DANS le cadre du mode de production capitaliste qui se survit, l'internationalisation des forces productives se traduit cependant de manière particulière ; elle est accompagnée de contradictions insurmontables qui se combinent avec des contradictions plus anciennes, inhérentes au système, et les aggravent.
• Le mode de production capitaliste reste un système qui produit périodiquement des crises tant économiques que politico-sociales. Dans sa période de déclin historique, qui commence avec le XXe siècle, il tend, en outre, à provoquer de graves crises de légitimité idéologique et morale. Toutes ces crises ne se résolvent ni se réabsorbent automatiquement. Elles ont besoin d'instruments plus ou moins appropriés de régulation consciente, des shocks absorbers. Ces instruments sont essentiellement constitués par l'Etat et différentes institutions para-étatiques. Avec l'internationalisation croissante des forces productives, l'Etat-nation est de moins en moins capable de jouer ce rôle de manière efficace. Le seul Etat qui pourrait remplir adéquatement ce rôle serait un Etat mondial.
Un tel Etat n'existe pas. Etant donné la nature du capitalisme, fondée sur la propriété privée et la concurrence, il semble impossible qu'un tel Etat puisse jamais exister. La contradiction entre l'Etat national et le capital organisé internationalement aura donc tendance à s'accroître. Simultanément, la capacité du système à amortir les crises se réduira. Inprecor n° 357 du 17 an 30 juillet 1992
L'internationalisation des forces produetives est la tendance fondamentale du "capitalisme tardif". Ces forces produetives se rebellent de plus en plus contre l'Etat-nation. Le développement des sociétés multinationales (transnationales)
comme force d'organisation prédominante de la firme capitaliste contemporaine est l'expression la plus nette de cette tendance.
Ernest MANDEL
• L'internationalisation des forces productives tend à la globalisation de problèmes anciens et nouveaux, c'est-à-dire, à l'impossibilité de les résoudre à l'échelle nationale ou même continentale. Parmi les problèmes anciens, on trouve avant tout ceux du sous- développement, de la faim, les épidémies, la guerre. Parmi les problèmes "nouveaux", on trouve ceux liés aux catastrophes qui menacent le genre humain de sa destruction physique - armes nucléaires et destruction de la biosphère. Malgré une prise de conscience croissante de cette globalisation dans les milieux bourgeois et dans ceux de la bureaucratie à l'Est, le système est structurellement incapable de les maîtriser. De là, une aggravation tendancielle de ces problèmes.
• Les préconditions politiques, morales, idéologiques d'une solution de ces problèmes incluent des motivations d'action qu'on a appelées celles d'une "nouvelle citoyenneté universelle" : la coopération et la solidarité à l'échelle mondiale. L'engagement personnel ou celui de groupes restreints d'avant-garde de toutes sortes est certes important à ce sujet. Mais il reste insuffisant.
Ce qui est indispensable, c'est la prise de conscience et l'engagement massif de forces sociales qui disposent du potentiel pour prendre en main les leviers de commande de l'économie et de l'Etat. Il n'y a pas d'autre force disponible dans ce sens dans le monde d'aujourd'hui que la classe des salariés, définie au sens large du terme, c'est-à-dire tous ceux qui sont économiquement contraints de vendre leur force de travail (dans les pays du tiers monde, alliée à la paysannerie laborieuse).
Or, aucune classe sociale dans l'histoire ne peut agir avec une motivation déterminée si celle-ci n'est pas conforme à ses intérêts tels qu'elle les comprend. Dans la société bourgeoise, qui tend à atomiser les individus, cela présuppose un minimum d'organisation, de conscience et de solidarité collectives.
Pour une série de raisons qui résultent de l'histoire réelle du mouvement ouvrier, de la faillite historique de ses deux branches principales, la branche stalinienne et la branche social-démocrate, ce mouvement traverse aujourd'hui une crise extrêmement profonde qu'on peut résumer par la formule : crise de crédibilité du projet socialiste. Cela provoque un vide idéologique et moral dans lequel s'engouffrent des tendances idéologiques réactionnaires, irrationalistes, mystificatrices, racistes, xénophobes, voire préfascistes. Les valeurs et motivations que celles-ci véhiculent vont totalement à l'encontre des besoins de la "nouvelle citoyenneté universelle". Elles tendent à faire ressurgir les nationalismes les plus étroits, le régionalisme, le localisme et la fragmentation extrême des objectifs et des préoccupations. Tout cela aggrave les dangers et le caractère explosif des contradictions et des crimes que le système produit et reproduit.
Des pansements pour sortir de la erise
Mais s'il y a impossibilité de résoudre les problèmes de la globalisation des ressources et des crises dans le cadre du système capitaliste, cela n'implique pas que ce système reste passif et immuable à l'égard de cette problématique. Il réagit dans le sens de son autodéfense. Il s'efforce d'avancer dans la voie de ce qu'on pourrait appeler des semi-solutions, des transformations partielles.
Ainsi, devant l'impuissance croissante de l'Etat-nation comme régulateur de la vie économique, le grand capital s'oriente vers la création d'instruments supra-nationaux de régulation : instruments continentaux comme la Communauté européenne (CE) ;
instruments de coordination internationale d'intervention économique, comme les rencontres annuelles du Groupe des 7 ; renforcement du rôle de certains organismes mondiaux comme l'Organisation des Nations-Unies (ONU), le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM), etc.
Mais ces tentatives se font dans le cadre du système capitaliste, avec la prédominance des intérêts du grand capital et la dynamique infernale de la concurrence qui y prévaut (de la tendance vers l'enrichissement privé). Elles ne peuvent transcender ses caractéristiques structurelles. Elles prennent donc des formes spécifiques, qui tendent de nouveau à ajouter aux contradictions classiques du système des contradictions nouvelles.
Ainsi, les regroupements continentaux qui émergent sont dominés par la logique de la concurrence inter-impérialiste. Europe, Amérique du Nord, Asie de l'Est et du Sud-Est, ne sont pas des entités géographiques harmonieuses en leur sein et entre elles. Ce sont des zones dominées par l'impérialisme allemand (ou, dans le meilleur des cas, par une alliance entre l'impérialisme allemand et l'impérialisme français), par l'impérialisme américain et l'impérialisme japonais. Ces impérialismes mènent entre eux une lutte de concurrence d'autant plus dure que la dépression économique (l'onde longue dépressive) se prolonge et que sévissent des récessions successives (1973-1974, 19801982, 1991-1992).
Au sein de ces regroupements régionaux se poursuit une âpre lutte de classe entre le capital et le travail qui se traduit, depuis le milieu des années 70, par une offensive mondiale de la bourgeoisie, appuyée par la montée du chômage et la peur du chômage qu'elle engendre, autant que par l'offensive idéologique néo-libérale (en réalité néoconservatrice).
L*inflation de crédit"
A l'échelle mondiale, le rôle accru d'organismes comme le FMI et la Banque mondiale prend prétexte de la problématique de la dette, tend à imposer aux pays du tiers monde des mesures financières, économiques et sociales qui aggravent la misère, et donc le sous-développement, qui accentuent le clivage entre le Nord et le Sud et qui tendent à légitimer la domination impérialiste sur ces pays.
Nous disons qu'ils prennent prétexte de la problématique de la dette, car le phénomène de l'endettement, de l'"inflation de crédit", est le type même de problème global qui émerge du "capitalisme tardif".
Le montant total de la dette en dollars, sans compter la dette libellée en d'autres devises, dépasse aujourd'hui la somme colossale de 10 000 milliards de dollars.
Les pays du tiers monde, qui représentent la grande majorité des habitants de la planète, ne sont "responsables" que de moins de 15 % de cette dette. Et le mot "responsable" ne convient évidemment pas. L'initiative des prêts est venue la plupart du temps des banques impérialistes. Et parler des "pays" du tiers monde est plus qu'impropre à ce sujet. Ce sont les gouvernements des classes possédantes de ces pays qui ont empoché ou gaspillé ces capitaux. Ce sont les masses laborieuses qui sont maintenant invitées par le FMI à les rembourser. Résultat ? Un processus de paupérisation terrifiant.
Le diagnostic sobre et sombre des principales tendances de développement à l'échelle mondiale est encore renforcé par ce qui se passe à l'Est, où la chute des dictatures staliniennes et post-staliniennes ne débouche pas, pour le moment, sur le socialisme démocratique mais sur une paupérisation accentuée sous le signe de l'économie de marché" et d'un début de privatisation. Les effets globaux de cet effondrement tendent à aggraver la crise de crédibilité du socialisme, le sentiment qu'il n'y a pas d'alternative au "modèle capitaliste" dotée d'un minimum d'efficacité malgré toutes ses nuisances, tendent à limiter en pratique les possibilités de choix d'orientation économique et sociale des gouvernement dans le tiers monde.
Mais il ne faudrait pas en conclure que la situation est désespérée, qu'il n'y a pas d'issue à la crise de l'humanité ou qu'il n'y a pas de possibilité d'une réaction efficace allant dans le sens de la "nouvelle citoyenneté universelle", que nous identifions, quant à nous, avec le socialisme — mais ce n'est pas un ultimatum, chacun est libre de l'appeler comme il le veut, et si des forces chrétiennes sincères veulent l'identifier avec le message de la Montagne, libre à elles de le faire.
Comment lancer la contre-offensive ?
Pareille riposte, pour être efficace, doit prendre appui sur des intérêts réels de larges masses compris par elles : sinon, elle ne sera pas suffisamment massive, continue, unitaire, efficace. Quelle que soit l'importance de l'éducation, de la propagande, de la contre-offensive idéologique-morale contre l'arrogant pseudo-triomphe du néo-conservatisme élitaire, à dynamique inhumaine, prendre appui sur les intérêts matériels reste plus que jamais indispensable.
La problématique d'une réaction efficace contre les opérations des multinationales résume les choix et les possibilités auxquels la gauche internationale est confrontée.
Fondamentalement, il n'y a que deux possibilités. Ou bien la gauche accepte la logique de la compétitivité nationale sur le marché mondial ; dans ce cas, elle substitue la solidarité avec son propre patronat à la solidarité internationale des salariés. Elle doit alors accepter les politiques d'austérité et de réduction des dépenses sociales. Elle s'engage dès lors dans une spirale descendante sans fin.
Car les multinationales trouveront toujours un pays où les salaires sont plus bas et les salariés plus dociles, et pratiquent sans cesse le chantage à la délocalisation de l'industrie, pour arracher partout des réductions du niveau de vie des salariés. Les justifications idéologiques de cette solidarité "*nationale" sont extrêmement dangereuses : c'est la faute aux "Japonais", c'est la faute aux "Américains""' , c'est la faute aux "Arabes", etc., alors qu'en réalité, c'est la faute du capital et de la logique du profit.
Ou bien la gauche opte pour la solidarité internationale des salariés et de tous les exploités. Dans ce cas, elle oppose partout aux manœuvres des multinationales une action concertée pour élever les salaires les plus bas et pour combattre le chômage. Elle s'engage dans une spirale ascendante des salaires et des conditions de travail, au lieu d'accepter la spirale descendante.
Une telle action internationale concertée n'implique en rien le maintien de l'actuelle division internationale du travail, héritée du colonialisme et consolidée par l'impérialisme. Elle implique que cette division du travail injuste soit surmontée grâce à un autre modèle de développement fondé non sur l'exportation des "avantages" des bas salaires et de la misère, mais sur le développement du marché intérieur (et régional) des pays du tiers monde.
Il n'est pas facile de s'engager massivement dans cette voie, non seulement à cause du conservatisme de la plupart des directions des syndicats et des partis de gauche de par le monde, mais aussi en fonction de nombreux préjugés et mythes d'origine bourgeoise, qui pèsent lourd au sein des masses laborieuses de nombreux pays. Il est possible cependant de commencer à avancer dans ce sens, avant tout contre des multinationales déterminées (par exemple, dans l'automobile, dans l'industrie électronique, dans l'industrie chimique) qui ont des centres de production dans de nombreux pays. Une réaction militante à toute attaque contre les salaires, l'emploi, les libertés syndicales dans une quelconque de ces succursales est dans l'intérêt commun de tous les salariés travaillant pour ces trusts. Des délégations syndicales militantes ont déjà commencé à agir dans ce sens. Il faut étendre ces initiatives, et en faire de véritables réflexes conditionnés.
Le devoir de solidarité
Dans le climat économique et social qui prévaut actuellement, la reconquête des valeurs de la solidarité comme base matérielle/matérialiste de la nouvelle "citoyenneté universelle" ne peut pas concerner seulement en priorité les employés des multinationales. Elle doit viser toutes les victimes de la surexploitation : les femmes, les immigrés, les chômeurs, les marginalisés, les paysans pauvres. A la tentative de fragmenter la riposte de ses victimes que cherche l'offensive du grand capital, la gauche doit opposer un effort pour unifier les combats : combat contre l'austérité et la misère, mais aussi pour le respect universel des droits de l'homme et de la femme, contre le militarisme, combat écologique, pour les libertés démocratiques, combat pour la démocratisation des décisions économiques, combat contre les structures hiérarchiques et autoritaires dans l'économie et dans l'Etat.
Le socialisme revitalisé sera pluraliste, démocratique, autogestionnaire, féministe, écologique, radicalement pacifiste, antimilitariste ou il ne sera pas.
Une des leçons principales qui se dégage de la faillite du stalinisme et qui explique aussi la crise croissante de la social-démocratie, c'est l'échec historique de toute tentative de vouloir résoudre la question sociale par le substitutionnisme, par la tentation de vouloir rendre les masses et les peuples heureux malgré eux. Une telle tentation peut résulter du dogmatisme comme elle peut résulter d'une pseudo-realpolitik. Mais elle s'avère toujours à la longue inefficace.
Elle est forcément contraire aux principes de base du socialisme, suivant lesquels l'émancipation des travailleurs ne peut être que l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. Des Etats, des gouvernements, des partis, des syndicats, peuvent être des instruments indispensables de cette auto-émancipation. Mais ils ne peuvent jamais se substituer à elle. L'auto-émancipation
L'émancipation humaine est une œuvre de longue haleine et d'une immense complexité. Il n'existe aucun manuel qui peut prévoir toutes ses étapes. Malgré la force scientifique du marxisme, il ne suffit pas de se référer au marxisme pour pouvoir prétendre à l'infaillibilité. Tous les partis, gouvernements, dirigeants de gauche ont commis de graves erreurs. Le problème n'est pas d'éviter les erreurs - ce qui est impossible - mais d'en réduire l'ampleur et de les corriger aussi vite que possible.
L'expérience a démontré qu'à cette fin, deux conditions au moins doivent être remplies : une véritable démocratie politique pluraliste et pluripartidaire ; une véritable autonomie assurée au mouvement de masse, dont on ne doit sous aucun prétexte restreindre, voire réprimer, l'action, la mobilisation pour défendre ses intérêts tels qu'il les comprend.
Les masses peuvent se tromper et se trompent souvent. Les avant-gardes ont le droit et le devoir de dévoiler leurs erreurs. Mais elles n'ont pas le droit de chercher à empêcher ces erreurs par des mesures administratives voire répressives. La dialectique du développement de leur conscience de classe inclut le droit à cette autonomie.
Insister sur l'indispensable dimension démocratique-pluraliste de l'action de la gauche socialiste, et sur le fait qu'elle assume à fond la défense de l'auto-action et de l'auto-organisation des masses, permet de comprendre pourquoi l'échec du stalinisme et de la social-démocratie peut déboucher sur une contre-offensive victorieuse de gauche face à l'offensive du néo-conservatisme pseudo-libéral.
Dans le monde d'aujourd'hui, caractérisé par des divisions et contradictions sociales et économiques de plus en plus explosives, la bourgeoisie est incapable de donner la priorité au respect universel des droits de l'homme et de la femme. Elle est incapable de tolérer le droit des masses à rejeter les "impératifs du marché" (en réalité du profit) comme elles rejettent l"économie de commandement".
Seul le socialisme démocratique peut assurer le droit des masses à décider librement et démocratiquement, du modèle de
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société et d'économie. Nous pouvons nous battre pour que dans le tiers monde autant que dans les métropoles cela signifie : assurer en priorité la satisfaction de quelques besoins de base ; que plus personne n'ait faim ; qu'il n'y ait plus d'enfants qui meurent de maladies curables ; qu'il n'y ait plus de sans-logis ; que le chômage soit battu en brèche ; que l'analphabétisme disparaisse. C'est un formidable boomerang contre le capital international. C'est une bataille que nous pouvons gagner. Contre le despotisme de l'Etat et le despotisme du marché, pour la souveraineté démocratique des masses. Est-ce une bataille qui se heurte aux exigences d'efficacité économique ? Nous ne le
Un des problèmes globaux auquel est confrontée l'humanité est celui de l'application rationnelle (en respectant les impératifs écologiques) des technologies de pointe. La bourgeoisie vante sa capacité de développer l'esprit d'entreprise. Mais elle ne le développe que chez une petite minorité d'individus privilégiés, sous l'impulsion exclusive de la soif d'enrichissement privé. Elle l'étouffe pour l'immense majorité de l'humanité.
Le maintien de structures de commandement et de contrôle hiérarchisées dans l'entreprise et dans l'économie dans son ensemble permet de moins en moins de développer le potentiel des technologies de pointe. Des producteurs librement associés pourront se transformer en véritables entrepreneurs créateurs, à condition de vérifier en pratique qu'ils jouissent réellement des fruits de leurs efforts. La dignité et la liberté humaines y gagneront autant que l'efficacité
Juin 1992