Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CANADA

Le petit frère de l'oncle Sam

· Inprecor n° 357, 17 juillet 1992 · p. 30-31, 31-32 · 2 780 mots

Syndicalisme Grande-Bretagne Économie mondiale Japon et Corée

entre Washington et Ottawa en 1989, et de la négociation d'un accord similaire

Le petit frère de l'oncle

L'intégration commerciale, industrielle et technologique des trois Etats du

Nord de l'Amérique — entamée il y a plusieurs décennies — s'était notablement accélérée à la suite de la signature d'un traité de libre échange avec le Mexique (1).

L'article de F. Moreau revient sur l'histoire des relations économiques entre les Etats-Unis et le Canada et sur les objectifs de l'accord de libre échange.

François MOREAU

LES ETATS-UNIS et le

Canada sont deux puissances impérialistes dominées par une grande bourgeoisie locale en position de monopole. C'est évidemment le cas des Etats-

Unis, mais le statut impérialiste de la bourgeoisie canadienne est aussi facilement démontrable. Malgré une importante présence étrangère dans l'industrie canadienne, environ 75 % des actions des entreprises canadiennes sont détenues par des intérêts du pays.

Les firmes contrôlées par le Canada sont importantes à l'échelle mondiale ; elles détiennent la sixième place parmi les 1 000 entreprises les plus importantes du monde, après celles des Etats-Unis, du Japon, de

Grande-Bretagne, de l'Allemagne et de la

France ; les investissements à l'étranger des firmes canadiennes occupent le même rang.

Le Canada a aussi un capital financier local qui domine son économie et qui joue un rôle international significatif. Les banques canadiennes étaient les troisièmes en matière de prêts internationaux durant les années 70, juste derrière les Etats-Unis et la

Grande-Bretagne. Bien qu'elles aient été devancées par les banques japonaises, françaises et allemandes, durant les années 80, elles restent en bonne position. Les banques canadiennes sont le cinquième bailleur de fonds du Mexique, détenant environ 6 % de sa dette extérieure. Elles sont représentées dans les commissions bancaires qui, avec l'aide du Fonds monétaire international

(FMI), dictent les politiques d'austérité aux

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pays débiteurs. Le Canada appartient aussi au Club de Paris, qui supervise la dette du tiers monde.

Au niveau politique, le Canada participe aux sommets annuels des sept pays les plus industrialisés (voir l'article en p. 3). Sa défense aérienne est intégrée à l'appareil nucléaire stratégique des Etats-Unis et, grâce à un accord sur la production pour la défense, les firmes d'armement canadiennes sont intégrées au complexe militaro-industriel des Etats-Unis. Le Canada participe aussi à la guerre secrète impérialiste contre le tiers monde, surtout à travers l'accord liant son Bureau de sécurité des communications avec l'Agence nationale de sécurité des EtatsUnis.

A la recherche d'un tuteur

Le Canada est une puissance impérialiste secondaire, bien moins forte que les EtatsUnis ou même que les grandes puissances capitalistes européennes ou le Japon. La bourgeoisie canadienne n'est pas assez forte pour jouer un rôle vraiment indépendant sur la scène mondiale. Historiquement, elle a toujours préféré s'associer à des puissances plus importantes — d'abord la Grande-Bretagne, ensuite les Etats-Unis - avec lesquelles elle peut négocier une part du butin.

L'Etat canadien s'est constitué en tant que dominion britannique, dirigé par une bourgeoisie locale surtout d'origine écossaise. Cette bourgeoisie était chargée de préserver la domination britannique sur la moitié nord du continent nord-américain, à la fois contre la menace des Etats-Unis et contre les rébellions des diverses populations conquises : les nations indigènes, puis les Québecois et les Acadiens. Le Canada a loyalement participé aux principales guerres impérialistes britanniques — la guerre des Boers et les deux guerres mondiales. Mais, quand l'empire britannique s'est affaibli, le Canada a obtenu une autonomie plus grande, avant de devenir complètement indépendant.

Juste après la Seconde Guerre mondiale, confrontée au déclin irréversible de l'empire britannique et à l'incontestable hégémonie des Etats-Unis, la grande bourgeoisie canadienne a choisi de changer de cheval.

Elle a commencé à préparer le terrain pour une intégration économique continentale dès les années 50. En ouvrant ses mines et son industrie aux investisseurs étrangers, elle a ouvert la voie à une présence croissante des Etats-Unis dans ces deux secteurs, durant les années 60. Dans le même temps, la bourgeoisie canadienne gardait son contrôle sur les finances, le commerce, le transport et les communications ; ce qui lui permit de participer pleinement au boom de l'après-guerre, en développant des dizaines de firmes multinationales de taille respectable - principalement dans les domaines qu'elle contrôlait, mais aussi dans quelques secteurs industriels.

Une politique opportuniste

Bien qu'elle se soit elle-même transformée en partenaire de moindre importance des Etats-Unis, la bourgeoisie canadienne a cependant développé sa propre politique envers le tiers monde. Avec l'accord des grandes puissances, l'armée canadienne — incapable de mener la moindre campagne indépendante — est devenue une spécialiste des "forces de maintien de la paix" au service des Nations-Unies.

En outre, le Canada a utilisé son absence d'histoire coloniale et impérialiste — du moins à l'extérieur de ses frontières — pour prendre parfois ses distances avec la politique menée par les Etats-Unis dans le tiers monde. Le refus de respecter l'embargo des Etats-Unis contre Cuba et le Nicaragua, par exemple, a permis au Canada d'améliorer, à peu de frais, son image dans le tiers monde.

Néanmoins, la politique étrangère du Canada se caractérise surtout par son suivisme par rapport à celle de Washington. Cette tendance a été particulièrement forte durant la seconde moitié des années 80, malgré quelques tentatives occasionnelles d'appliquer une politique plus indépendante.

Espérant conserver sa position au sein des grandes puissances, la bourgeoisie canadienne est aussi consciente de l'importance du maintien de sa domination sur les peuples conquis au sein même du Canada (2). Le nationalisme canadien anglais reflète la peur de la bourgeoisie que les aspirations natio-

1) Voir Inprecor n° 325 et 339 des 1er mars et 25 octobre 1991 et 346 du 14 février 1992.

2) Voir Inprecor n° 356 du 3 juillet 1992.

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nales des peuples dominés du Canada n'affaiblissent l'Etat dans ses relations avec les Etats-Unis. Il s'agit davantage d'un nationalisme de grande puissance que d'un nationalisme progressiste.

Mais, le nationalisme canadien anglais est, dans une large mesure, alimenté par le mécontentement populaire vis-à-vis de l'importante présence du capital des EtatsUnis au Canada et de son indifférence face aux communautés dans lesquelles il est implanté. Des décisions prises dans des bureaux de New York ou de Détroit peuvent conduire à la dévastation de villes entières, qui dépendent d'un seul employeur.

Le sentiment national canadien est particulièrement fort dans les syndicats industriels du mouvement ouvrier canadien anglais —dans l'industrie automobile, par exemple -, qui sont directement confrontés aux firmes des Etats-Unis. Minimisant ou ignorant les responsabilités de la bourgeoisie canadienne et ses intrigues, l'indignation populaire est canalisée contre la domination américaine.

Témoin de la complaisance d'Ottawa par rapport aux politiques économiques et monétaires de Washington, l'opinion publique canadienne pense que son gouvernement est soumis. Or, ces politiques sont tout à fait assumées par les secteurs dominants du capital financier canadien, qui contrôlent d'importants investissements aux EtatsUnis.

En attribuant à une prétendue domination des Etats-Unis la politique que la bourgeoisie canadienne défend dans son propre intérêt, le nationalisme canadien se trompe de cible. Cette perception fausse est encouragée par les idéologues bourgeois, pour qui les politiques économiques du gouvernement canadien sont toujours rendues nécessaires par l'intégration continentale avec les Etats-Unis, alors que ces programmes correspondent aussi aux intérêts de la grande bourgeoisie canadienne, et qu'une démarche alternative serait viable.

L"intégration" comme bâillon

Depuis le début des années 70, l'intégration continentale est le moyen que la bourgeoisie canadienne utilise pour contrer les pressions de son mouvement ouvrier, bien plus puissant que son homologue des EtatsUnis, tant au niveau syndical que politique. Jusqu'au milieu des années 60, les syndicats s'étaient développés de façon parallèle des deux côtés de la frontière, et certains syndicats canadiens anglais furent même à la traîne derrière les Etats-Unis pendant quelques années. Mais, vers 1965, la situation commença à changer : au Canada, le taux de syndicalisation continuait à augmenter —

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environ 40 % de la population active au début des années 80 —, alors qu'aux EtatsUnis, il chutait — aujourd'hui, il est infé-

En matière politique, les mouvements de protestation radicaux qui balayèrent l'Ouest canadien et les Etats-Unis dans les années 30 donnèrent également lieu à des évolutions différentes. Aux Etats-Unis, ces mouvements furent absorbés par les grands partis politiques bourgeois — surtout le Parti démocrate, qui a joué la carte populiste dans les années 30. Mais, au Canada, les partis bourgeois ne réussirent pas à les récupérer, et ils donnèrent naissance à de nouvelles forces politiques, telles la Fédération coopérative du Commonwealth (FCC, parti socialdémocrate). Après s'être fondé sur une base régionale, ce parti devint hégémonique au sein des ouvriers organisés canadiens anglais dans les années 50, au détriment du Parti libéral. Cela conduisit ensuite à la formation, en 1961, du Nouveau parti démocratique (NPD), fondé conjointement par la FCC et le Congrès du travail canadien, la principale fédération syndicale.

Actuellement encore, les rapports de forces entre les classes sont donc moins favorables à la bourgeoisie canadienne qu'à celle des Etats-Unis. En plus du NPD, la bourgeoisie canadienne est confrontée à la question nationale au Québec, qui met périodiquement en péril l'unité de l'Etat et qui complique le contrôle politique des rapports sociaux. Les luttes des peuples indigènes du Canada représentent une menace supplémentaire pour le contrôle de la bourgeoisie canadienne sur une grande partie de "son" territoire.

Cette bourgeoisie a donc été obligée de faire beaucoup plus de concessions que celle des Etats-Unis sur plusieurs terrains : droits syndicaux, prestations sociales, assurances chômage et de santé, éducation, etc. Ces concessions furent en grande partie réalisées dans les années 60 et 70, quand la bourgeoisie canadienne jouissait d'une prospérité importante.

Avec la récession de 1974-1975 — et encore bien plus après celle de 19801982 —, la bourgeoisie canadienne décida de revenir sur ces concessions, pour, autant que possible, ramener la situation au niveau de celle des Etats-Unis. Dans le domaine politique, elle choisit les conservateurs au détriment des libéraux, soit la force la plus à droite des deux partis bourgeois. Depuis 1984, les conservateurs appliquent systématiquement une politique d'attaques contre le mouvement ouvrier, avec un succès limité jusqu'à présent. Cependant, la bourgeoisie est décidée à poursuivre cette offensive.

Pour la bourgeoisie, la signature d'un accord de libre échange avec les Etats-Unis

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vise en premier lieu à ancrer solidement la société canadienne dans un cadre continental grâce auquel — vu que les Etats-Unis bénéficieront d'un poids prépondérant —, elle pourra démanteler les acquis sociaux concédés au mouvement ouvrier. Le véritable but du traité de libre échange n'est pas l'élimination des barrières douanières, qui, en baisse constante depuis 1940, ne touchaient guère que 20 % du commerce entre les Etats-Unis et le Canada.

Le traité cherche à fixer définitivement les droits des grandes entreprises et, par là-même, à les protéger de toute éventuelle mesure prise par un futur gouvernement canadien qui aurait des vélléités d'annuler l'accord de libre échange — mais, même un gouvernement du NPD ne s'engagera sans doute pas dans cette voie, qui provoquerait une confrontation directe avec les bourgeoisies du Canada et des Etats-Unis.

Solidarité patronale...

Le traité de libre échange prévoit que les entreprises canadiennes et des Etats-Unis pourront décentraliser et déplacer leur production selon leur bon plaisir, tout en interdisant simultanément toute compétition "déloyale" à travers des aides ou le développement de compagnies nationalisées. Les industries d'extraction canadienne et des Etats-Unis sont protégées contre tout futur "caprice" d'un gouvernement canadien ou provincial qui essayerait de limiter les exportations de gaz naturel vers les EtatsUnis.

Enfin, le traité interdit toutes les "subventions" qui pourraient modifier les conditions de la concurrence - le gouvernement des Etats-Unis vise par là toute politique sociale ou favorable aux travailleurs.

Des régions entières du Canada dépendent des aides fédérales, et leur disparition rapide provoquerait des crises aux conséquences catastrophiques, surtout dans les provinces de l'Atlantique. La bourgeoisie canadienne veut supprimer ces programmes graduellement, afin d'éviter des crises sociales douloureuses, et de peur de perdre les élections. Sur cette question, il y a de nombreuses frictions avec le gouvernement des Etats-unis, qui ne partage pas de telles préoccupations. Mais ce désaccord sur le rythme d'application de l'accord ne reflète en aucun cas une quelconque divergence quant à ses objectifs généraux. La bourgeoisie canadienne espère conquérir un espace sur le marché des Etats-Unis, qui compenserait les concessions qu'elle a faites — ou, plutôt, que fait le mouvement ouvrier canadien - aux Etats-Unis à travers l'accord de libre échange.

Pour sa part, la bourgeoisie des EtatsUnis veut consolider sa zone d'influence en

Amérique, afin de répondre à la concurrence croissante des blocs commerciaux européens et japonais. Le traité de libre commerce avec le Canada ne représente que le premier pas de la stratégie à long terme de Bush, la prétendue Initiative des Amériques, qui vise à fusionner les trois Amériques dans un système nord-américain. Le traité avec le Canada sert de modèle pour les autres accords de libre échange signés avec les pays latino-américains, à commencer par le Mexique.

... et résistance syndicale

Par rapport à des propositions spécifiques comme l'Acte unique européen ou le Traité de libre échange, le mouvement ouvrier international doit commencer par analyser comment ces programmes affecteront la lutte des classes et non par étudier la situation de concurrence des entreprises "nationales". Il était donc juste que les mouvements syndicaux québecois et canadien s'opposent au traité de libre échange avec les EtatsUnis, car il fait partie d'un vaste programme d'attaques anti-ouvrières.

Or, la campagne menée contre le traité a, dès le départ, été dominée par une perspective nationaliste canadienne, qui a inévitablement glissé vers le chauvinisme canadien anglais. Alors que les syndicats mobilisaient leurs adhérents sur la base d'une explication généralement correcte des enjeux de classes, la campagne publique lancée sous les auspices du Comité Pro-Canada a relégué ces questions au second plan.

Ce comité a fait campagne contre le traité à partir d'une perspective canadienne anglaise nationaliste. Les rares capitalistes prêts à participer aux luttes contre le traité — parce qu'il risquait de leur nuire — y ont joué un rôle central. Le discours nationaliste du comité, et celui des intellectuels se gargarisant avec la "culture canadienne", ont dominé la campagne.

Une campagne au caractère aussi limité portait en soi la défaite. Elle a permis au Parti libéral — avec des méthodes démagogiques et nationalistes — de récupérer la majeure partie du sentiment hostile au traité. Les votes contre le traité de libre échange se répartirent entre le NPD — qui bénéficiait du soutien actif des syndicats — et le Parti libéral, qui en avait fort besoin pour éviter sa marginalisation électorale. Le Parti conservateur bénéficia d'une majorité de 43 % des sièges et donna le feu vert à la signature de l'accord.

Le caractère nationaliste de la campagne Pro-Canada contre le libre échange a eu un impact particulièrement négatif au Québec, où elle allait directement à l'encontre du sentiment national local. Bien que les syndicats québecois aient organisé une campagne contre le traité, le Parti conservateur obtint le soutien des deux principaux partis bourgeois de la province, qui remportèrent la grande majorité des sièges au Parlement québecois.

Ces deux partis ont réussi à faire passer l'opposition au traité pour une volonté de protéger la position privilégiée de l'Ontario sur le marché canadien — ce qui n'est pas entièrement faux. Les intérêts nationaux québecois, affirmaient-ils, exigent un développement des échanges avec les Etats-Unis, afin de réduire la mainmise du Canada sur l'économie québécoise.

Cette perspective reflète les ambitions de la bourgeoisie québécoise, qui s'est beaucoup développée depuis 1960, mais qui n'a pas encore réussi à être la principale force de l'économie de la province. Dans ce cas, le nationalisme bourgeois québecois allait directement à l'encontre de la classe ouvrière québécoise, largement opposée au traité de libre échange, ce qui aurait pu provoquer une rupture politique. Mais le caractère nationaliste canadien de la campagne Pro-Canada permit à la bourgeoisie québécoise de passer cette période dangereuse sans problème.

Ces développements soulèvent d'importantes questions sur le rôle des nations opprimées au sein d'Etats multinationaux impérialistes. Bien qu'elles soient opprimées, il s'agit de sociétés hautement industrialisées et prolétarisées avec toutes les caractéristiques des pays impérialistes, hormis le fait qu'elles sont politiquement dominées par un autre pays impérialiste et que leur bourgeoisie nationale est faible, comme celle du Québec.

Paradoxalement, la formation de blocs économiques renforce la crédibilité du projet bourgeois d'indépendance de telles nations. La formation de blocs économiques internationaux approfondira donc les crises structurelles des Etats multinationaux dans lesquels l'unité économique est de plus en plus faible. De plus, l'exaltation par les médias des mouvements indépendantistes en Europe de l'Est introduit des contradictions insolubles dans le discours idéologique de la bourgeoisie, affaiblissant les efforts des Etats multinationaux impérialistes pour préserver leur domination sur leurs nations opprimées respectives. Le Canada est une des victimes de cette contradiction. *

Against The Current, juillet-août 1991

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