LA CAMPAGNE de Perot, ainsi que la tentative éphémère de Buchanan, ont su tirer profit de l'échec des démocrates et des républicains face à la profonde crise économique et aux inégalités sociales criantes, mises en évidence par les récentes émeutes de Los Angeles (1). Elles illustrent aussi l'absence d'une alternative politique indépendante.
Buchanan avait mené campagne avec des propositions réactionnaires et ouvertement racistes, que les politiciens bourgeois classiques ne jugent pas utiles et n'ont jamais osé exprimer. Mais, même si les commentateurs politiques conservateurs prirent leurs distances vis-à-vis de Buchanan, sa campagne remplit clairement un espace politique à la droite du Parti républicain, né du virage à droite effectué par les républicains et les démocrates.
Quant à la campagne de Perot, elle dévoile la crise du système politique lui-même. L'image de novice en politique, soigneusement cultivée par Perot, est très bien passée alors que le mécontentement envers les deux partis traditionnels et leurs candidats est plus fort que d'habitude. Perot s'appuie sur le rejet légitime exprimé par de larges couches de la population face à la corruption et à la politique. Cette utilisation de la méfiance des électeurs envers les politiciens professionnels par des candidats se présentant comme n'ayant rien à voir avec Washington n'est pas nouvelle : ce thème fut au centre de plusieurs campagnes présidentielles récentes, qui réussirent, telles celles de Jimmy Carter en 1976 et de Ronald Reagan en 1980.
Mais le rejet de la politique est apparemment encore plus fort cette année, surtout dans la jeunesse — seulement un jeune sur cing s'est déplacé pour aller voter lors des élections locales de 1990. Selon un récent sondage réalisé par le Washington Post et ABC News, 70 % des Nord-Américains de 18 à 24 ans méprisent la politique et les politiciens et pensent que les meilleures années de leur pays sont derrière eux.
deux candidatures reflètent le profond malaise qui existe vis-à-vis du
Nixon, Reagan et même Bush.
roues de Clinton et de Bush.
La campagne présidentielle de 1992, qui s'annonçait bien morose, est surtout marquée par le succès impressionnant des candidats qui se sont présentés comme des "indépendants". Ces derniers mois,
Ross Perot, homme d'affaires et milliardaire texan, qui n'avait jamais occupé de poste électif, talonne le président George Bush et le démocrate Bill Clinton dans les sondages. Auparavant, Patrick
Buchanan, un éditorialiste de droite, avait causé des angoisses à
Bush au début de la campagne des primaires républicaines. Ces système politique et les contradictions de la société des Etats-Unis.
Keith MANN
En fait, Perot n'est pas vraiment étranger aux arènes du pouvoir. Il a amassé la majorité de son immense fortune grâce à des contrats avec le gouvernement, et il entretenait déjà des liens privilégiés avec divers présidents et conseillers républicains, dont
Un flou réactionnaire
La campagne de Perot est surtout marquée par son absence de programme clair et de prises de position précises sur de nombreuses questions. Ses concurrents et les médias mettront certainement Perot sur le grill pour le faire évoquer de nombreuses questions, mais le manque total d'un programme détaillé est un indication flagrante quant aux intentions du millionnaire, qui cherche surtout à mettre des bâtons dans les
Perot a cependant avancé plusieurs propositions sur diverses questions, qui illustrent la crise de la politique bourgeoise aux Etats-Unis aujourd'hui, et qui forment un assortiment de thèmes traditionnels de l'extrême droite mélangés à des appels populistes.
Depuis longtemps, Perot se situe à droite, depuis l'époque où il prit fait et cause pour les prisonniers de guerre au Viêt- nam portés disparus et supposément encore prisonniers — une question chère aux vétérans d'extrême droite et aux anticommunistes. Il exigea également plus de mesures de défense de la loi et de l'ordre, appuya la peine de mort, et demanda une répression accrue contre le trafic de drogue. Tout cela le place à droite, dans un consensus partagé par tous les courants du Parti républicain et par la majorité du Parti démocrate. Comme
Buchanan, Perot s'adresse aux sentiments réactionnaires des Blancs — d'ailleurs, il est particulièrement populaire dans la classe moyenne blanche.
Il aime utiliser des détectives privés pour enquêter sur ses opposants en affaires et en politique - dont Bush lui-même, et y compris ses propres enfants —, ce qui laisse à penser qu'une présidence Perot renforcerait les attaques dangereuses contre les libertés civiques déjà entre- • prises par les tribunaux, ainsi que par les démocrates et les républicains.
Comme le soulignait récemment un responsable de la campagne de Bush
— qui n'est certainement pas un ardent défenseur des libertés civiques : « Que ferait-il [Perot] s'il avait accès au FBI et à la CIA ? Le pays ne veut pas de Big Brother comme président. »
Cela, tout comme son engagement à nettoyer le pays du crime et de la corruption avec des méthodes
« qui ne seront pas élégantes », évoque des visions cauchemardesques à la Orwell, et dévoile un homme fort que les subtilités légales ou constitutionnelles ne concernent pas. Il propose aussi d'instituer des « consul-
1) Voir Inprecor n° 352 et 353 des 8 et 22 mai 1992.
Inprecor n° 357 du 17 au 30 juillet 1992
tations électroniques des citoyens » : chaque électeur pourrait se prononcer sur diverses questions en appuyant sur des boutons installés sur son poste de télévision. Alors que ces partisans considèrent cette idée comme l'exemple suprême de la nature démocratique de Perot, cela rappelle plutôt les méthodes plébicistaires de dictateurs d'extrême droite, tels Hitler et Mussolini.
A l'inverse de Buchanan, Perot ne reprend pas les visées sur la politique et sur l'économie des administrations Reagan et Bush ou des gouvernements Thatcher et Kohl. Ainsi, il ne défend pas la réduction quasi totale de l'intervention de l'Etat dans l'économie, et, au contraire, encourage une plus grande participation du gouvernement à la planification à long terme avec les grandes firmes. Il a également promis de réduire le déficit colossal de l'Etat — un objectif également défendu par Reagan, qui a lamentablement échoué.
L'approche populiste de Perot se traduit par diverses propositions : réductions d'impôts ; aide aux petits patrons ; demande aux riches de renoncer aux remboursements médicaux et à la sécurité sociale. Son soutien à l'avortement reflète à la fois son populisme et son individualisme de franc-tireur.
Le grand perdant ?
Durant la première semaine de juillet, Perot n'était toujours pas déclaré officiellement candidat. Il a dit qu'il se mettrait en lice s'il obtenait le nombre de signatures nécessaires dans les cinquante Etats ; ses partisans ont déjà rempli ce quota avec succès dans 19 Etats. Il a indiqué qu'il utiliserait sa vaste fortune personnelle pour financer sa campagne.
Il aurait des chances d'être élu si des secteurs influents du capital nord-américain et leurs porte-parole politiques appuyaient sa candidature. Mais, bien que dans les deux partis traditionnels, les candidatures de Bush et de Clinton ne soulèvent pas l'enthousiasme, il semble peu probable que la bourgeoisie des Etats-Unis se tourne maintenant vers un inconnu comme Perot, étant donné son désaccord avec de nombreux thèmes concernant la vision actuelle du "tout marché" et le fait qu'il n'est pas soutenu par un parti qui pourrait être manipulé par la bourgeoisie.
Quelle que soit l'issue de la campagne Perot et de l'élection présidentielle en général, aucun des trois candidats bourgeois ne réussira à sortir la société des Etats-Unis de la misère croissante et à supprimer les inégalités. *
9 juillet 1992