Dabeiba et Tlaxcala sont deux villages éloignés, qui se trouvent respectivement en Colombie et au Mexique ; c'est là que les négociations ont été rompues.
A Tlaxcala, il s'agissait de chercher de possibles accords pour parvenir à un consensus entre les deux parties — la Coordination de guérilla Simon Bolivar (CGSB), d'une part, et le gouvernement colombien de l'autre — sur la base du "dialogue" et de la
"concertation". A Dabeiba, les forces armées ont fait parler la poudre, en attaquant la population civile, sous prétexte d'encercler les fronts des Forces armées révolutionnaires de
Colombie (FARC).
Alicia PONCE
LA RECHERCHE de la paix en Colombie passe par des chemins sinueux. La brutalité avec laquelle se sont conclues les dernières négociations de Tlaxcala n'est pas nouvelle. A Caracas, où s'était déroulée la première rencontre entre la guérilla et le gouvernement, en 1991, celui-ci avait déclaré que le cessez-le-feu ne serait pas une condition pour entamer le dialogue, mais il avait aussi insisté pour que les insurgés concentrent leurs forces dans certains endroits pour que la trêve bilatérale puisse être vérifiée. Cela n'a pas abouti - la guérilla aurait été automatiquement démantelée si elle avait acceptée une telle proposition.
La rencontre de Caracas n'est parvenue qu'à fixer l'ordre du jour des futures négociations qui devaient traiter, entre autres, de la situation politique nationale, du cessez-le- feu, des séquestrations, etc. Mais on a rapidement constaté que la poursuite des discussions serait plus compliquée que prévu.
Le gouvernement essaye constamment de faire porter la responsabilité du blocage des entretiens à la guérilla, en expliquant que celle-ci viole les accords. La Coordination de guérilla, elle, répond que c'est le gouvernement qui est responsable de la rupture et qu'il ne respecte pas les accords.
Lors de la réunion de Tlaxcala, dès le début, l'ambiance était tendue par l'éventualité d'une rupture. D'abord, il y a eu l'annonce de la mort de l'ancien ministre Argelino Duran, séquestré par l'Armée populaire de libération (EPL) (1) ; le président Gaviria a demandé aux représentants de cette force au Mexique de quitter la réunion. La Coordination a répondu qu'il s'agissait « d'une erreur d'un des fronts de l'EPL, mais que cela n'engageait pas la Coordination dans son ensemble ». Finalement, le gouvernement a retiré sa demande et les négociations se sont poursuivies.
La mauvaise foi du gouvernement
Ensuite on a appris qu'un juge anonyme avait demandé l'arrestation de 31 membres du M-19 (2) à cause de la prise du Palais de justice, de 1989. Or le M-19, en déposant les armes, avait profité d'une loi de 1989 qui amnistiait tous ses membres. Il devenait donc évident que le gouvernement ne respectait pas les accords passés avec le M-19 — outre ces mandats d'arrêt, de nombreux dirigeants de cette organisation entrés dans la vie publique ont été assassinés.
Un autre incident, qualifié de « grave et désastreux », a été provoqué par le mandat d'arrêt lancé contre le secrétariat des FARC, émis par un autre juge anonyme à cause d'un prétendu délit d'« homicide à des fins terroristes ». La police et l'armée ont déclaré qu'elles allaient appliquer ce mandat. Parmi les gens recherchés, il y a les plus hauts dirigeants des FARC, Manuel Marulanda, Guillermo Leon, Alfonso Cano (voir l'interview en p. 21 ) et William Manjarrez.
Si le gouvernement mexicain avait cédé, Cano aurait pu être arrêté au Mexique [il participait aux négociations de
Tlaxcala, ndlr] - or, suite aux accords passés antérieurement, il a le droit de retourner en Colombie et de rejoindre la montagne. Ces mandats sont maintenant dans les mains de la police nationale et de l'armée colombienne, qui en ont remis des copies à Interpol et
Parallèlement, à
Santa Fe, en Colombie, on a récemment recensé
150 perquisitions dans des maisons où se seraient trouvés des guérilleros et 50 personnes ont été arrêtées.
A Tlaxcala, les deux parties auraient dû entamer un processus de cessez-le-feu. Le dernier négociateur gouvernemental, le président du Sénat, portait une « proposition-pont », dans la ligne de la politique de
Gaviria. Il demandait que d'autres secteurs participent aux négociations — des dirigeants du mouvement social, des hommes politiques, des responsables économiques, etc.
Le véritable objectif de Gaviria
Le gouvernement proposait aussi que le conflit armé se règle par la voie politique négociée, afin de détendre l'atmosphère. La question des enlèvements, point essentiel des négociations, doit être prioritaire.
La commission du Sénat, comme le gouvernement, déclare clairement
« L'objectif explicite de tout ce processus doit être la démobilisation de la guérilla et son intégration à la vie politique légale, dans le processus de construction de la nouvelle démocratie colombienne. »
L'idée d'inclure la justice dans les négociations est survenue à cause des problèmes que connaît le M-19 depuis sa légalisation,
1) La Coordination nationale de la guérilla Simon Bolivar
(CGSB), créée en septembre 1987, regroupe actuellement les
Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), l'Armée de libération nationale (ELN) et des secteurs de l'Armée populaire de libération (EPL). Le M-19 avait rendu les armes en mars 1990 et a créé le mouvement Action démocratique ; des secteurs de l'EPL se sont aussi démobilisés, ainsi que d'autres petites organisations
- Quintin Lame et le Parti révolutionnaire des travailleurs
2) Né d'une scission des FARC, le M-19 a déposé les armes le
9 mars 1990. Après avoir participé au "dialogue" avec le gouvernement, en 1984, et qu'une partie de sa direction ait été décimée.
le M-19 s'est présenté aux élections de 1990 — son candidat à la présidence fut assassiné avant le scrutin. Le M-19 a ensuite participé au gouvernement - son leader, Antonio Navarro Wolf, fut placé à la tête du ministère de la Santé. Il obtint le plus grand nombre de sièges lors des élections à l'Assemblée constituante.
qui prouvent qu'il faut faire participer tous les pouvoirs au processus de paix.
Les porte-parole de la guérilla ont envoyé au Sénat la proposition de constituer une grande "table ronde nationale", chargée d'explorer et de définir les mécanismes et les instruments qui permettront d'arriver à un Compromis national de paix. Cette table devra inclure des représentants des trois branches du pouvoir public — les partis et mouvements, les forces sociales et économiques organisées et des porte-parole des insurgés.
Pour la guérilla, le Compromis doit « s'articuler autour de la concertation et de la planification du développement économique et social du pays » pour venir à bout des causes du conflit. Cette proposition envisage la tenue de dialogues régionaux pour recueillir les inquiétudes et les suggestions des Colombiens. Cette question est devenue un sujet de controverse car le gouvernement craint que ces discussions locales ne servent à élargir la base de la guérilla, ce qui, selon lui, entraînerait le prolongement du conflit
Pour la Coordination, il s'agit de nourrir le processus de démocratisation et de desserrer l'étau qui pèse sur les régions les plus touchées par la violence.
La politique de Gaviria, durant ses deux années de gouvernement, dément ses propos pacifistes, et ceux de son parti.
Le pays dans le noir
Le mécontentement social augmente — depuis trois mois, le pays est constamment dans le noir à cause de la crise énergétique. Le rationnement d'électricité et le changement d'heure visant à faire des économies font monter la grogne, même au sein des entrepreneurs, qui sont aussi touchés par ces mesures.
Cette crise énergétique vient du gaspillage et de la mauvaise utilisation des ressources hydro-électriques, ainsi que de la mauvaise installation du réseau — face à cela, le gouvernement n'a été capable, jusqu'à présent, que de sanctionner certains fonctionnaires et d'en destituer d'autres.
Gaviria a aussi dû faire face à l'ouverture du dialogue, que des dirigeants du Parti libéral ont qualifié de « farce cruelle ». Dans ces négociations, le gouvernement est guidé par une conception dogmatique et essaye d'utiliser les mécanismes employés avec le M-19 et l'EPL.
En octobre 1992, les représentants du gouvernement et de la guérilla doivent se réunir de nouveau et chercher des accords supplémentaires. Mais le gouvernement les respectera-t-il davantage?
Les coupures d'électricité, le rationnement et les violents affrontements quotidiens placent la population colombienne en état d'alerte permanente, comme dans une guerre civile. Les attaques de l'armée dans les zones où intervient la guérilla et contre les populations civiles rendent la population de plus en plus sceptique quant à la volonté de dialogue du gouvernement.
Santa Fe de Bogota, 12 juin 1992