Sur fond de violence Alfonso Cano est le "numéro deux" des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), nées il y a 40 ans — le groupe armé le plus important de Colombie. Les FARC avaient aussi fondé une organisation politique légale, l'Union patriotique, mais plus de 1 400 de ses militants ont déjà été assassinés. Depuis 1991, la Coordination nationale de la guérilla Simon Bolivar (CGSB), à laquelle participent encore les FARC ainsi que l'Armée de libération nationale (ELN) et l'Armée populaire de libération (EPL), a entamé des négociations avec le gouvernement pour tenter de trouver une issue pacifique au conflit politique du pays. La dernière rencontre, au Mexique, n'a guère permis d'avancer.
INPRECOR : La Coordination nationale de la guérilla Simon Bolivar et le gouvernement se sont rencontrés à Tlaxcala, pour de nouvelles conversations de paix. Ils se quittent sans avoir pu parvenir à des accords substantiels. Qu'en est-il exactement?
Alfonso CANO : Le 4 mai 1992, d'un commun accord avec le gouvernement, nous avons décidé de faire une pause, car les deux parties avaient des positions qu'on ne pouvait guère rapprocher. Nous devons nous rencontrer de nouveau le 31 octobre 1992, au Mexique. Entre temps, nous garderons un contact direct par radio et par téléphone, et, si les conditions le permettent, nous avancerons la date de la prochaine réunion.
Le gouvernement a voulu changer l'ordre du jour des négociations, fixé le 13 mars 1992, car il pense que certains sujets sont plus importants ou plus urgents que
La Coordination, elle, veut aborder tous les thèmes permettant d'avancer dans le processus de paix ; mais nous pensons qu'il n'était pas correct de modifier les accords signés il y a peu de temps.
La situation sociale de la Colombie est complexe, les travailleurs et les employés subissent l'offensive de la politique néolibérale du docteur Gaviria [président de la Colombie, ndlr], qui provoque un chômage important dans le secteur public et dans l'industrie ; les usines font faillite à cause de l'ouverture du pays au capital international. L'ordre public est géré de façon agressive et le gouvernement a augmenté les impôts pour financer ses projets de guerre.
La politique néolibérale d'internationalisation se fait sans aucune protection de la production interne, ni du marché national ; il y a aussi des privatisations à outrance dans les services publics, l'éducation, la santé,
A notre avis, il faut changer de politique et de modèle économique pour ne pas faire porter le fardeau de la crise et de la politique d'intégration du pays au marché international à la majorité de la population colombienne, celle qui a le moins de revenus. Sinon, la Colombie connaîtra encore plus de violence.
• Dans le contexte international actuel, la lutte armée est-elle toujours à l'ordre du jour ?
Il ne faut surtout pas se laisser porter par les tendances imposées par la propagande internationale.
Les modèles de socialisme qui existaient sont entrés en crise, ils ont échoué, mais cela n'invalide pas en soi l'aspiration de l'humanité à vivre dans un monde meilleur. Le capitalisme n'a prouvé à personne qu'il était ce qu'il y a de mieux. Au contraire, il a montré son incapacité à résoudre les problèmes sociaux de secteurs importants de la population de nombreux pays.
En Colombie, nous voulons construire de nouveaux espaces et une société différente. Nous sommes absolument convaincus que notre pays ne peut pas continuer comme jusqu'à présent. Notre lutte, le soutien que nous avons gagné, et ses répercussions sur différents secteurs de la population, prouvent que tel est le chemin que doit emprunter la Colombie vers une vie meilleure, vers un avenir qui préserve la souveraineté natio-
Nous ne sommes évidemment pas imperméables à ce qui se passe dans le reste du monde, nous essayons d'assimiler les expériences des différents pays et peuples, sur la base, essentiellement, de la référence à notre histoire et à notre lutte.
• Selon les associations de défense des droits de l'homme, la population civile est la principale victime des groupes paramilitaires, qui sont de plus en plus actifs. La guérilla ne doit-elle pas revoir sa stratégie en fonction de cela ?
La tactique des groupes paramilitaires et la "guerre sale" sont appliquées en Colombie depuis des années, depuis que la guérilla a commencé ses activités, en 1949.
Cette tactique a été peaufinée et s'est encore plus développée ces derniers temps — dans certains domaines, à une échelle de masse.
Les actions paramilitaires prétendent, au nom des institutions et des traditions, lancer une guerre contre les secteurs civils en désaccord avec les politiques officielles. La guérilla cherche à s'opposer à ce processus de liquidation physique développé par les groupes paramilitaires contre des dirigeants et des gens qui, d'une façon ou d'une autre, sont liés à la lutte pour les revendications populaires.
En Colombie, actuellement, l'action paramilitaire est très technique, très développée et, de toute évidence, bien intégrée dans les actions des brigades et des bataillons de l'armée qui y participent.
C'est un des points essentiels que la Coordination veut discuter dans ces négociations. Nous savons que cette violence correspond à une politique et à une conception de l'Etat nées de la doctrine de la "sécurité nationale", de la notion d'ennemi intérieur".
• Quel a été le poids des Etats-
Unis dans ces négociations ?
La présence et la pression des EtatsUnis apparaissent à travers les actions du gouvernement colombien.
La majeure partie des avions utilisés contre la guérilla et contre la population civile, dans les zones où nous intervenons, ont été donnés par le gouvernement nord-américain pour la lutte contre le trafic de drogue — cela a servi de prétexte pour amener ce matériel en Colombie et l'utiliser contre nous.
Ensuite, il y a la présence active des conseillers militaires : la dernière phase de la formation de la Troisième brigade mobile — 1 800 soldats professionnels qui ont reçu un cours spécial -, en 1991, s'acheva en présence du chef du commando Sud, qui siège à Panama.
La présence des Nord-Américains en Colombie est donc évidente ; dans la crise actuelle, leurs pressions en faveur de mesures économiques radicales aggravent la pauvreté.
• Lors des négociations avec le gouvernement, avez-vous discuté de comment combattre le trafic de drogue?
Il faut analyser le trafic de drogue à plusieurs niveaux.
D'abord, et c'est fondamental, la demande, essentiellement de la société nord-américaine, joue un rôle important sur les pays sous-développés. Le marché est important et les prix sont élevés.
Ensuite, la souveraineté de chaque pays complique les choses — les Etats-Unis font pression sur les gouvernements et les pays latino-américains qui produisent cette culture et qui commercialisent les drogues.
Enfin, il y a le problème national, la pauvreté — encore plus terrible à la campagne —, le manque d'infrastructures économiques, l'absence d'aide aux paysans, de crédits, etc. Tout cela a obligé des parties importantes de la paysannerie à cultiver ou à entrer dans le circuit du trafic de drogue et de stupéfiants.
Nous avons déjà dit qu'on ne règlera pas ce problème par la force, ni par des fumigations d'herbicides — qui empoisonnent l'air et l'eau et qui provoquent des dégâts sur la
455. REFORME CONSTITUTIONNELLE IL
Le président Gaviria santé et sur l'équilibre écologique. Il faut surtout une réforme agraire qui donne la terre aux paysans, des infrastructures, des crédits, des garanties de marché, etc. Ce n'est qu'ainsi que les paysans pourront s'en sortir et cultiver ce dont le pays a besoin — des matières premières, de la nourriture, etc. Il faut une politique sociale et économique qui s'attaque aux racines de ce marché et de cette production.
Ce phénomène n'a pas de conséquences directes sur les négociations, même si nous savons que le trafic de drogue a des répercussions sur différents aspects de la vie nationale, et sur les autorités départementales ou municipales. Mais ce n'est pas un sujet directement traité à la table des négociations.
• Plusieurs des organisations qui faisaient autrefois partie de la Coordination de guérilla se trouvent aujourd'hui dans Action démocratique-M 19 [coalition autour du M-
19, qui a déposé les armes et qui a même participé au précédent gouver- ce de train de AN
M -19 ? Quelle est sa base sociale?
Les organisations qui ont négocié leur reddition et leur démobilisation avec le gouvernement l'ont fait sous la pression d'une défaite, du harcèlement militaire, d'une confusion politique et de l'absence de programme et de perspectives.
Après leur reddition, la violence a non seulement continué en Colombie, mais elle s'est même aggravée. Après que le M-19, Quintin Lame, le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT) et le secteur de Bernardo Gutierrez (1) ont déposé les armes, la "guerre sale" et l'action des groupes paramili-
1) Quintin Lame était une petite organisation armée indigéniste ; le Parti révolutionnaire des travailleurs est d'origine maoïste. Ils ont déposé les armes après le M-19.
taires ont augmenté, au lieu de diminuer, et l'action autoritaire de l'Etat s'est abattue sur des secteurs importants de la population.
Ce que montrent actuellement les chiffres — tous les Colombiens le savent — c'est que la guérilla qui s'est démobilisée et qui s'est rendue est en train de disparaître en tant que mouvement politique. Elle est en proie à une crise interne, à l'absence de programme, à son flou et à son éclectisme — la sympathie dont elle jouissait s'est d'ailleurs notablement réduite.
En même temps, on assiste à une offensive des groupes paramilitaires et à une politique de l'Etat qui cherche à terroriser les militants de ces organisations pour les dissuader de présenter leur thèses démocratiques.
Cette expérience a été très négative pour le mouvement populaire colombien et les résultats actuels montrent que c'est un échec ; la lutte est toujours à l'ordre du jour en Colombie.
• On a l'impression que les deux parties étaient arrivées à la table des négociations avec l'intention de ne rien céder... 1492 - 1992
Le gouvernement s'est trompé depuis le début sur les négociations, il pensait aux précédentes conversations qui avaient débouché sur des redditions et sur la démobilisation des anciens guérilleros. Ainsi, les autorités sont arrivées à la table de négociations en espérant que la guérilla allait se rendre et qu'il ne s'agissait que de se mettre d'accord sur les termes de sa démobilisation, lui proposer plus d'argent, des prébendes et des facilités pour la faire capituler.
Mais, il est clairement apparu que la Coordination de la guérilla Simon Bolivar n'est pas fatiguée de se battre, bien au contraire, elle est plus forte et plus décidée que jamais.
• Que pensez-vous de la nouvelle
Constitution (2)?
Nous avons envoyé une lettre à l'Assemblée constituante lui signalant ce qu'il fallait traiter, à notre avis, pour aborder les grands problèmes de la Colombie — on ne nous avait pas laissé participer à la Constituante.
La nouvelle Constitution possède des éléments positifs qui tendent à donner un cadre neuf à la vie politique nationale, avec des mécanismes et des possibilités de participation populaire saux décisions importantes. Mais elle a toujours des aspects négatifs.
Nous critiquons le fait que la nouvelle Constitution n'aborde pas le rôle des forces armées dans notre pays, dans la construction d'une démocratie nouvelle. Tant que l'armée gardera cette conception de la "sécurité nationale", de l'"ennemi intérieur" et de la "guerre sale", tant que de telles idées guideront ses principaux chefs et son haut-commandement la démocratie aura beaucoup de mal à se développer.
Voilà le problème essentiel de la nouvelle Constitution. *
Propos recueillis par Julio Perez Tlaxeala, mai 1992
2) En décembre 1990, l'Assemblée constituante fut élue pour rédiger une nouvelle Charte en remplacement de celle de 1886.