateurs et anciens collaborateurs, publiées sous le titre "Le chef - avant dernier chapitre", par Gazeta Wyborcza n° 95, 22 avril 1992

7) Ce projet de loi prévoyait d'interdire tout emploi public non seulement aux collaborateurs de la police politique de l'ancien régime, mais également à tous ceux qui avaient exercé, dans le passé, une quelconque activité dirigeante (au niveau le plus bas comme les cellules) dans les organisations politiques de l'ancien régime. Les principaux opposants des années 60-70 tombaient sous le coup de cette loi. Gazeta Wyborcza n° 128, 1er juin 1992.

ressurgir, mais elle n'a cependant pas calmé les esprits.

Une fois la boîte de Pandore ouverte, les accusations sont allées bon train. Lech Walesa, lui-même mis en cause pour avoir signé des actes de collaboration lorsqu'il avait été arrêté en 1971 — ce qu'il raconte dans ses mémoires (9) —, contre-attaquait en rendant publics les actes d'un agent nommé Briquet, vite repéré comme étant le pseudonyme de Zdzislaw Najder, ancien directeur du secteur polonais de Radio Free Europe et longtemps proche collaborateur de Lech Walesa dans sa lutte pour le contrôle du Mouvement des comités civiques, ayant, depuis, pris fait et cause pour Jan Olszewski (10). Une ambiance empoisonnée Peu à peu, c'est l'ensemble de la classe politique et tous les sommets de l'Etat qui ont été pris dans un tourbillon d'accusations croisées et secoués par une lutte fratricide. Les anciennes fractures au sein de l'opposition démocratique, datant des années 50 et 70 - peu compréhensibles d'ailleurs pour la population - ont refait surface comme autant de fantômes (11).

Adam Michnik écrivait : « L'action entamée par le ministre Macierewicz, avec l'accord du Premier ministre Olszewski, a envenimé la vie politique polonaise pendant longtemps. Maintenant, nous allons retrouver longtemps encore les soupçons, les diffamations et les calomnies. Rien n'a été explicité. Mais l'Etat polonais a été ridiculisé. Je dirais même plus : une certaine idée de la Pologne, qui durant si longtemps nous faisait honneur et était pour nous un titre de gloire — l'idée de la solidarité, de la dignité et de la vérité —, a été déshonorée. (...) L'Etat polonais s'est trouvé en danger et c'est pour cela que la réaction de Walesa est justifiée. C'est ainsi que c'est déroulée la nouvelle phase de la "guerre au sommet" entamée il y a deux ans. C'est alors que fut,

8) Ce qui fut révélé plus tard. Gazeta Wyborcza n° 139,13-14 juin 1992

9) Lech Walesa, Un chemin d'espoir, Fayard, 1987.

10) Voir Inprecor n° 315 du 28 septembre 1990.

11) En 1956, un conflit opposa Jacek Kuron à Antoni Macierewicz au sein du mouvement scout, le premier cherchant à en faire une organisation "rouge" liée à la gauche d'Octobre, alors que le second tentait d'organiser un scoutisme indépendant. renouant avec la tradition de la guerre. A partir de 1977, au sein du Comité de défense des ouvriers (KOR), une autre divergence surgit entre eux ; le premier se prononçant pour une stratégie de "finlandisation" de la Pologne, alors que le second rejetait toute idée de négociation avec le régime

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pour la première fois, mis en branle, d'un commun accord par le président et par ses adversaires actuels, le mécanisme des diffamations fallacieuses, des accusations injustifiées et des promesses creuses » (12).

La nomination, le 5 juin, de Waldemar Pawlak, jeune dirigeant du Parti paysan (PSL) (13) et étranger à la tradition de Solidarité, au poste de Premier ministre, témoignait de l'état de déchirement des nouvelles élites politiques. Seul quelqu'un d'extérieur au cénacle pouvait alors former une majorité et donner l'illusion de la continuité du pouvoir de l'Etat, même si la formation d'un gouvernement sous sa houlette devait s'avérer impossible.

Crise du nouvel Etat... Le cauchemar dont parle Adam Michnik ne peut être compris si on fait abstraction de son contexte. Même s'il apparaît comme le fruit d'un règlement de comptes entre fractions déchirées par des rivalités politiques et personnelles, ce ne sont pas elles qui en constituent le fondement. Et il ne s'agit pas non plus du seul l'héritage encombrant des activités de la police politique stalinienne durant les décennies précédentes.

La crise du nouvel Etat polonais, issu de la transition négociée en 1989 entre le régime bureaucratique exsangue du général Jaruzelski et les dirigeants de l'opposition, ne peut être confondue avec son apparence. C'est le bilan de cet Etat, de son orientation en faveur de la construction du capitalisme sur les ruines du prétendu socialisme réel, des politiques suivies depuis bientôt trois ans par les gouvernements successifs issus de Solidarité qui constituent le fond de la crise. Les nombreuses affaires de corruption du nouveau personnel politique, de ses mœurs moyenâgeuses (14), comme la façon particulière — relevée, à juste titre, par Adam Michnik — de mener les débats politiques n'en forment que le décor.

Si le nouvel Etat polonais a été instauré progressivement, il a quand même révolutionné la société dans son ensemble. Le caractère progressif de son instauration n'était dû qu'à la prise de conscience de la bureaucratie d'origine stalinienne de la faillite complète de son régime et à sa crainte de se voir balayée par la rue. Certes, celleci avait cru pouvoir partager le pouvoir durant un temps avec les élites de Solidarité, en utilisant celles-ci pour obtenir une aide occidentale, tout en préservant l'essentiel. Ces illusions ont été balayées par la pression sociale, elle-même détournée et confisquée par le nouveau pouvoir. Ainsi l'Etat ouvrier polonais, depuis longtemps réduit à son ombre et confisqué par la bureaucratie à son profit quasi-exclusif, s'est effondré sous les coups de butoir conjugués de la classe ouvrière polonaise et de la pression des institutions bourgeoises occidentales.

L'effondrement du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) — parti stalinien et rouage essentiel de l'ancien appareil d'Etat — en janvier 1990, fut à la fois un effet et un accélérateur de ce processus. L'Etat de l'ancien régime fut progressivement remplacé par un nouvel appareil étatique : élections partiellement libres de juin 1989 ; nomination d'un Premier ministre issu de Solidarité à la tête d'un gouvernement de coalition, en septembre 1989 introduction des mécanismes économiques marchands et de la libéralisation totale des échanges extérieurs, en janvier 1990, sous la pression, en particulier, du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM) ; purge des appareils répressifs de l'Etat, qui culmina avec le limogeage des ministres issus de l'ancien régime à l'été 1990 et avec l'élection présidentielle de l'automne 1990. Les élections parlementaires de l'automne 1991 ont mis la touche finale au processus (15).

Il est clair que ce changement de la nature de l'Etat ne signifie nullement que tout l'appareil administratif de l'ancien régime ait été remplacé. Loin de là. Mais il fut mis au service d'une orientation politique, économique et sociale qualitativement différente.

.. au service de la propriété privée

L'ancien appareil a servi tout d'abord à peaufiner le nouvel "Etat de droit", visant, d'une part, à garantir les libertés individuelles des citoyens et, de l'autre — et ce, de manière inextricablement liée —, à assurer le respect de la propriété privée. Deux lois, adoptées le 13 juillet et entrées en vigueur le ler août 1990, portant l'une sur la privatisation des entreprises de l'Etat et, l'autre, sur la création du ministère des Pri-

12) A. Michnik, "Tout cela fut comme un cauchemar", Gazeta Wyborcza n° 133, 6-7 juin 1992.

13) Issu de la fusion d'une minorité de militants de Solidarité rurale avec l'appareil "rénové" de l'ancien parti paysan, satellite du POUP, le ZSL.

14) A ce titre, il faut mentionner une affaire qui fait actuellement la "une" des médias. Le Vice-président de la Diète, Andrzej Kern (PC), a mobilisé la police et la justice pour empêcher sa fille de 17 ans de suivre son amoureux. Les parents de ce dernier furent arrêtés de nuit, soumis à une perquisition et accusés d'enlèvement. La fille, qui avait du mal à supporter l'autoritarisme de ses parents, habitait, en effet, chez son ami, tout en continuant vatisations, ont constitué la pierre de touche de cet édifice. Elles permettent la transformation des entreprises d'Etat en sociétés de droit privé avec cession des actions formant le capital, leur mise en liquidation en cas de situation financière délicate ou, enfin, leur locationvente. Il est à noter que l'entreprise d'Etat peut être transformée en société unipersonelle de droit privé, dont l'actionnaire unique est l'Etat par décision unilatérale du Premier ministre ; un délai maximal de deux ans est alors prévu pour transférer les actions détenues par

ВонпАлоші l'Etat à des tiers.

Le 14 juin 1991, une nouvelle loi sur les sociétés à participation étrangère a unifié — à quelques exceptions près — le régime des entreprises privée détenues entièrement ou partiellement par des étrangers avec celui de l'entreprise détenue par des capitaux nationaux et a libéralisé le rapatriement des bénéfices — désormais les bénéfices, après paiements des impôts, peuvent être transférés à l'étranger sans limitation particulière. Avec l'introduction de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), en janvier 1992, et la modification de la législation sur l'impôt, en janvier 1991, le système fiscal polonais a été rendu cohérent dans le sens de l'économie néo-libérale. Enfin, le Code du travail (1927) a été modifié, pour autoriser les licenciements collectifs et le vieux Code du commerce (1934), d'inspiration germanique, a été dépoussiéré et remis à l'honneur. Ainsi, l'édifice juridique qui constitue l'indispensable appendice de la "libre entreprise" ", dont la mise en place avait commencé prudemment en 1989, sous le dernier gouvernement issu du sérail stalinien, a été achevé en 1991 (16).

Parallèlement à ces transformations juridiques, les gouvernements successifs issus de Solidarité ont mis la touche finale à l'ouverture de l'économie polonaise aux échanges extérieurs. Le monopole du commerce extérieur ainsi que la planification administrative centrale avaient, d'ores et à aller l'école. Ils sont parvenus à se cacher. Ker explique publiquement que jamais il ne tolérera que sa fille puisse vivre avec un jeune homme • qui ne sera au mieux que commerçant - et se dit prêt à mobiliser la police pour les retrouver. Certains journalistes "malveillants" pensent qu'il y a là un abus des charges publiques.

15) On peut suivre ce processus au travers des articles parus dans Inprecor : n° 287 du 1er mai 1989 ; n° 292 du 4 septembre 1989, n° 294 du 2 octobre 1989 ; n° 301 du 27 janvier 1990 ; n° 321 du 21 décembre 1990.

16) Voir D. Heimeri, U. Plowiec, Textes législatifs et réglementaires relatifs à l'économie polonaise de 1989 à 1991", dans Le Courrier des Pays de l'Est n° 367, mars 1992.

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déjà, été abolis, pour l'essentiel, par le dernier gouvernement d'origine stalinienne. Il suffisait de dépoussiérer les tarifs douaniers

— ce qui donna lieu à plusieurs scandales — et d'assurer la convertibilité de la monnaie nationale, le zloty. Ce fut fait avec le soutien du FMI, à partir de janvier 1990. Le taux de change moyen fut fixé à 9 500 zlotys pour un dollar, et maintenu durant un an, malgré une inflation qui atteignit près de 600 % en 1990, permettant aux spéculateurs intrépides de réaliser de belles plus-values et jouant sur la différence des taux d'intérêts entre les banques de la Communauté européenne (CE) et ceux de la Pologne. Réajusté en 1991, puis libéré en 1992, le taux de change atteint actuellement 13 800 zlotys pour un dollar, reflétant le différentiel d'inflation entre la Pologne et les pays de zone dollar.

Enfin, le système bancaire polonais fut réformé, par la loi du 28 décembre 1989, qui entérinait la séparation de la Banque nationale de Pologne, banque centrale de l'Etat, banque d'émission et institution centrale de crédit, et des autres banques. Ces dernières sont des unités autonomes et autofinancées. dotées de statut et de personnalité juridique. Cette loi, extrêmement libérale, a dû être révisée en octobre 1991 pour renforcer les prérogatives de contrôle de la banque centrale, car le danger de faillites commençait à pointer à l'horizon.

Un certain développement du capital privé

Malgré tous ces changements, on peut toujours arguer que la majorité de la production industrielle reste entre les mains de l'Etat, ce qui est vrai. Mais, contrairement au système précédent, les entreprises étatiques peuvent être (et sont !) mises en faillite lorsque leurs résultats économiques ne leur permettent pas de poursuivre leur activité. L'aveuglement néolibéral des nouveaux dirigeants polonais, doublé des difficultés budgétaires de l'Etat, les a même poussés à agir de manière plus décidée que ne le font en général les vieux Etats capitalistes avec leur propre secteur étatique. Ainsi, si le secteur privé, au sens strict, joue encore un rôle secondaire dans l'économie polonaise, la transformation en cours des règles du jeu et le remplacement d'une industrie produisant en grande partie des valeurs d'usage en industrie orientée vers la production des valeurs d'échange constituent un début de changement qualitatif des rapports sociaux et des rapports de production.

Treize entreprises industrielles et commerciales sont, pour le moment cotées à la Bourse de Varsovie, où s'échangent également un nombre bien plus grand d'obligations émises depuis quatre ans par les sociétés publiques et privées.

Selon l'Office central de la planification (dont seul le nom rappelle l'ancienne institution), la privatisation a progressé en 1991. La part du produit national brut (PNB) produite par ce secteur a atteint 33 %. Dans le commerce de détail, 82,8 % des ventes sont réalisées par le secteur privé ; 24,1 % dans l'industrie contre 16,2 % en 1989. En 1991, le secteur privé représentait 55,2 % de la production dans le bâtiment et 23,7 % de la valeur des services de transport (17). Ces chiffres devraient, sans doute, être revus à la hausse, car on estime que près de la moitié des biens de consommation est vendue sur le marché noir, c'est-à-dire non prise en compte par les statistiques. Par ailleurs, « le monopole de l'Etat dans le commerce extérieur a été partiellement brisé par ces entreprises [privées], ce qui s'est manifesté par un boom des importations effectuées par les entreprises privées, tant petites que moyennes. Cela concernait, en particulier, le secteur des biens de consommation en rapide développement », écrit Zycie Gospodarcze, en rendant compte d'une récente

Les nouveaux entrepreneurs privés sont, en général, de petits — voire de tout petits — capitalistes. En 1990 et 1991, le capital moyen des entreprises créées dépassait à peine 15 000 dollars et provenait pour l'essentiel de l'épargne des nouveaux entrepreneurs. Ces derniers sont, pour 41,5 % d'entre eux, d'anciens cadres dirigeants de l'économie étatisée et pour 21 % des propriétaires d'autres entreprises (18).

Enfin, en juillet 1992, la Banque du développement des exportations (BRE) a émis des actions qui sont disponibles à la Bourse de Varsovie. Ainsi, le processus de privatisation du système bancaire, déjà entamé avec la multiplication de banques au capital étranger (huit, en juin 1992) (19) et de petites banques privés (on en dénombrait 13 en juin 1992), a connu un nouveau bond avec la cotation en Bourse de la première

Le processus de privatisation a touché, jusqu'à fin 1991, environ 14,5 % des entreprises d'Etat. Les trois-quarts d'entre elles ont été privatisés par leur mise en liquidation. Il semble que le nombre des entreprises privatisées de cette manière s'accroît, alors que la vente d'entreprises par actions tend à diminuer (20). Il s'agit là d'une tendance générale de la privatisation en Pologne, menée de pair avec une très grave crise économique et perçue par les nouvelles élites comme un impératif catégorique. L'Etat cherche à tout prix à se débarrasser de sa propriété et les conditions de fonctionnement des entreprises encore étatisées sont marquées par de graves inégalités (en particulier, des impôts plus lourds que les entreprises privées). Dans une situation de déficit de capitaux disponibles sur le marché intérieur et de faible afflux de capitaux étrangers, une telle situation est inévitable à partir du moment où les gouvernements successifs mesurent leur réussite au nombre d'entreprises passées des mains de l'Etat au secteur privé.

Les nouveaux conquérants

En effet, le capital étranger ne se précipite pas en Pologne. Et, lorsqu'il le fait, il s'agit de secteurs particuliers, en général très concentrés à l'échelle mondiale, ou chaque trust cherche, en premier lieu, à occuper le terrain, même à perte momentanément, afin d'empêcher l'accès des concurrents directs. En Pologne, il s'agit, en fait, plus d'achats de parts de marché potentielles que d'investissements basés sur un calcul de rentabilité immédiate. Ainsi, Philips a acheté le constructeur polonais d'ampoules et de lampes néon, Polam, en 1991. Et Fiat vient d'acquérir, pour une poignée de dollars, une bonne part du constructeur automobile FSM, lié avec lui depuis les années 70 par des accords de coopération, qui prévoyaient, en particulier, que FSM livrerait sa production à Fiat à des prix inférieurs à ses propres coûts de production. Fiat, grand seigneur, a accepté, dans le cadre du contrat, d'honorer les dettes étrangères de FSM, dont une bonne part est constitué par sa dette... envers Fiat lui même (21) !

L'entrée de Fiat sur le marché polonais a cependant accéléré les accords de joint-ventures entre l'industrie militaire et Mercedes et entre la fabrique automobile FSR et Volkswagen, dans les deux cas pour le montage des camionnettes. Enfin, des négociations sont en cours pour la vente de l'usine automobile FSO de Varsovie à General Motors. L'intérêt des trusts automobiles pour le rachat de fabriques polonaises a été accru par le fait que les accords douaniers signés entre la Pologne et la CE prévoient que les constructeurs automobiles qui investiront une certaine somme en Pologne pourront bénéficier d'une exonération de taxes à l'importation de véhicules en Pologne.

Un autre cas de privatisation similaire concerne le rachat par la multinationale ABB de trois entreprises produisant des tur-

17) Gazeta Wyborcza n° 152, 30 juin 1992

18) D'après les résultats d'une analyse réalisée par KIG en collaboration avec l'IBGR, l'Université de Lodz, l'AWF de Cracovie et l'American University, rapportés par G. Garlinska Zycie Gospodarcze n° 27, 5 juillet 1992.

19) Il faut enfin mentionner que trois banques étrangères -American Express, NMB Bank et la Société générale — ont commencé à ouvrir des succursales en Pologne, tout en se limitant. pour le moment, à servir les clients qui possèdent des comptes à l'étranger.

20) Selon W. Karpinska-Mizielska et T. Smuga, Le processus de transformation de la propriété, dans le rapport de l'IRISS, cité par Zycie Gospodarcze n° 22, 31 mai 1992.

21) Gazeta Bankowa n° 24, 14 juin 1992 ; Polityka n° 22, 30 mai 1992.

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bines, qui étaient — en particulier sur certains marchés du tiers monde — les concurrentes directes d'ABB. Ce trust suédois-suisse a immédiatement arrêté la production des turbines concurrentes en Pologne, réorganisant la production sur place pour qu'elle se limite au marché local.

Mis à part ces quelques exemples de rachats, les investissements étrangers directs en Pologne restent limités. On parle ainsi de 200 millions de dollars investis par le capital américain ; il s'agit pour l'essentiel d'investissements visant à faciliter l'écoulement de la production américaine sur le marché local et non de grands investissements productifs.

Le prix du changement La crise économique actuelle est, pour une large part, le produit direct de l'orientation adoptée. Il est vrai que l'économie polonaise des années 80 était tout sauf florissante : un parc de machines vieillissant (22) ; une production industrielle stagnante ; un endettement étranger avoisinant 40 milliards de dollars ; une structure d'échanges internationaux digne d'un pays sous-développé, sans parler de la crise agricole, des pénuries et de l'inflation qui s'est transformée, en 1989, en hyper-inflation.

La politique économique du nouveau régime cherchait, dans cette situation, la suppression de l'hyper-inflation et l'ouverture sur l'extérieur ; certains succès ont été obtenus, même s'ils sont en deçà des promesses faites en 1989.

L'inflation, qui dépassait 1 200 % à la fin 1989, a été ramenée à 600 % en 1990 et à 70 % en 1991. Les pronostics pour cette année tournent autour de 50 %. Une telle réduction a été obtenue essentiellement par la baisse des salaires réels dans l'industrie publique — de près de 50 % en moyenne à la fin 1991 par rapport à 1989 — ce qui a conduit à une modification structurelle de la consommation des ménages. En décembre 1989, les dépenses incompressibles (loyer, énergie, eau) et les dépenses pour la nourriture engloutissaient environ 45 % des revenus d'un ménage ouvrier moyen alors qu'en juin 1991, cela représentait 75 à 80 % (23).

La politique déflationniste a provoqué une sérieuse récession. Le PNB aurait baissé, en 1990-1991, entre 17,8 et 20 % (24). La récession a été particulièrement importante dans l'industrie, dont la production, en 1990, a diminué de 24 % et, en 1991, de nouveau de 12 % (25). En conséquence, l'endettement des entreprises publiques s'est fortement accru, et on estime aujourd'hui que près d'un tiers des créances détenues par les banques ne pourront pas être remboursées. Le groupe des sept (G-7), alarmé par le danger d'un krach bancaire dans un des pays en voie de restauration capitaliste, vient d'ailleurs d'accepter la transformation du fonds de stabilisation du zloty, accordée en 1990, en fonds d'assurance pour la restructuration de la dette des entreprises polonaises. Un de ses effets est que le chômage, encore insignifiant en Pologne en septembre 1989, vient de dépasser le seuil de 2,2 millions de chômeurs (soit 12,2 % de la population en âge de travailler) et les pronostics gouvernementaux annoncent 3,5 millions de chômeurs à la fin 1992 (soit 19 % de la population active).

Cette récession ne pouvait pas ne pas provoquer une crise des finances de l'Etat. Le déficit budgétaire s'est ainsi creusé lourdement et semble aujourd'hui être un phénomène structurel — malgré les pressions du FMI et de la Banque mondiale, les nouvelles coupes dans les dépenses sociales semblent tout simplement irréalistes. L'endettement extérieur enfin, malgré une réduction importante de la dette accordée par les principaux créanciers publics en 1990, ne s'est pas réduit par rapport à 1989 : il est actuellement de 45,5 milliards de dollars (en mai 1992), alors qu'il était de 40 milliards en 1989.

Ainsi, mis à part un certain succès dans la réduction de l'inflation, la politique économique menée depuis 1989 pourrait être résumée par cette vieille plaisanterie antibureaucratique : « Nous étions au bord du gouffre mais grâce à la politique clairvoyante du nouveau régime nous avons fait un immense pas en avant. »

La comparaison entre les résultats obtenus et le prix payé - inégalement réparti sur la population, car une infime minorité de nouveaux bourgeois s'est tout de même sérieusement enrichie — constitue le fondement de la crise du nouvel Etat polonais. Issu de la tradition de la révolte ouvrière de Solidarité, il a trahi les espoirs de la très grande majorité de la population. Il mène une politique au service de la bourgeoisie qui ne représente, pour le moment, pas grand-chose en terme de force sociale en Pologne. Soumis au diktats des institutions impérialistes, il ne peut en espérer un soutien suffisant pour assurer sa stabilité. La faiblesse sociale de cet Etat surdétermine la faiblesse des forces politiques qui le représentent et l'absence de structure sociale dans laquelle elles pourraient s'enraciner. Suspendues en l'air, ces forces politiques se cherchent une idéologie et sont toujours prêtes à abandonner une recette pour une autre.

Un réveil douloureux

Mais cette faiblesse de l'Etat, que les plans autoritaires pourraient au mieux masquer durant un temps, est contrebalancée par la destructuration du tissu social, qui avait permis aux travailleurs polonais d'occuper le devant de la scène durant les années

80. Car, si on peut parler de réussite de la restauration capitaliste en Pologne, c'est bien en termes de destruction du potentiel combatif des travailleurs qu'elle se mesure. L'état du mouvement syndical en témoigne. Il est, à l'image des partis, réduit à un appareil de permanents qui gèrent tant bien que mal une base pour l'essentiel passive. Dans de telles conditions, les explosions de colère qui surviennent ici où là sont vouées à l'échec.

L'atomisation des travailleurs accroît, en retour, la bureaucratisation de leurs organisations et contribue à aliéner leurs directions. Ces dernières, intégrées, pour partie au moins, au sein des pseudo-partis politiques, sont traversées par les mêmes clivages et les mêmes confusions. Leur rôle réel se réduit bien souvent à servir de courroie de transmission de la "guerre au sommet" vers la base. Si, en 1989 et encore au début 1990, la majorité des travailleurs était prête, au nom du changement, à accepter les sacrifices, l'absence, depuis, de mouvement d'ensemble des travailleurs contre l'aggravation de leurs conditions de vie et de travail n'est plus le résultat d'illusions dans la politique menée mais de leur absence d'espoir en un changement possible. Aussi faible que soit l'adversaire, il apparaît à la fois comme tout-puissant et insaisissable.

15 juillet 1992

22) On estime aujourd'hui que 40 % des machines installées en Pologne datent d'avant 1970 et que 40 % datent de la période 1970-1979.

23) B. Szopa, Transformation du système et conditions de vie de la population", Praca i Zabezpieczenie Spoleczne n° 3, 1992.

24) Calculs de Stefan Felbur dans Zycie Gospodarcze n° 23, 7. juin 1992.

25) Selon certaines estimations, au cours des premiers mois de 1992, la production industrielle a arrêté de chuter, ce qui constituerait un succès.

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