Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Cinq juges contre les femmes

· Inprecor n° 357, 17 juillet 1992 · p. 27-28 · 1 381 mots

Femmes

heures pour les femmes majeures ; et elle demande aux médecins d'établir des

La Cour a aussi accepté que, avant la période de réflexion, les femmes puissent

Cing juges contre les femmes

Le 29 juin 1992, la Cour suprême des Etats-Unis a pris une décision qui relance la bataille sur le droit de choisir : elle confirme la possibilité pour les

Etats de restreindre le droit à l'avortement, en exigeant des adolescentes non mariées le consentement de leurs parents ou d'un juge pour pratiquer une interruption volontaire de grossesse ; elle établit un délai de réflexion de 24 dossiers détaillés sur chaque avortement — qui pourront d'ailleurs être consultés par tout un chacun.

recevoir une brochure contre l'avortement publiée par leur Etat, contenant des photographies de fotus et une description des alternatives à l'interruption de grossesse. La Cour a seulement refusé que les femmes soient obligées d'informer leur époux de leur intention de se faire avorter.

Evelyn SELL

PAR CINQ VOIX contre quatre, les juges ont décidé que chaque Etat pourrait imposer ses propres règlements, dans la mesure où ils ne sont pas "trop contraignants"

par rapport au droit à l'avortement. En fait, chacune des dispositions approuvées revient sur l'amendement Roe v. Wade de la Cour suprême, de

1973, qui avait légalisé l'avortement.

Les médias ont surtout retenu que le droit légal à l'avortement avait été confirmé par la Cour suprême. En fait, la majorité de la Cour a transformé l'amendement Roe v.

Wade en coquille vide, en limitant le droit des femmes à choisir, et en étendant les pouvoirs de réglementation de l'avortement par les différents Etats.

En 1989, la Cour suprême avait déjà accordé des prérogatives aux autorités des

Etats pour qu'elles puissent imposer des restrictions au droit à l'avortement, à propos d'une décision sur les lois du Missouri. Il n'était pas précisé ce que chaque Etat pouvait ou non limiter, mais, en 1990, la Cour décida que les Etats pouvaient exiger des mineures qu'elles informent un parent ou qu'elles demandent la permission d'un juge avant de pratiquer une interruption de grossesse.

Ces deux dernières années, plus de 800 décrets limitant le droit à l'avortement ont été introduits dans les législations de 40 Etats différents.

Avec cette nouvelle décision, la Cour suprême a ajouté de nouvelles mesures à la liste des restrictions déjà existante. La majorité de cinq juges qui n'ont pas complètement aboli l'amendement Roe v. Wade peut facilement devenir une minorité. Quatre juges ont déjà publié une déclaration, où ils affirment être prêts à annuler la clause Roe v. Wade et à permettre aux Etats d'interdire l'avortement...

Un sursis précaire

Les politiciens opposés au libre choix se sont empressés d'affirmer que la décision de la Cour remettait la question de l'avortement à l'ordre du jour pendant la campagne électorale actuelle, ce qui est une aubaine pour les groupes pro-life. En fait, la majorité de la population des Etats-Unis continue à soutenir le droit à l'avortement, et le mouvement féministe s'est engagé dans une lutte permanente pour sauvegarder et étendre le droit de choisir. L'importance décisive de cette question a été prouvée par les divergences qui ont éclaté au sein du Parti républicain, qui est, officiellement, formellement opposé à l'avortement. La Coalition nationale républicaine favorable à l'avortement a préparé des délégations de différents Etats pour une bataille acharnée sur l'avortement lors de la Convention nationale républicaine d'août 1992, et a envoyé une lettre à travers tout le pays pour organiser des activités en faveur du libre choix au sein de ce parti et pour

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« lutter pour une plate-forme nationale du parti, qui reflète l'opinion favorable au choix de la majorité des républicains ».

Les militantes féministes ont réalisé un actif travail de lobby en direction des législateurs des Etats et des membres du Congrès, et mènent actuellement campagne pour les candidats favorables au libre choix qui se présenteront aux élections législatives. Aujourd'hui, davantage de femmes se présentent pour les postes publics au niveau fédéral et des Etats, et il apparaît qu'il sera plus aisé d'élire des femmes favorables au droit de choisir qu'auparavant. Les principales organisations féministes poursuivent ces activités électorales autour de la question de l'avortement, en ne respectant pas la division traditionnelle entre démocrates et républicains.

La pression de la rue Mais ce lobbying politique n'est pas le seul mode d'action des défenseurs du libre choix. Tout le pays a été impressionné par l'immense manifestation, qui a réuni 750 000 partisans du droit à l'avortement à Washington, le 5 avril 1992 (1). En outre, le mouvement pour le droit de choisir dépasse constamment en nombre les groupes Opération Sauvetage (rebaptisés Opération Oppression par les féministes) lors d'actions très réussies devant des cliniques pour femmes. Ces expressions publiques des défenseurs de l'avortement ont créé et entretenu un climat favorable au choix - elles ont peut-être contribué à persuader les juges de la Cour suprême de revenir sur leur volonté de supprimer l'amendement Roe v.

Le mouvement pour le droit de choisir a répondu à la décision de la Cour suprême du 29 juin par des manifestations de rue. Dans plusieurs villes, des groupes féministes s'étaient organisés à l'avance pour se mobiliser dès l'annonce de la décision de la Cour ; ailleurs, des actions furent menées le lendemain. Ainsi, la branche de Los Angeles de l'Organisation nationale des femmes (NOW) avait prévenu ses membres et ses sympathisants, dès la mi-juin, qu'une manifestation serait organisée face aux bâtiments fédéraux le soir-même de la décision. A Pittsburg, en Pennsylvanie, des centaines de femmes marchèrent vers les bâtiments fédéraux.

Les groupes de défense des droits des femmes, préparés à l'abolition de l'avortement ou à la révision à la baisse de l'amendement Roe v. Wade, s'étaient déjà organisés pour s'assurer que les femmes puissent continuer à pratiquer des interruptions de grossesse. Ainsi, un groupe, baptisé Aboveground Railroad (en référence au Underground Railroad, qui aidait les esclaves noirs à s'échapper vers le Nord et le Canada au XIXe siècle), prévoit d'organiser les voyages des femmes pauvres qui doivent se rendre dans des Etats où l'avortement est légal — ce parallèle est éloquent car la grossesse obligatoire est une forme d'esclavage

Le rejet par les féministes des trahisons de leurs soi-disant amis du Parti démocrate est clairement apparu lors de la Conférence nationale de NOW de 1989, et s'est traduite par l'adoption d'une résolution sur l'action politique indépendante et de la Déclaration des droits pour le XXle siècle. NOW a mis sur pied une Commission pour la démocratie, qui a organisé de nombreux débats en 1990-1991, et qui a prévu la formation d'un nouveau parti avec un programme large visant à répondre aux besoins des femmes, des travailleurs, des gens de couleur et des autres opprimés.

La Conférence nationale de NOW de 1992 vota de manière écrasante la fondation d'une nouvelle formation politique, baptisée le Parti du XXle siècle-Parti de l'égalité de la nation. Cette expression d'indépendance politique des féministes est intimement liée à deux autres développements significatifs : les défenseurs d'un Parti du travail et la campagne présidentielle indépendante de Ron Daniels, un militant afro-américain de longue date (2).

L'action politique indépendante — dans la rue et dans l'arène électorale — est devenue la stratégie préférée de ceux qui luttent pour reconquérir et étendre le droit à l'avortement. La participation aux organisations féministes s'est beaucoup accrue depuis la décision de 1989 de la Cour suprême d'autoriser les Etats à limiter le droit à l'avortement. Les groupes féministes étudiants se sont multipliés sur tous les campus ; une nouvelle génération de jeunes femmes et hommes a rejoint les vétérans de la lutte féministe pour lutter pour le droit de choisir ; chaque mobilisation nationale a été plus importante que la précédente. Des sympathisants, auparavant inactifs, participent maintenant à des manifestations publiques, à des actions de défense des cliniques et à des activités de soutien. Le mouvement a combiné une stratégie nationalement coordonnée avec des actions au niveau local et des Etats.

Les femmes sont prêtes à manifester et à agir pour conquérir un droit à l'avortement sans risques, entièrement légal, accessible et abordable pour toutes, quel que soit leur lieu de résidence, leur âge et leur situation financière. *

Los Angeles, 4 juillet 1992

1) Voir Inprecor n° 352 du 8 mai 1992.

2) Voir Inprecor n° 345 du 31 janvier 1992.

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