Inprecor s'est longuement entretenu avec Nikolai Belanovski, le Vice-présiden
Parcours
d'un syndicatisi
En mai 1992, un groupe de responsablessyndicaux de la Communauté des Etats indépendants (CEI) a visité le centre dé formation du Syndical des travailleurs de l'automobile canadien. du Syndicat biélorusse des travailleurs de l'automobile et des machines agricoles.
INPRECOR : Syndicaliste de longue date, vous avez donc connu la situation du mouvement ouvrier avant l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir.
Nikolaï BELANOVSKI : Après mon service militaire, j'ai trouvé un emploi dans l'importante usine de camions Avtozavod de Minsk, qui compte plus de 30 000 salariés. Mon atelier de fonderie était le plus important d'Union soviétique, avec plus de 1 000 ouvriers, qui travaillaient en "3 X 8".
En 1980, à 25 ans, j'ai été élu responsable du comité syndical de mon atelier et je suis devenu permanent. A l'époque, les réunions se déroulaient de manière routinière ; les conventions collectives prévoyaient des améliorations des conditions de travail, en tout cas sur le papier ; nous n'évoquions même pas la question des salaires, car ils étaient fixés sous strict contrôle central. Je suis très vite entré en conflit avec la direction de l'usine à propos du comportement de certains cadres qui jouaient les "petits chefs", et j'ai toujours pris le parti des travailleurs, ce qui a certainement contribué à ce que je ne devienne pas un syndicaliste soviétique "classique".
En 1986, j'ai été élu président du comité syndical du département de fonderie, qui emploie 3 500 personnes. L'ancien responsable avait été révoqué à la suite d'un vote de défiance lors d'une conférence ouvrière — à l'époque, au moins dans les ateliers de fonderie, il existait une certaine démocratie syndicale à la base — ; il était accusé d'avoir eu une attitude conciliatrice vis-à-vis de la direction lors de négociations sur les conditions de travail et d'être malhonnête dans la répartition des voitures (1).
J'ai occupé ce poste pendant trois ans. C'était difficile mais intéressant. Nous avons réussi à résoudre de nombreux problèmes en matière de conditions de travail, souvent en — Inprecor n° 357 du 17 au 30 juillet 1992
CEI 1801 négociant fermement avec l'administration de l'usine et parfois même avec le gouvernement de la République.
Fin 1989, des malversations de l'administration et du comité syndical de l'usine dans l'attribution des voitures, des logements, etc., furent découvertes, et j'ai exigé qu'il y ait une véritable enquête. Le comité syndical de la fonderie a alors demandé la tenue d'une conférence des délégués de toute l'usine pour discuter des attributions en nature ; mais, l'administration a bien compris qu'elle ne pouvait pas tolérer cela.
Ainsi, le directeur a publié un décret ordonnant la réorganisation du département de fonderie : chacun des dix ateliers est devenu un département séparé, ce qui a entraîné la disparition pure et simple du comité syndical. Les ouvriers de la fonderie voulaient se battre, mais le reste de l'usine n'aurait pas suivi.
• Le département de fonderie était-il le seul à lutter pour son indépendance vis-à-vis de la direction?
Non, le comité syndical du département des presses avait la même attitude. Les presses et la fonderie sont d'ailleurs les deux secteurs où les conditions de travail sont les plus difficiles, où le travail est le plus nuisible pour la santé et le plus pénible.
En mai 1990, j'ai donc perdu mon poste de président du comité syndical, mais je suis resté au présidium du comité d'usine, tout en travaillant dans un atelier de fonderie.
A l'automne 1990, j'ai commencé à envisager la création d'un syndicat indépendant des travailleurs de l'automobile et de machines agricoles dans notre République, car nous n'avions pas de structures républicaines propres. Il n'existait que le comité central du syndicat à Moscou, entièrement à la botte du ministère.
• Etait-ce uniquement une réaction contre les méthodes dictatoriales du comité central du syndicat et contre sa servilité envers le ministère, ou aviez-vous également des motivations nationalistes ?
Je n'étais absolument pas nationaliste Depuis l'époque où je présidais le comité syndical, j'avais lutté contre le mode d'organisation du syndicat. Les structures des républiques ne décidaient de rien, elles se limitaient à faire des rapports et à signer les ordres du ministère.
• D'après vous, il est donc plus facile de changer les choses au niveau des républiques. Ce type de considérations aurait-il contribué au tournant vers la souveraineté des républiques, qui a balayé l'ancienne
Union soviétique ?
Oui, les gens ne se seraient pas tant battus pour la souveraineté si Moscou n'avait pas exercé des pouvoirs si dictatoriaux. Tout le pouvoir était concentré à Moscou. Aucun directeur d'entreprise ne pouvait prendre une décision importante sans l'aval de la capitale. Tous les principaux financements venaient de Moscou. Quand les relations avec le centre sont si dégradées, on a tendance à lui attribuer tous les maux, ce qui explique certains virages nationalistes.
Une Fédération des syndicats, rassemblant toutes les branches, existe dans notre République, mais elle est extrêmement conservatrice et ses dirigeants sont nommés et non élus. Un de nos principaux problèmes avec les syndicats est que l'appareil du Parti communiste plaçait systématiquement à leur tête certains de ses cadres, qui, en général n'avaient pas la moindre expérience syndicale. Cela a eu des conséquences désastreuses sur la qualité du travail syndical — il était impossible à un travailleur du rang, qui avait des opinions politiques différentes, d'accéder aux postes de direction.
En septembre 1990, notre syndicat et le Syndicat des ouvriers de la radio et de l'électronique élirent démocratiquement des comités centraux pour la République.
L'idée de fonder un syndicat dans notre République est née dans les usines. Le comité organisateur de la première conférence était composé par des délégués élus dans leurs entreprises et par des représentants biélorusses du comité central de Moscou de notre fédération de syndicats — ces derniers firent un travail purement technique.
1) Les usines disposaient d'un certain nombre de voitures et d'autres produits rares, qui devaient être répartis entre les ouvriers et le personnel administratif. Le comité d'atelier décidait qui aurait la chance de pouvoir acheter un véhicule.
CEI
Il y avait trois candidats à la présidence, c'est Alexandre Boukhostov qui a été élu. C'est l'ancien responsable de Gomel Mash (2), qui, en 1990, a dirigé le mouvement de grève sur les conséquences de Tchernobyl et a organisé la marche des victimes jusqu'à la place Rouge, à l'occasion d'une conférence du Parti communiste.
Lors de cette conférence, une commission a été élue pour rédiger des statuts — qui précisent, par exemple, que les employeurs ne peuvent pas appartenir au même syndicat que les salariés. Ce point a suscité une forte résistance de la part du comité syndical de notre entreprise et d'autres syndicats. En fait, dans l'ancienne Union soviétique, il était difficile de définir qui possédait le statut d'employeur.
En rédigeant nos statuts, nous cherchions essentiellement à démocratiser le syndicat et à liquider sa structure pyramidale. Les organisations des usines constituent les fondations du syndicat, toutes les autres structures devant servir en premier lieu leurs intérêts. Nous avons donc décidé que seulement 10 % des cotisations iraient au conseil central de la République — c'est le minimum nécessaire pour maintenir l'appareil.
• Que font les comités d'usines des
90 % des cotisations qui restent en leur possession?
Nous sommes confrontés à d'importants problèmes. Toute une série de tâches qui devraient revenir à l'Etat reposent sur nous : les activités culturelles, les bibliothèques, le sport, les piscines, etc., continuent à fonctionner grâce à nos cotisations. Pour l'instant, le gouvernement nous verse 6 % de son fonds d'assurance sociale pour que nous prenions en charge les congés de maternité et de maladie, les enterrements et les loisirs. Mais nous voulons une réforme du système d'assurance sociale ; nous ne voulons pas l'administrer nous-mêmes mais pouvoir contrôler la gestion du gouvernement.
• Voici votre nouveau patron. »
Vous voyez donc pourquoi nos syndicats ne fonctionnent pas comme nous voudrions. Ils sont tellement pris par la gestion des assurances sociales, les sports, les crèches, etc., qu'ils ne peuvent pas se consacrer suffisamment au monde du travail, ce qui est leur première tâche.
Après avoir élu un président et une commission des statuts, nous sommes passés à la deuxième étape : élaborer nos revendications pour négocier une convention collective et organiser un congrès de fondation pour que ces revendications soient votées. C'est à cette occasion que j'ai été élu Vice-président - avec le président, nous sommes les deux seuls permanents du syndicat dans la République.
• Quelles résistances a rencontré cette volonté de renouveler le syndicat?
Notre plus grand problème a été de secouer la vieille mentalité des comités syndicaux des entreprises, habitués à attendre les ordres d'en haut. Nous faisons pression sur eux, grâce à notre autorité croissante auprès des travailleurs, qui apprécient notre action. La base commence à poser de nombreuses questions aux comités syndicaux — beaucoup de leurs membres ont été incapables de changer de méthodes de travail et ont dû démissionner ; d'autres essayent de changer.
Nous avons également dû clarifier nos rapports avec la Fédération des syndicats, censée être un centre de coordination s'occupant de questions que les syndicats de branche ne peuvent pas résoudre, mais qui, en fait, s'est habituée à leur donner des ordres et à les diriger.
En 1991, nous nous sommes rassemblés avec le Syndicat de la radio et de l'électronique, qui avait une démarche identique à la nôtre, pour former l'Association des syndicats industriels. Chaque branche regroupe plus de 250 000 salariés ; nous sommes les deux plus grands syndicats de la République, qui en compte 23. Dans la Fédération, un délégué représente un syndicat, quelle que soit sa taille. Comme nous savions qu'il nous faudrait très longtemps avant d'y peser, nous avons décidé de former notre propre association, tout en restant dans la Fédération.
• Comment se déroula l'importante vague de grèves qui secoua la Biélorussie à la suite de la hausse des prix du 2 avril 1991?
Le mécontentement croissant des travailleurs était évident dès la réunion plénière de la Fédération, en février 1991. Lors d'une assemblée de notre syndicat, nous avions décidé de demander au gouvernement d'arrêter les hausses de prix et d'adopter des mesures de protection sociale. Mais, à l'époque, nous n'avions que quelques mois d'existence et le gouvernement préféra traiter avec la Fédération qui, elle, n'était pas
La grogne continua à monter. Le 3 avril, au lendemain de la hausse des prix, les ouvriers de deux usines d'électronique descendirent spontanément dans la rue et organisèrent un meeting. Une vague d'agitation se répandit immédiatement à travers les autres usines et des rumeurs de grève se répandirent. Tout cela se passa de manière chaotique : des ateliers se mirent en grève ici et là, mais aucune usine ne débraya entièrement ; la plupart des comités syndicaux des usines n'avaient pas établi de listes de revendications systématiques et unitaires, ce qui explique les flottements.
Le 4 avril, un conflit sur les salaires — sans lien direct avec les hausses de prix — éclata à Avtozavod, des chaînes de montage s'arrêtèrent et 4 à 5 000 ouvriers, qui connaissaient l'agitation régnant dans les autres usines, se mirent en grève. Devant le refus de l'administration à leur répondre, ils décidèrent de partir en manifestation jusqu'à la Maison du gouvernement. Des groupes de travailleurs venus d'autres usines les rejoignirent sur le trajet. Les manifestants n'avaient pas des objectifs très clairs, hormis l'augmentation de leurs salaires pour com-
Très vite, 5 000 personnes arrivèrent devant la Maison du gouvernement et commencèrent un meeting improvisé. Des députés du Front populaire (nationalistes, dans l'opposition) y prirent la parole : alors que les demandes des ouvriers n'étaient qu'économiques, ils demandèrent l'exclusion des dirigeants des syndicats officiels — les traitant de "jaunes" —, et réclamèrent la démis-
2) Importante association de production de machines agricoles, de la ville de Gomel.
Inprecor n° 357 du 17 au 30 juillet 1992
sion du Parlement et du gouvernement, ainsi qu'un changement du système politique. Finalement, les ouvriers élirent quand même leurs délégués, qui allèrent présenter leurs revendications au gouvernement.
Les négociations avec le gouvernement, qui avaient commencé avant la grève, reprirent ce soir-là, mais les choses traînèrent en longueur et le lendemain, le mouvement s'étendait aux petites villes et aux usines isolées. Quand les comités syndicaux des usines ne voulaient pas diriger la grève, les travailleurs élirent des comités de grève, de manière assez spontanée. Dans toute la République, le mouvement était pacifique, sauf à Orcha, où les ouvriers paralysèrent la ligne de chemin de fer.
Les négociations avec le gouvernement continuèrent, sans grands résultats. Le 10 avril, 50 000 personnes se rendirent à nouveau sur la place centrale de Minsk. Peu à peu, les administrations des entreprises accédèrent aux revendications économiques des travailleurs et les comités de grève cessèrent le mouvement.
La volonté du Front populaire de politiser la grève — il était surtout présent dans le comité de grève de la ville de Minsk — ne rencontra pas un grand écho parmi les ouvriers.
• Hormis les acquis économiques, quelle a été, selon vous, la conséquence la plus positive de ces grèves?
Cette expérience renforça la combativité et permit l'apparition de nouveaux leaders potentiels. Certains comités de grève comprenaient des représentants des comités syndicaux et beaucoup, surtout dans la région de Minsk, étaient en fait dirigés par les présidents des comités syndicaux d'usine.
Dans l'usine de roulements à bille, les membres du comité de grève fure élus nouveaux responsables du comité syr dical. Nous avons étroitement collaboré ave eux, leur apprenant les ficelles du syndici lisme. C'était un plaisir de travailler avec d nouvelles personnes, car, après la créatic de notre nouveau conseil républicain, u fossé s'était creusé entre la structure républ caine et les comités d'usine.
Nous voulions poser les problèmes ( manière radicale et accélérer les changi ments mais nous étions obligés de travailli avec les comités d'usine existants, qui soi vent, ne comprenaient pas notre approche essayaient d'aplanir les problèmes ave l'administration.
Mais les choses changent maintenant = Inprecor n° 357 du 17 au 30 juillet 1992 facilement avec eux.
dictions syndicales.
23-й
ПОВОРОТ
РЫНКУ double appartenance, aux vieux et aux nouautre. C'est leur seule activité.
le gdes millions. Après cette rencontre, il a souligné que la Confédération avait une approche différente de celle des vieux syndidans plusieurs usines, beaucoup de gens ne partagent plus la vieille vision du syndicalisme courroie de transmission de l'administration. Les ouvriers commencent à se sentir plus sûrs d'eux et on peut travailler plus
• De nombreux dirigeants syndicaux de l'ancienne Union soviétique semblent n'avoir que du mépris, voire de la haine, pour les nouvelles organisations ouvrières, qu'ils décrivent comme étant assoiffées de pouvoir, peu sérieuses et enfreignant les juri-
Je suis favorable à ces organisations. Leur apparition est salutaire et oblige les comités syndicaux à fonctionner. La plupart de leurs critiques contre les comités syndi-
Le Syndicat des travailleurs s'est transformé en Confédération du travail, mais
« 23e tournant vers le marché. » celle-ci est très fragile. Elle autorise la veaux syndicats, ce qui, selon moi, est anor-
Ses dirigeants rejettent les grèves et se battent exclusivement sur le thème des privatisations, demandant que les ouvriers soient propriétaires d'une manière ou d'une
Naturellement, le gouvernement appré- tuent. cie leur position sur les grèves. Le président biélorusse a passé deux heures à discuter avec eux, alors qu'ils ne représentent que 600 personnes, quand nous, nous sommes
In° 327 du 29 mars 1991.
CEI cats — en clair, qu'elle n'allait créer aucun problème au gouvernement.
• Votre syndicat soutient-il les fonctionnaires (le personnel médical, les enseignants, etc.), qui luttent pour leurs salaires et pour une augmentation du budget de leurs institutions?
Oui, nous les appuyons totalement. En mars 1992, nous avons demandé que le gouvernement rééchelonne le minimum vital pour l'ensemble de la population, bien que le seuil, dans notre branche, soit bien plus élevé. Le mouvement des fonctionnaires est dirigé par les syndicats officiels, qui connaissent un véritable renouvellement.
• Quel est le poids politique du
Front populaire biélorusse ?
Il est présent dans la République, mais ce n'est pas un mouvement de masse. Cela
Best dû, en grande partie, à ses positions trop extrémistes sur la question nationale et à son attitude excessive vis-à-vis des anciens communistes, qu'il traite de criminels, sans distinguer les adhérents de base des anciens dirigeants. Notre République compte un grand nombre de minorités ethniques que l'attitude du Front populaire rebute. • Le référendum de Corbatchev sur le maintien de l'Union reflétait-il vraiment l'opinion publique (3) ? A l'époque, oui. On nous demandait si on voulait préserver l'Union, sous une forme renouvelée. Le Front populaire avait appelé à voter non. Même aujourd'hui, la majorité de la population pense que la souveraineté est quelque chose de stupide. Les plus politisés d'entre nous, ceux qui sont au courant des processus politiques et économiques de la République, et qui comprennent le caractère des relations dans l'Union, ne le pensent peut-être pas, mais les gens "ordinaires" voient qu'auparavant, ils pouvaient voyager ou partir en vacances sans aucun problème, alors qu'aujourd'hui les choses ont empiré, et que la télévision montre chaque jour des gens qui s'entre-
3) En mars 1991, le gouvernement de l'Union organisa un référendum demandant à la population si elle était favorable à un maintien de l'Union sous une forme renouvelée et démocratique. Environ 59 % des 178 millions d'électeurs votèrent, et les trois quarts d'entre eux se prononcèrent pour l'Union. Voir Inprecor
----- photo credits and running heads -----
ARS EA
= CEI
• Mais pensez-vous qu'il devrait y avoir une sorte de structure politique au-dessus de la République? Non. Je ne vois pas, pour l'instant, dans quelle mesure il serait possible de mettre en place une structure qui refléterait les intérêts de toutes les républiques.
• Faites-vous référence aux dirigeants russes? Ils ont essayé de tout résoudre à partir de leur position de force, ce qui n'est jamais positif. En fait, les conflits n'ont pas été résolus, il y a des divergences à propos de la répartition de l'armée, etc. Les Russes exercent des pressions économiques sur les autres républiques en limitant leurs exportations, et les autres réagissent donc de la même façon. Ils jouent à fond sur le fait qu'ils détiennent la majorité des matières premières. Ils ont fait beaucoup de choses qui ont sapé la confiance mutuelle ; ils agissent tout le temps sans consulter les autres républiques.
Le pouvoir leur est monté à la tête. Vous rappelez-vous comment Eltsine s'est comporté envers Gorbatchev lors du Congrès russe, à la suite du coup de force d'août 1991 ? Gorbatchev évoquait devant le Congrès la responsabilité du Parti communiste dans le coup de force, son manque de vigilance, etc., quand Eltsine s'est tourné vers lui et lui a tendu un document à signer pour interdire le Parti. Beaucoup de gens n'ont pas apprécié cette méthode.
• Vous dites que les nouveaux syndicats au sein de la Confédération du travail se préoccupent exclusivement de la question de la propriété. Nous avons discuté de votre syndicat sans que cette question soit évoquée du tout, pourtant cela aura de graves conséquences.
C'est un thème très complexe. Le Parlement biélorusse n'a pas encore adopté de loi sur la privatisation. Il existe maintenant une loi sur la propriété de la terre, mais les paysans ne se précipitent pas pour l'utiliser. On assiste, au contraire, à la transformation de certaines fermes collectives en véritables coopératives, où chaque membre possède une part, où la terre est travaillée en commun et où, à la fin de l'année, les profits sont distribués. Si un coopérateur décide de partir, il reçoit sa part de terre ou une compensation financière.
Par ailleurs, dans les usines, l'administration essaye d'accélérer le processus et de soustraire complètement les entreprises au
ЗАТЯНЕМ ПОТУЖЕ
ПДЯСА! « Nous allons encore devoir nous serrer un peu la ceinture. » contrôle de l'Etat - par exemple, certaines sont louées. Mais, en pratique, les anciennes structures de direction sont restées intactes ; c'est le directeur qui décide unilatéralement de ce qu'il fait des profits. Dans la convention collective signée avec le gouvernement, comme dans les accords passés entre entreprises, notre syndicat a insisté pour que toutes les décisions sur les changements de formes de propriété des entreprises aient l'accord du collectif des travailleurs. C'est la question la plus fondamentale. Nous sommes également intervenus pour faire cesser les machinations de l'administration dans ce domaine.
Ensuite, nous pensions que, face au chaos qui règne en matière de privatisation, l'Etat doit adopter des lois qui fixent des règles. Il pourrait, par exemple, attribuer à chaque habitant une part de la propriété nationale. Dans certaines entreprises, les travailleurs disent : « Tous est à nous, vous devez tout nous donner. » Or, en réalité, c'est toute la nation qui a construit les usines. Ce qui s'est fait ensuite, grâce aux profits est une autre question - cette partie, selon certains, appartient au collectif de travail. Mais que fait-on des retraités, qui ont donné cinquante ans de leur vie à l'entreprise ?
• Les syndicalistes canadiens ont rappelé que la question de la propriété était une question de pouvoir, de contrôle sur les investissements, les emplois, etc. C'est pourquoi il me semble un peu étrange que vous et vos collègues posies à peine la question de la propriété et que, lorsque vous le faites, vous ne sembliez pas avoir une position claire à ce propos.
Nous essayons de comprendre cette question, qui cache bien des pièges. La tendance existe aujourd'hui, dans notre République, de trouver des arrangements sous forme de location, et de créer des compagnies par actions à partir des entreprises d'Etat. Nous essayons d'analyser les conséquences de chaque variante. • Au Canada, une des principales raisons de l'opposition du mouvement ouvrier à l'accord de libre échange avec les Etats-Unis est que cela empêche l'Etat de mener une vraie politique économique. Cela fait partie de la tendance générale à la "dérégulation", ", qui laisse les mains totalement libres au monde des affaires. Comprend-on dans votre mouvement que la lutte pour l'autonomie complète des entreprises et pour la privatisation peut être un piège pour les ouriers?
Nous nous rendons compte que le gouvernement a tendance à délaisser le terrain de l'économie. Il nous dit : « Nous vous avons donné une autonomie totale, maintenant votre sort dépend de ce que vous pouvez gagner. » Mais nous voulons que le gouvernement résolve les problèmes des échanges entre les entreprises des différentes républiques, parce que cela menace la production.
Notre syndicat est conscient que la course au marché libre du gouvernement n'apportera que des déboires aux travailleurs et à toute la société. Le marché pose des condi-
Nous savons ce qui s'est passé en Allemagne de l'Est et en Pologne — ce sont des exemples de ce qu'il ne faut pas faire. La réforme polonaise a été une terrible erreur ; ce pays a ouvert ses frontières et permis que son marché soit inondé par les importations ; en pratique, le gouvernement a toléré l'exportation d'emplois vers d'autres pays et a privé ses propres salariés de la possibilité de travailler et de gagner de l'argent pour acheter ces produits importés. Là-bas, la production a chuté de plus de 20%.
La reconstruction nécessite des investissements colossaux. Nos entreprises sont au bord du gouffre. Durant le premier semestre 1992, le gouvernement nous donnait encore des subventions, mais aujourd'hui, il y a une pénurie d'argent liquide — les travailleurs ne sont même plus payés.
Avant de venir ici, nous avons analysé la situation économique, l'état des relations entre les républiques, la question de la reconversion de la production militaire — nous avons maintenant de nombreux plans de production pour le secteur civil.
Inprecor n° 357 du 17 au 30 juillet 1992
• En Biélorussie, les travailleurs devraient-ils demander un pouvoir direct sur la gestion de l'économie ou aspirer à être de simples salariés, qui tentent d'influencer les événements à travers leurs syndicats, de l'extérieur ? S'ils acceptent la propriété privée, ils n'auront aucun recours légal sur la manière dont leurs patrons l'utilisent. Je ne pense pas que notre ancien système était aussi mauvais que certains veulent bien le dire aujourd'hui. Il avait aussi des aspects positifs ; je ne suis pas d'accord pour tout démanteler, car nous serions obligés de nous battre à nouveau pour récupérer nos acquis. Un tel danger existe.
Notre syndicat discute de comment parvenir à ce que les travailleurs pèsent davantage dans l'économie. Je pense que cela passera par la lutte pour le pouvoir politique. Rien d'autre, à part la loi, n'obligera les entrepreneurs à investir là où nous le vouIons. L'autre choix possible est la confrontation ouverte dans l'arène économique. Mais serons-nous capables d'organiser constamment des protestations, des grèves et des occupations ? C'est une lourde responsabili-
• Qu'a fait votre syndicat dans le domaine politique ?
Nous avons rédigé un document programmatique pour la création d'un parti. Il y a de nombreux petits partis en Biélorussie, mais aucun ne nous convient en termes d'idées et de fonctionnement. Nous coopérons parfois avec le Parti social-démocrate de la République, dont les députés font partie de l'opposition au Parlement. Sa base sociale, assez réduite, est principalement constituée d'intellectuels et de travailleurs hautement qualifiés (4).
Ce parti nous aide à défendre certaines lois au Parlement. Nous savons, bien sûr, que ses dirigeants ont leurs propres objectifs et qu'ils veulent surtout récupérer l'énorme base que pourrait constituer le mouvement ouvrier.
Actuellement, les travailleurs n'ont vraiment pas de représentation politique, ils constituent une force politique indéfinie, et personne ne peut dire qui ils suivront demain. Nous envisageons sérieusement la formation d'un parti des travailleurs, qu'ils soutiendraient vraiment.
• L'un des grands problèmes de notre système, ici en Occident, est de chercher comment la base peut contrôler ses représentants politiques après leur élection, car ils ont toujours tendance à oublier leur pro-
АКЦИЯ
« Part de marché. » gramme et leurs promesses électorales.
En Biélorussie, notre syndicat a participé à une collecte de signatures pour organiser un référendum et demander de nouvelles élections parlementaires — lors des précédentes élections, seuls les directeurs et les bureaucrates du Parti communiste ont été élus. Environ 40 % des députés n'ont absolument aucun principe, ce sont des girouettes qui virent au gré du vent politique.
J'ai proposé de commencer un travail dans les entreprises pour dresser une liste de candidats pour la prochaine élection, de le faire méthodiquement, et de donner enfin une chance aux ouvriers de savoir pour qui ils vont voter.
Mais, pour l'instant, pour être objectif, je dois dire que, grâce à nos efforts, le gouvernement et le Parlement ont fait quelques avancées durant ces derniers mois. Ils ont été poussés par le mouvement ouvrier et par les positions les plus radicales que nous avons adoptées. Je ne dis pas que tout va bien, mais il y a eu quelques améliorations. Cependant, si la crise économique continue à s'aggraver et si les usines ferment, cela s'arrêtera. Et ce surtout à cause des conflits entre les gouvernements des différentes républiques.
• Il semble que vos syndicats ont souvent des rapports "moins tendus"
avec les directions des entreprises que, par exemple, le Syndicat des travailleurs de l'automobile canadien. Comment l'expliquez-vous ?
Dans notre pays, nous ne pouvons pas adopter le ton "classique" des syndicats envers les patrons. En fait, nous sommes en train de faire pression sur nos directeurs pour qu'ils forment un syndicat des employeurs. Ils n'y sont pas encore prêts, et
CEI c'est très difficile de traiter séparément avec chacun d'entre eux.
Nous nous essayons de convaincre le gouvernement de changer de politique fiscale, qui repose quasiment exclusivement sur les entreprises d'Etat.
Mais le problème le plus important dont souffrent les entreprises est le manque de matières premières et de pièces de rechange en provenance des autres républiques. La situation est terrible : nous voyons la production diminuer et nous n'y pouvons rien. Dans les grandes usines, où les directeurs sont en place depuis longtemps et ont accès à tous les bureaux du gouvernement, ils se débrouillent pour trouver leurs propres solutions et essayent de traiter directement avec le gouvernement. Mais la majorité des entreprises, surtout celles qui sont à l'extérieur de Minsk, attendent nos propositions, au moins durant cette période de transition. Nous avons invité les directeurs à des réunions et ils nous ont demandé de les aider à résoudre ces problèmes.
Le problème est que nous ne pouvons pas laisser la production s'effondrer. Bien sûr, si j'étais simplement économiste et non syndicaliste, je dirais que nous avons des usines obsolètes ou qui ne servent à rien dans notre République. Mais je sais que nous devons trouver du travail pour les ouvriers, à d'autres endroits ou qu'il faut reconvertir ces usines pour une production utile. Malheureusement, l'étranglement va certainement arriver. La question est comment faire les changements dans l'intérêt de la population, comment assurer un minimum de pertes.
• Quelle proportion de pouvoir d'achat les travailleurs de votre secteur ont-ils perdu depuis la "thérapie de choc" de janvier 1992?
Jusqu'en avril, la chute moyenne était d'environ 23 %. Mais, dans certaines usines, les travailleurs n'ont rien perdu. Ceux qui sont vraiment dans la misère, ce sont les gens qui ont des revenus fixes, comme les retraités, ou les fonctionnaires.
• Selon votre presse, l'explosion sociale" attendue en réaction à la
"thérapie de choc" n'a pas encore eu lieu. Comment envisagez-vous l'avenir?
Il faut attendre la période de juillet à septembre, qui sera un test de stabilité des structures existantes. La situation n'est pas complètement tranchée.
Montréal, mai 1992 Propos recueillis par David Mandel
4) Voir Inprecor n° 353 du 22 mai 21992.