Le Congrès des Etats-Unis vient de geler l'aide nord-américaine au Nicaragua,
"désandinisé" l'Etat — selon l'impérialisme, les sandinistes garderaient trop de politique d'ajustement — et à de rares projets de développement ; les contrats
Où vont les enfants de Sandino ?
en prétextant que le gouvernement de Violeta Chamorro n'avait pas assez pouvoir.
L'aide de Washington au gouvernement de droite de l'Union nationale d'opposition (UNO) est restée en dessous des promesses faites par Bush et, surtout, elle est soumise à des conditions draconiennes, qui constituent une véritable ingérence dans les affaires intérieures du Nicaragua : réforme de l'économie et de l'Etat ; démantèlement du secteur public ; éviction des sandinistes, ete. Jusqu'en avril 1992, 581 millions de dollars étaient parvenus à Managua ; ils ont été essentiellement consacrés à stabiliser la situation économique — réduire l'inflation et amortir quelque peu le coût social de la de coopération sont rares.
Ce contexte accentue les pressions sur le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), qui a présenté une demande formelle d'adhésion à l'Internationale socialiste (IS). Outre les discussions concernant l'attitude à adopter face à la détérioration du niveau de vie de la population et au démantèlement des acquis de la révolution, le FSLN est aujourd'hui traversé par un débat sur les futures élections et sur son éventuelle participation à un
"co-gouvernement" avec la droite dite "civilisée"
Sergio RODRIGUEZ
LES 28 et 29 mars
1992, l'assemblée sandiniste, la plus haute instance de direction du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), s'est réunie pour traiter plusieurs points essentiels : l'attitude à adopter face à la situation économique terrible que traverse le
Nicaragua et la demande d'intégration de cette organisation à l'Internationale socialiste (IS). La discussion qui avait précédé parmi les militants sandinistes avait déjà été virulente.
Le 16 janvier 1992, le peuple nicaraguayen apprenait que le général Humberto
Ortega — commandant de la révolution, resté à la tête de l'armée, après le change-
- avait remis la ment de gouvernement médaille Camilo Ortega au lieutenant-colonel nord-américain David Quinn (1). Le 18 janvier, dans le quotidien Barricada, le commandant du FSLN Luis Carrion déclarait qu'il s'agissait d'une « erreur politique (...) parce que [cette médaille] était un symbole historique pour toute une génération de sandinistes, qui n'a pas épargné ni ses sacrifices, ni sa vie pour défendre la révolution (...). La réaction d'indignation et de douleur de larges secteurs populaires montre l'erreur commise » (2). Dans cette interview, Carrion demandait aussi aux combattants du FSLN, indignés par cette décoration, de ne pas rendre leurs médailles. La déclaration de Carrion était nécessaire, mais assez prudente.
Mais, le 19 janvier, dans un communiqué public, après avoir justifié la remise de la médaille, en banalisant cet événement, et en expliquant qu'elle avait aussi été donnée à d'autres conseillers militaires étrangers, le général Ortega rétorquait en condamnant le
1) H. Ortega expliquait que cette décoration constituait une • reconnaissance du travail [de Quinn) pour le renforcement des relations protessionnelles et institutionnelles constructives et franches entre les Forces armées nord-américaines et le Nicaragua - (ANN, 25 janvier 1992). Les réactions ne manquèrent pas parmi les militants sandinistes, notamment de la part de l'ancienne compagne de Camilo Ortega (frère de Daniel et d'Humberto Ortega, mort au combat pendant l'insurrection de la gauchisme qui, selon lui, sévissait dans les rangs sandinistes : « Je lance un appel pour qu'on ne se laisse pas tromper par le discours radical de minorités ultra-gauchistes qui prétendent manipuler le sentiment patriotique sacré et la dignité nationale pour attiser la confrontation fanatique et aventurière des Nicaraguayens avec les Etats-Unis d' Amérique. Cette minorité radicale essaye inutilement d'attirer le peuple pauvre, qui traverse de sérieuses difficultés économiques et sociales, avec des propositions irréalisables et déstabilisatrices, qui ne parviendraient qu'à aggraver encore plus la situation dramatique du peuple humble (...).
» Enfin, je veux souligner que l'erreur politique est [en fait] constituée par les déclarations hâtives et duales du membre de la direction nationale du parti Front sandiniste, Luis Carrion, qui ont suivi la réaction passionnelle et compréhensible de certains militants de base ou de cadres intermédiaires sandinistes, qui ont besoin de dirigeants solides et froids qui leur expliquent [la situation] et qui les dirigent » (3). L'armée dans son labyrinthe
Une autre voix respectée intervenait alors dans le débat, celle de Carlos Fernando Chamorro, un des fils de Violeta Chamorro, sandiniste de longue date et directeur de Barricada : « Du point de vue du gouvernement, dont dépend l'armée, l'explication d' Humberto Ortega est logique et cohérente, même si elle n'est pas nécessairement convainquante pour d'autres secteurs qui se sentent offensés. Mais ce qui est véritablement grave dans la réponse [d'H. Ortega] c'est que toute la logique apparente du discours institutionnel s'écroule lorsque le général se mêle des affaires internes du Front sandiniste. Le chef de l'armée n'a aucune raison de décider comment doivent se comporter les dirigeants du FSLN, ni encore moins de les juger de façon sommaire et sans aucun respect » (4).
Derrière le scandale de la médaille, on voit poindre deux autres problèmes. D'une part, les difficultés que connaît l'armée populaire sandiniste (EPS) dans la période actuelle (5). Après le changement de gouvernement, elle a traversé plusieurs crises : la remise, par certains de ses officiers, de missiles aux combattants salvadoriens du Front Farabundo de libération nationale Marti (FMLN) ; l'impossibilité de résoudre les problèmes matériels des membres de ville de Masaya, en 1978) qui parlait du coup que ce geste portait à la « dignité » du peuple nicaraguayen. Mais, comme le rappelle l'article, la polémique s'engagea surtout entre le général Ortega et Luis Carrion, autre membre de la direction nationale.
2) Barricada, 18 janvier 1992.
3) Barricada, 19 janvier 1992.
4) Barricada, 22 janvier 1992.
5) Voir Inprecor n° 326 du 15 mars 1991.
l'EPS licenciés, ce qui a provoqué l'apparition des recompas (6) ; les difficultés pour trouver des pays disposés à lui vendre du matériel militaire face au maintien du blocus nord-américain sur ce terrain - Washington a, par exemple, empêché Taïwan de fournir des armes aux Nicaraguayens.
Humberto Ortega a probablement jugé qu'il était opportun de remettre cette médaille à l'officier américain. En effet, David Quinn n'est pas un attaché militaire quelconque de l'ambassade des Etats-Unis à Managua. Il avait autrefois dirigé toutes les enquêtes visant à prouver que les sandinistes aidaient militairement le FMLN ; il avait découvert l'affaire des missiles et fait pression pour que les officiers sandinistes impliqués soient emprisonnés, tout comme les combattants salvadoriens qui les avaient achetés, etc. Après être parvenu à ses fins, Quinn a fait capoter la promesse de ventes d'armes faite par Taïwan. La médaille remise par Humberto Ortega avait donc un objectif essentiel : trouver une place à l'EPS dans le nouveau contexte international.
En décorant l'officier yankee et surtout en répondant à Luis Carrion, Humberto Ortega voulait souligner le double rôle qu'il aimerait jouer. Il voudrait être à la fois membre du gouvernement de Violeta Chamorro et stratège du FSLN, c'est-à-dire du parti d'opposition à ce gouvernement. Il ne peut y parvenir, sans tomber dans une contradiction insoluble, qu'à condition que le FSLN cesse d'être un parti d'opposition et accpete de co-gouverner. Le système des électrochocs
Humberto Ortega a prononcé une phrase qui dévoile bien son caractère : « Pour (faire] comprendre des choses difficiles, le meilleur système est l'électrochoc. » La médaille, pour lui, jouait ce rôle, il s'agissait de donner un électrochoc au peuple nicaraguayen et au FSLN, pour leur faire mieux comprendre la situation actuelle.
Lors de la clôture du ler Congrès du FSLN (7), H. Ortega avait déjà adopté une méthode similaire, lorsqu'il avait refusé d'être nommé à la direction nationale du FSLN à cause des obstacles légaux établis par la Constitution. Mais il ne s'était pa limité à refuser cette responsabilité ; il ava fait un discours, à certains égards, magistra expliquant comment, à son avis, le FSL devrait se comporter dans la situation internationale nouvelle, après avoir perdu le goi vernement et dans un contexte de forte inst bilité sociale. Il s'agissait, pour Humber Ortega, de remettre à jour la vision "tercéri te" de la révolution de 1979 (voir l'encad ré en p. 19). S'il est vrai qu'en 1979 les "terc ristes" avaient remporté de grands succè douze ans après, Chamorro et Lacayo 1 ne
Inprecor n° 357 du 17 au 30 juillet 1992 sont pas Somoza, Bush n'est pas Carter, et le peuple du Nicaragua n'est pas seulement antidictatorial, il a appris ce qu'est le socialisme et il possède un certain sentiment de classe. C'est pour cela qu'Humberto
Ortega a lancé des remontrances aux travailleurs en grève et a lancé un appel à tout sacrifier au nom de l'"intérêt national".
Lors du congrès du
FSLN, Daniel Ortega lui avait répondu en affirmant que 99,9 % des grèves, au Nicaragua, comme ailleurs, sont provoquées par des nécessités spécifiques des travailleurs et donc qu'elles sont, en ce sens, justes.
Mais il faut noter que la vision d'Humberto Ortega commence à porter ses fruits.
Peu après ces événements, un appel avait été publié dans la presse nicaraguayenne, signé par un prétendu "courant du centre", constitué par des personnalités de second ordre du sandinisme, dont certaines sont très liées à Humberto Ortega. Ce courant prônait la nécessité de redéfinir la politique du FSLN en fonction de ce qu'il jugeait être la priorité de l'heure : la formation d'un grand "accord national", notamment avec l'entourage de la présidente. Ce courant est devenu le porte-parole du cogouvernement.
La réaction de la direction sandiniste à de tels propos a été, au moins dans la forme, virulente. Daniel Ortega a surtout critiqué le fait que le FSLN puisse sembler divisé par l'existence de courants. Mais le fond des positions de ce courant n'a pas été attaqué, même si le "courant du centre" est vite devenu la cible de nombreux sandinistes.
Dans la pratique, ces initiateurs avaient pourtant mis le doigt sur la plaie. Les éléments d'un co-gouvernement - quel que
6) Des groupes d'anciens contras, qui n'ont reçu aucun soutien du gouvernement après la démobilisation officielle de la Contra, voilà deux ans, reprirent le maquis s'attaquant, au départ, à des coopératives et à des militants sandinistes connus — il s'agissait des recontras.
Peu de temps après, environ 2 000 anciens combattants de l'armée sandiniste et du ministère de l'intérieur, pour la plupart licenciés et sans ressources, commencèrent à organiser des groupes de guérilla - les recompas — qui entendaient, dans un premier temps, riposter aux attaques des recontras.
Ces deux groupes ont convergé, depuis le début de l'année
1992, dans ce qu'on appelle les revueltos (les "mélangés") ; ils réclament tous du gouvernement de l'UNO qu'il tienne ses pro-
FSLM
MAtT Carlos Fonseca Amador, fondateur du FSLN (Barricada Internacional). soit le nom qu'il porte — existent depuis la prise de fonctions de Violeta Chamorro. Dans les faits plusieurs facteurs vont dans ce sens : l'accord sur les forces armées et sur la police, la participation de sandinistes connus à la direction de banques importantes, l'aide sandiniste dans la recherche gouvernementale de crédits ou le refus de certaines parties de la dette extérieure, etc. Le "courant du centre" n'a fait qu'appeler un chat un chat. Le consensus avec lequel l'assemblée sandiniste appellera plus tard à la formation d'un "accord national" le confirmera.
Une véritable fièvre social-démocrate s'est emparée d'une partie importante de la gauche latino-américaine. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et le Parti socialiste français sont les principaux instigateurs de l'entrée dans l'IS de ce que le commandant salvadorien Joaquin Villalobos appelle la "nouvelle gauche". Ils s'efforcent de pousser messes et notamment qu'il leur donne des terres et des crédits. Les revueltos agissent sur des zones importantes du territoire, organisent des occupations de villes ou coupent des routes en exigeant l'ouverture de négociations. Différentes organisations sociales - notamment l'Union nationale des agriculteurs et éleveurs (UNAG) et le Front national des travailleurs (FNT) soutiennent leurs demandes. La direction du FSLN appuie aussi ce mouvement, au nom de l'unité des secteurs populaires
Il faut signaler l'apparition de groupes armés de femmes, anciennes recontras ou recompas, qui ont formé le Front Nora Astorga, dans le Nord du pays. Voir Volcans n° 2, été 1992
7) Voir Inprecor n° 329, 332 et 337 des 26 avril, 7 juin et 27 septembre 1991.
le Parti de la révolution démocratique (PRD)
de Cuauhtemoc Cardenas au Mexique, le M19 en Colombie, le FMLN au Salvador, le Front large en Uruguay, le Parti des travailleurs (PT) au Brésil et le FSLN à demander leur intégration dans l'IS, en tant que membre à part entière.
L'Internationale socialiste
Get le FSLN Le cas des sandinistes est cependant surprenant, non seulement parce que ce parti a été le premier a demander son adhésion à l'IS — de toute apparence, le PT n'a pas présenté formellement une telle demande → mais aussi à cause des critiques fortes et correctes contre cette Internationale formulées par son principal dirigeant, Daniel Ortega, lors de la guerre du Golfe.
A l'époque, Ortega avait dit que les peuples du tiers monde ne disposaient pas d'une organisation internationale qui les représente et que, en pratique, les internationales libérale, démocrate-chrétienne et socialiste représentaient le Nord, l'impérialisme.
Tout à coup, l'analyse change, et la direction du FSLN revient même aux vieilles méthodes autoritaires et antidémocratiques — très peu modernes, d'ailleurs ; l'instance suprême des commandants prend seule la décision de demander son entrée à l'IS sans consulter l'assemblée sandiniste. Il est vrai qu'ensuite une série de critiques sont apparues contre ces méthodes de la direction nationale, venant même de partisans de cette intégration, au point que la proposition a dû être refaite devant l'assemblée sandiniste — mais la démarche formelle vis-à-vis de l'IS avait déjà été engagée.
Les arguments employés lors de la guerre du Golfe changèrent radicalement. Tout à coup, l'IS était présentée comme une "amie", dissimulant le rôle de Felipe Gonzalez et de François Mitterrand dans la guerre du Golfe, et celui des gouvernements sociaux-démocrates en Amérique latine — Rodrigo Borja en Equateur, ou les crimes de Carlos Andres Perez au Venezuela (8). Pire encor, dans une interview à Barricada, Daniel Ortega expliquait que la direction avait pris la décision d'adhérer à l'IS parce que personne ne s'y était opposé lors du congrès du FSLN — ce qui est totalement
Mais, en revanche, il est vrai que personne ne proposa officiellement cette intégration - très contestée lors des congrès locaux — et que, dans son discours inaugural, Ortega, cita, à juste titre, l'attitude couarde et criminelle de l'IS dans la guerre
Les arguments tactiques concernant une telle intégration sont nombreux, mais ils sont fort discutables. L'IS ne traverse pas le moment le plus brillant de son histoire. Les sociaux-démocrates ont perdu les élections en Suède, en Allemagne et en Grande-Bretagne — si des élections étaient aujourd'hui organisées en France, ils les perdraient aussi. En Amérique latine, ce courant a aussi été battu aux élections en Equateur et au Pérou, et il serait battu au Venezuela.
En Europe, le gouvernement socialdémocrate par excellence, celui de l'Etat espagnol, qui a réussi à faire grimper le chômage à 25 % de la population active, favorise des lois racistes et maintient une attitude de soumission devant l'impérialisme. En ce sens, l'entrée du FSLN dans l'IS, avec, éventuellement, d'autres forces latino-américaines sera plus profitable à l'IS qu'à ces partis, même d'un point de vue strictement tactique.
Une des voix qui s'est élevée contre l'adhésion du FSLN à l'IS a été celle de Carlos Fonseca Teran, le fils du fondateur de cette organisation, Carlos Fonseca, dans un article paru dans El Nuevo Diario : « Le modèle social-démocrate - que ses défenseurs appellent le "socialisme démocratique" — est une sorte de capitalisme charitable, incapable de résoudre les problèmes essentiels de l'homme : sa frustration sociale et individuelle, son aliénation et la contradiction correspondante entre sa nature sociale et son échelle individualiste de valeurs, tout cela est le produit d'un mode de production dans lequel le capital et la marchandise agissent comme les régulateurs absolus des relations entre individus dans le processus de production (...). Même en supposant que le FSLN soit accepté [dans /'IS] sans être social-démocrate, la réalité — qui a beaucoup de valeur mais qui est quelquefois stupide — nous dit deux choses : d'abord, que le sandinisme cesserait alors d'être une alternative pour les majorités sociales au Nicaragua car, étant donné l'absence d'un modèle économique alternatif, le FSLN serait absorbé par les propositions social-démocrates.
» Ensuite, le mouvement révolutionnaire international — qui connaît actuellement une crise de développement — assimilerait l'intégration du FSLN dans l'IS à une concession idéologique de la révolution nicaraguayenne dans le cadre de la reddition d'un secteur de la gauche. »
Ainsi, on est arrivé au plénum de l'assemblée sandiniste. Les résolutions adoptées par celle-ci ont confirmé le processus de réflexion et de prises de position du FSLN en vue d'un accord avec Violeta Chamorro. La situation du gouvernement et sa faiblesse ont facilité ce choix. La division des forces regroupées dans l'Union nationale d'opposition (UNO) est à son comble. La prise de contrôle du groupe parlementaire par la fraction la plus droitière de l'UNO a aggravé la crise du gouvernement. En ce sens, l'appui fondamental au gouvernement de Chamorro a été, est, et probablement sera l'EPS, le groupe parlementaire du FSLN et, dans une certaine mesure, le FSLN en tant que tel.
Lorsque l'assemblée sandiniste a discuté de la possibilité de lancer un appel à la formation d'un "accord national", elle a refusé formellement le "co-gouvernement", tout en acceptant la formation de commissions institutionnelles qui, en pratique, résoudront l'ensemble des problèmes pour que le gouvernement puisse retrouver sa capacité d'action.
Sur le "co-gouvernement"
Dans l'optique du FSLN, cette proposition servirait surtout à « élaborer une proposition alternative qui modifie certains éléments du plan du gouvernement pour qu'il coûte moins cher au pays ». C'est-à-dire que le FSLN essaye d'utiliser la faiblesse du gouvernement et son isolement, tout comme sa propre force dans le mouvement de masse, pour atténuer le profil antipopulaire des plans économiques et sociaux du régime.
Lorsque les résultats de l'assemblée sandiniste ont été publiquement connus, Antonio Lacayo, le bras droit de la présidente, a déclaré : « La position du FSLN est positive, constructive et correcte. Le FSLN fait partie
Inprecor n° 357 du 17 au 30 juillet 1992
d'un grand projet national visant à faire avancer le pays. »
Derrière cette attitude du FSLN, il y a un double objectif. D'une part, la situation économique du pays est analysée, à juste titre, comme la crise la plus grave de son histoire. Si l'inflation et les dépenses publiques ont été contrôlées, le coût social de cette politique est énorme : 55 % de la population active est au chômage — sur la
Côte atlantique, cela concerne 90 % des travailleurs — ; 300 000 paysans n'ont accès à aucun crédit, ce qui s'est aggravé par la crise qui frappe le café et le coton. La fameuse aide nord-américaine a été gelée, suite aux rapports faits par l'ancien conseiller de la présidente, Alfredo Cesar — aujourd'hui, partisan de la ligne dure face au FSLN —, qui prétend qu'il y a eu des détournements de fonds en faveur de l'EPS et du FSLN.
Tout cela pousse le pays au bord de la catastrophe sociale. Cette situation économique exerce une pression énorme sur les sandinistes et les pousse vers un accord avec le gouvernement.
En outre, il existe un fort sentiment d'échec. Une idée traverse de plus en plus le
FSLN : « Heureusement que nous avons perdu les élections ! » Le problème de la guerre et de l'intervention nord-américaine reste derrière, mais aussi l'échec économique, tout un projet de développement — qui n'avait d'ailleurs rien à voir avec une économie socialiste — qui avait essayé de mettre en œuvre une économie de marché avec un objectif social. Mais la révolution n'était pas parvenue à créer une meilleure situation sociale pour la population ni à développer le capitalisme nicaraguayen. Ce bilan du passé exerce de plus en plus de pressions sur la pensée de la gauche latino-américaine.
Il n'y aurait pas d'alternative au capitalisme dans nos pays ; au mieux, on peut espérer humaniser le capitalisme ou en limiter les aspects les plus sauvages. Et si c'est la seule alternative, alors, il vaut mieux ne pas être au gouvernement ou, en tout cas, ne pas y être tout seul, ou encore ne pas contrôler l'exécutif — c'est la conclusion à laquelle semblent arriver plusieurs sandinistes pour les élections présidentielles de 1995.
Cela entraîne une sorte de double discours : « On se concerte avec le gouvernement et on garde un discours d'opposition. On rejette le néolibéralisme et on adopte un discours pour adapter les programmes néolibéraux du gouvernement.
Inprecor n° 357 du 17 au 30 juillet 1992
On revendique les principes révolutionnaires et on fait un discours pour expliquer les changements survenus dans le monde. On réaffirme la direction collective et on tient un discours individuel. On proclame l'unité et on fait un discours qui exclue de façon explicite les thèses divergentes » (9).
Les espoirs déçus
Cette situation est porteuse d'un danger grave : le FSLN a utilisé sa force sociale pour mettre cette nouvelle vision en pratique. Cependant, nul ne peut savoir si, à terme, il y parviendra entièrement. Les travailleurs de la campagne et de la ville, les milliers de chômeurs, les milliers d'anciens soldats de l'EPS licenciés n'ont plus aucune raison de continuer à soutenir une ligne de concertation qui n'améliore en rien leur niveau de vie. Jusqu'à présent, des situations très explosives ont pu être contenues, mais, comme l'a montré la grève d'Aeronica (10), ou encore le problème des recompas, cela devient de plus en plus difficile. Le peuple sandiniste commence à perdre patience, car, lors des dernières élections, on lui avait dit et répété que l'échec du FSLN entraînerait une amélioration substantielle de son niveau
S'il est vrai que la guerre n'est plus là, les conflits sociaux qui avaient engendré la révolution du 19 juillet 1979, eux, sont toujours là et ils se sont même aggravés ces derniers temps. Le FSLN n'a pas pu « gouverner d'en bas », comme le promettait Daniel Ortega, au lendemain de la défaite électorale. Le FSLN participe chaque jour davantage au gouvernement d'en haut, et, en même temps, il essaye de canaliser les mobilisations populaires en les enfermant dans des limites de plus en plus difficiles à accepter. Voilà pourquoi le FSLN est toujours dans un labyrinthe ; la majorité de la gauche latino-américaine se trouve dans la même situation. *
Mexico, 30 juin 1992
8) Voir Inprecor n° 350 du 10 avril 1992.
9) Aldo Diaz Lacayo, Barricada Internacional, mars 1992.
10) Jusqu'en 1979, Somoza contrôlait la seule société aérienne nicaraguayenne (Lanica) ; la révolution l'expropria et fonda la compagnie nationalisée Aeronica.
Le gouvernement de l'UNO voulait privatiser cette compagnie et vendre 49 % des parts à la société salvadorienne TACA. Les travailleurs d'Aeronica entamèrent un mouvement de grève exigeant 25 % des parts et contre les licenciements. Le gouvernement riposta en militarisant l'aéroport, complètement paralysé par la grève, et en emprisonnant 58 grévistes accusés de terrorisme. A la fin du conflit, les salariés obtinrent les parts demandées et la libération de leurs camarades, mais le processus de privatisation continue.