Ancien dirigeant des Black Panthers, Dhoruba Bin Wahad, arrêté par les services de contre-espionnage du gouvernement des Etats-Unis dans les années 70, a été libéré des prisons de haute sécurité de l'Etat de New York, le 22 mars 1990, après 19 ans de détention. Cependant, un tribunal a récemment lancé de nouvelles poursuites contre lui. En juin 1992, Dhoruba Bin Wahad a participé, à Paris, à un meeting organisé par le Comité de soutien aux prisonniers politiques des EtatsUnis, dans le cadre d'une tournée européenne. Voici son témoignage. TEMOIGNAGE
LORS de ma dernière
MALCOLM visite à Paris, en décembre
1991, j'étais dans une situation politique difficile : j'attendais la décision sur mon cas, pour savoir si je resterais libre ou si je retournerais en prison, car un tribunal venait de rétablir ma condamnation. Je suis parti en Afrique afin d'attendre l'issue des démarches ; il fallait que je décide si je retournais aux Etats-Unis ou si je restais définitivement en exil.
Après 19 ans de prison, j'envisageais difficilement d'y retourner. Mais il était également très important pour notre mouvement que la victoire que représentait mon cas constitue un exemple pour les Noirs. J'ai ainsi décidé de retourner aux Etats-Unis et d'affronter ce qui m'attendait.
Quand je suis revenu, en février 1992, je me suis directement rendu dans la salle
d'audience. Il y avait plus de 400 personnes : des Noirs, des Latino-Américains, des Blancs progressistes, des militants des mouvements gay et lesbien, et des représentants de diverses personnalités noires de New York ; des gens étaient également venus de Washington, de Boston, du Vermont et du New Jersey — des étudiants ou militants noirs et même quelques familles "ordinaires".
Je crois que c'est leur présence à l'audience qui a empêché mon renvoi en prison. Cela a frappé le procureur et le juge, qui ne s'attendaient pas non plus à mon retour aux Etats-Unis. Ils voulaient me déclarer en fuite, ignorer mes réclamations, et me présenter comme un criminel de droit commun qui avait fui la justice. Mon retour a bouleversé leur stratégie.
Je dois retourner devant la cour, le 23 juin, et je ne sais toujours pas si je retournerais en prison ou si l'affaire sera classée (1).
En juin, trois autres affaires politiques passeront devant les tribunaux. Le 15 juin, deux anciens membres du Parti Black Panther (BPP) et de l'Armée de libération noire (BLA), emprisonnés depuis douze ans à la suite d'une fusillade avec des policiers de New York comparaîtront devant un tribunal. Le 26 juin, trois autres anciens membres du BPP et de la BLA, détenus depuis 21 ans, bénéficieront pour la première fois d'une audience devant un tribunal fédéral (2).
Il y a d'autres cas, tel celui de Geronimo Pratt, l'un des plus vieux prisonniers politiques des Etats-Unis, en prison depuis 22 ans. Une importante documentation démontre que son accusation a été montée de toutes pièces par le FBI et par la police californienne. Des sénateurs et des vedettes de cinéma se sont prononcés pour sa libération ; Amnesty International lui a reconnu le statut de prisonnier politique.
Aux Etats-Unis, les Noirs sont une nation opprimée, qui a des prisonniers politiques et des prisonniers de guerre. Pour Mumia Abu Jamal, journaliste noir condamné à la peine capitale depuis dix ans, c'est une question de vie ou de mort. Nous essayons donc de mobiliser autant de personnes que possible pour les soutenir.
Les émeutes de Los Angeles (3) ont provoqué un climat qui influencera certainement l'issue des audiences de juin. Il dépend de nous que cela aille dans un sens positif, c'est à nous de mobiliser les gens. A cause des événements de Los Angeles, il sera très difficile à un juge de me renvoyer en prison, surtout que je suis devenu le porte-parole de nombreux jeunes Noirs.
Le pénitencier fédéral de Marion dans l'Illinois, qui abrite de nombreux prisonniers politiques, portoricains, noirs et blancs, a été qualifié d'inhumain par Amnesty International. Nous exigions déjà le transfert des prisonniers politiques dans une prison plus humaine. Or, le gouvernement fédéral construit actuellement une nouvelle prison dans le Colorado, qui devrait remplacer celle de Marion. Tout y sera automatisé : les prisonniers n'auront absolument aucun contact, même pas avec les gardiens ; ils seront enfermés dans leurs cellules 23 heures par jour ; tous leurs actes, même les plus intimes, seront filmés par un circuit interne de télévision ; les portes s'ouvriront automatiquement quand ils sortiront de leur cellule et ils seront dirigés vers les douches par un circuit de radio interne ; ils seront nourris par des robots et vivront dans un environnement stérile, totalement dépourvu d'humanité.
Nous devons dénoncer ce type d'incarcération et demander que les prisonniers politiques n'y aillent pas. Ce pénitencier constituera un modèle pour les prisons de haute sécurité ; ce sera le joyau de la technologie pénitentiaire. On peut d'ailleurs s'attendre à ce que chaque grande puissance envoie ses responsables de la répression étudier cette prison. Toujours plus de répression
Le gouvernement des Etats-Unis veut complètement revoir son Code pénal. Le décret qui permettra cette modification a déjà passé la barrière du Sénat. Il prévoit la peine de mort pour certaines attaques terroristes ; il instaure la détention préventive sur une échelle bien plus grande que celle qui existe actuellement. La Cour suprême est revenue sur pratiquement toutes les lois progressistes votées durant les vingt dernières années — entre autres, sur les droits des prisonniers et sur les droits de l'accusé lors d'une procédure judiciaire. Les pouvoirs de surveillance de la police et la détention préventive ont augmenté.
L'affaire Rodney King a ouvert les yeux de beaucoup de jeunes Noirs sur la question de l'antiracisme. Toute une génération de militants noirs apparaît actuellement aux Etats-Unis. Dans les ghettos, il y a une demande croissante de mise sur pied d'un nouveau parti Black Panther. Les jeunes Noirs victimes des attaques racistes veulent riposter — ils ont redécouvert Malcom X et la philosophie du nationalisme noir.
L'Etat, afin de contrebalancer cela, met en avant certains leaders noirs et des personnalités culturelles noires. Mais les militants noirs et les Noirs en général commencent à réaliser que ce sont des ennemis noirs des Noirs, et à se rendre compte que Clarence Thomas, Colin Powell et Jesse Jackson peuvent être des ennemis des Noirs, parce qu'ils s'identifient au système qui opprime leur peuple et parce qu'ils refusent de le faire sortir de ce système.
Lors des émeutes de mai, Jesse Jackson
La lutte des Noirs
Dans les années 40 et 50, le mouvement de libération noir connut un essor important, à travers une lutte pacifique pour les droits civiques, dirigée par Martin Luther King. Fruit de cette lutte, la Loi sur les droits civiques garantit le droit de vote des Noirs, en février 1964, et interdit toute ségrégation raciale, ce qui provoqua une riposte violente de secteurs
A partir de l'été 1964, des émeutes raciales éclatèrent dans les ghettos noirs (Harlem ; Chicago ; Cleveland ; Watts, le ghetto noir de Los Angeles) ; en 1965, Malcom X, leader des Black Muslims (organisation noire fondée dans les années 30, qui voulait fonder une Nation noire indépendante aux Etats-Unis) fut assassiné.
Pour répondre à la violence institutionnelle et revendiquer l'égalité économique des Noirs, le Parti Black Panther (BPP) fut fondé en 1966. Son dirigeant, Stokely Carmichael, formula le concept du Black Power en 1967. Le BPP chercha à établir une coalition Arc-en-ciel avec les Indiens, les Chicanos et les mouvements féministes et affirma sa solidarité avec le peuple vietnamien.
Au début des années 70, le BPP organisa de nombreux attentats. Intensément poursuivi par le FBl, qui l'avait déclaré "ennemi public nº1", le BPP fut progressivement démantelé — militants tués, emprisonnés, exilés. * s'est rendu sur place pour calmer les choses, et personne ne l'a écouté, parce qu'il n'évoque rien pour les jeunes Noirs des rues de Los Angeles. Si nous construisons un mouvement puissant aux Etats-Unis, il poussera de plus en plus à gauche des gens comme Jesse Jackson.
David Dinkins [maire noir de New York, ndlr] se représentera aux élections municipales en 1993, et s'attend à recevoir le vote noir. Or, en tant que maire, il n'a jamais porté la moindre attention à la communauté noire durant ses trois années de
Quand les Noirs se demandent pourquoi il n'y a pas d'unité au sein de leur communauté et cherchent le mouvement qui les libérera, la question de classes est posée. Cette question devient de plus en plus importante aux Etats-Unis. Elle est essentielle dans la communauté noire car, tant qu'elle ne sera pas traitée, les Noirs seront incapables de construire une direction militante et de la projeter dans la sphère politique. *
Juin 1992
1) Le juge a annulé l'audience du 23 juin et l'a repoussée au 3 septembre 1992.
2) Aucune décision définitive sur ces deux affaires n'a été prise à l'issue des audiences de juin. De nouvelles dates de jugements ont été respectivement fixées à octobre et à août 1992.
3) Voir Inprecor n° 352 et 353 des 8 et 22 mai 1992.