avec 122 délégués représentant 61 organisations de 17 pays d'Amérique latine et des Caraïbes, ainsi que 60 observateurs d'organisations du monde entier. La
La prochaine réunion du Forum de Sao Paulo aura lieu en 1993 à La Havane à
De Sao Paulo à Managua
La troisième rencontre des organisations et partis politiques latino-américains du Forum de Sao Paulo (1) s'est tenue à Managua du 16 au 19 juillet 1992, question du projet politique alternatif de développement et d'intégration de l'Amérique latine et des Caraïbes a notamment été abordée. Les partis présents, dans ce qui constitue l'effort le plus important de coordination et de confrontation actuellement existant, ont poursuivi des réflexions thématiques
- préalablement abordées lors des séminaires qui se sont déroulés à Lima et à
Managua durant l'année 1992 —, tout en instaurant les bases d'une discussion stratégique.
Alfense MORO
LA DECLARATION de
Managua adoptée lors de cette réunion (voir l'article en p. 23) a un contenu clairement anti-impérialiste, et constitue une avancée par rapport à la seconde rencontre du Forum de
Sao Paulo, qui s'était tenue au Mexique, en juin 1991 (2) ; elle précise notamment certaines définitions qui devraient marquer l'action des différents courants politiques présents. Les participants ont dénoncé, entre autres, l'assimilation, très largement répandue, faite entre démocratie et capitalisme, à travers des projets comme celui de l'Initiative pour les Amériques du président Bush
(3), qui vise à démontrer que, sans la présence et la prépondérance de l'économie de marché et sans l'application des politiques d'ajustement structurel, les pays latino-américains seraient condamnés à subir des crises permanentes ou à vivre dans un retard séculaire.
Le refus d'un tel schéma se base sur un double constat. D'une part, la crise prolongée qui, depuis 1990, frappe la plupart des pays impérialistes entraîne un développement croissant du chômage ainsi que la paupérisation de secteurs importants de la population de ces pays. D'autre part, il est devenu clair que les politiques d'ajustement appliquées en Amérique latine à partir de 1982 n'ont non seulement pas résolu les problèmes les plus graves de la crise, mais, au contraire, joué un rôle franchement pervers, rendant ces pays plus dépendants et plus vulnérables face aux aléas du marché capitaliste international.
A la recherche d'un projet alternatif
La déclaration finale affirme que : « (...) pour modifier le caractère de la structure productive traditionnelle, ou pour lutter pour les changements structurels dans les pays qui y sont parvenus », il faut combattre « les politiques, orthodoxes ou hétérodoxes, d'ajustement structurel ». Cette affirmation contient une critique, plus ou moins voilée, des choix économiques faits, par exemple, par les sandinistes durant les trois dernières années de leur gouvernement et qui ont eu des résultats catastrophiques pour la population. Elle met aussi en garde contre les faux espoirs que ces politiques, en tant que telles ou mêlées à d'autres choix, ont pu engendrer dans le domaine de la politique économique pour les pays latino-américains. La déclaration précise de façon explicite que « le projet néolibéral proposé à l'Amérique latine et aux Caraïbes ne peut pas être amendé » ; dans la pratique, ce constat doit se traduire par l'élaboration d'un projet économique radicalement différent.
La discussion de Managua était évidem-
500
ment hétérogène ; mais l'intégration de certaines remarques critiques sur la conception traditionnelle de la gauche par rapport à la démocratie est importante. Les organisations présentes se sont accordées quant à la nécessité d'encourager toutes les formes d'autoorganisation et de participation populaire non seulement comme un but à long terme, mais aussi comme un objectif immédiat et quotidien — auparavant, il s'agissait d'un but pour après la révolution. Sans une telle vision stratégique de l'organisation autonome de la population, sans un nécessaire respect de la part des organisations politiques vis-à-vis des organisations sociales, aucun projet alternatif n'est possible.
Dans la mesure où les organisations sociales ont des structures et des objectifs différents de ceux des organisations politiques (ce qui n'apparaît pas toujours clairement), toute tentative de les "diriger" conduirait, à moyen ou long terme, à leur division ou à leur destruction. Cette tentation existe autant pour les organisations qui ont des structures politico-militaires que pour celles qui se sont développées dans un cadre légal ou institutionnel, quelle que soit leur taille et leur base sociale.
C'est sur le terrain de l'action politique que la gauche latino-américaine fait encore preuve d'une grande faiblesse, voilà pour-
1) Voir Inprecor n° 313 et 314 des 13 juillet et 14 septembre 1990
2) Voir Inprecor n° 336 du 13 septembre 1991.
3) Voir Inprecor n° 316 du 12 octobre 1992 et n° 346 du 14 tévrier 1992.
quoi, tout en continuant de travailler au projet économique alternatif, il faut poursuivre
Dans le domaine économique, la réunion de Managua a fait ses premiers pas concernant certaines expériences de participation populaire à l'échelle régionale dans lesquelles, d'ailleurs, on trouve fréquemment des organisations non-gouvernementales (ONG). La déclaration finale, sans faire le tour du problème, précise que « l'accumulation de projets micro-économiques, même si ceux-ci sont très autonomes et populaires, ne constitue pas, en tant que telle, une alternative nationale ». Même si de telles expériences sont importantes et nécessaires dans le processus d'accumulation de forces des secteurs populaires, elles sont incapables de briser l'étau du système capitaliste si elles ne se donnent pas l'objectif d'avancer vers un véritable projet national — celui-ci doit obligatoirement dépasser la marge étroite d'une vision strictement régionale même très avancée.
Pragmatisme et internationalisme La réunion de Managua a permis de poursuivre le processus d'élaboration et de réflexion communes inauguré à Sao Paulo en 1990. Mais elle a aussi mis à nu les pratiques d'une bonne partie de la gauche latino-américaine qui confond souvent des attitudes pragmatiques, frôlant l'opportunisme, et ce que devrait être un véritable projet internationaliste de la part d'organisations qui essayent d'apparaître comme un modèle réellement viable, non seulement face à la population de leur propre pays mais aussi face à celle d'autres pays.
Deux incidents importants ont marqué cette rencontre et tendu l'atmosphère — la façon dont ils ont été résolus constitue d'ailleurs un mauvais précédent qui risque de se répéter et qui pourrait avoir des conséquences fatales pour la survie du Forum de Sao Paulo.
Les quatre partis mexicains présents — le Parti de la révolution démocratique (PRD) de Cuauthemoc Cardenas ; le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT, section mexicaine de la IVe Internationale) ; le Parti populaire socialiste (PPS, courant stalinien nationaliste) et le Parti des travailleurs — avaient proposé un projet de déclaration qui, de façon mesurée, dénonçait la nouvelle fraude électorale réalisée par le gouvernement mexicain pendant l'élection du poste de gouverneur de l'Etat du Michoacan, début juillet 1992.
Un projet de déclaration était élaboré après des heures de discussion, centré sur un point qui devrait être essentiel pour les participants du Forum de Sao Paulo : la violation répétée par le gouvernement mexicain d'un droit démocratique élémentaire, le respect du vote des citoyens. Face à un telle question, soit les partis de gauche reprenaient la revendication de tout le peuple mexicain, soit, pour des raisons tactiques — valables ou non, c'est une autre affaire — qui découlent des liens de la quasi-totalité de la gauche latino-américaine avec le gouvernement du Mexique, elles s'opposaient à toute déclaration mettant en cause celui-ci ou son parti-Etat, le Parti révolutionnaire institu-
De nombreuses organisations ont alors exercé des pressions en menaçant de ne pas signer la déclaration et provoquant le retrait du projet. Mais, ce qui est encore plus grave, les sandinistes ont pris l'initiative de donner la parole à un observateur de la Conférence des partis politiques d'Amérique latine (COPAL) (4) lors de ce débat — l'orateur était un membre de la direction du PRI mexicain qui a déclaré, alors qu'il ne représentait personne à la réunion de Managua, que les élections au Mexique étaient "propres" et qu'il ne comprenait pas la nécessité d'une telle motion.
Le deuxième incident fut tout aussi trouble. Parmi les observateurs invités, il y avait des représentants officiels du Parti communiste chinois, du Parti du travail de Corée du Nord ou encore du Parti baas d'Irak. L'atmosphère s'est beaucoup tendue lorsque le représentant du Parti des travailleurs (PT) du Brésil a dit que, de la même façon que la rencontre avait fait une motion de solidarité avec le peuple irakien, exigeant la levée du blocus imposé par la guerre du Golfe, elle devait aussi faire une déclaration de « soutien au peuple kurde, actuellement réprimé par les gouvernements d'Irak et de Turquie ». Un texte fut approuvé, malgré les votes hostiles du Parti communiste cubain et du Front sandiniste et les abstentions des organisations colombiennes présentes — l'Armée de libération nationale (ELN), des Forces armées révolutionnaires et du Parti communiste —, des PC argentin et de République dominicaine, ainsi que du Parti socialiste de Porto Rico. Il reste du chemin à faire...
Cependant, cette décision fut, dans les faits, escamotée lorsque les représentants du gouvernement de Saddam Hussein furent invités, encore une fois par les sandinistes, à prendre la parole en faisant un tableau idyllique qui n'a évidemment rien à voir avec la situation du peuple kurde.
Une nouvelle rédaction commune fut élaborée que les représentants du PT acceptèrent pour ne pas briser le cadre unitaire, mais le journal nicaraguayen Barricada, en rendant compte des déclarations de solidarité de la rencontre, omit celle concernant les Kurdes.
Ces faits, qui ternissent cette troisième rencontre, témoignent de l'existence de pratiques de fonctionnement peu démocratiques et de l'absence d'internationalisme de la part de certaines des organisations présentes à Managua. Ils auront des répercussions sur les débats futurs du Forum de Sao Paulo. Le renouveau de l'internationalisme, que toutes les organisations prétendent défendre, ne peut sûrement pas naître d'une vision étroite, cantonnée aux frontières du pays de telle ou telle organisation.
Aucune discussion franche et ouverte n'a eu lieu sur les implications des liens entre les gouvernements et les Etats, d'une part, et les forces du Forum, de l'autre, tôt ou tard, celui-ci perdra une de ses bases essentielles, citée dans la déclaration de Sao Paulo : « (...) L'engagement actif pour les droits de l'homme, la démocratie et la souveraineté populaires en tant que valeurs stratégiques qui mettent les forces de la gauche socialiste et progressiste au défi de renouveler constamment leur pensée et leur action ».
Après l'onde de choc subie par la gauche internationale et, en particulier, latino-américaine, suite à la chute des dictatures bureaucratiques à l'Est, après les événements qui ont suivi l'invasion de Panama, en décembre 1989, et la guerre du Golfe, en 1991, une bonne partie des certitudes de la gauche se sont écroulées, remplacées par de nombreuses questions. Pour y répondre, il faudra du temps et il faudra, sans doute, beaucoup de réflexion et d'analyse. On ne peut donc pas demander aux forces du Forum de Sao Paulo des réponses immédiates et globales face aux problèmes complexes qui se posent à toutes les organisations de gauche.
Réformer l'irréformable ?
Cependant, la discussion et les échanges devraient avancer dans l'avenir sur certains sujets, même de façon modeste.
Le problème de l'Etat n'a été que peu ou pas abordé, qu'il s'agisse de l'Etat dans les sociétés capitalistes ou dans les sociétés de transition. Dans la déclaration de Managua, comme dans celle de Sao Paulo ou de Mexico, il n'y a pas d'analyse concrète du rôle joué aujourd'hui par l'Etat — même si des avancées ont été faites en dénonçant l'erreur des projets "tout Etat" ou, comme le font les théories ou les pratiques néoconservatrices à la mode, de réduction totale de l'influence de l'Etat dans la sphère économique. Mais le problème demeure.
4) La Conférence des partis politiques d'Amérique latine (COPAL), formée dans les années 70, rassemble les partis politiques traditionnels du continent.
Lorsque l'on parle de la nécessaire démocratisation de l'Etat, il faut commencer par constater que celui-ci reste le problème central que toutes les expériences de révolte ou de révolution, sans exception, ont affronté. Comment éviter la bureaucratisation et la dégénérescence des forces de gauche qui sont amenées à participer de près ou de loin à l'appareil d'Etat, par la représentation parlementaire, par exemple ? Peut-on parler de lutte pour la démocratisation de l'Etat quelque soit le projet de rupture démocratique radicale ? Quel est le bilan actuel de la gauche latino-américaine concernant les rapports entre l'Etat, les organisations politiques et les mouvements sociaux ? Comment la gauche envisage-t-elle la déprivatisation de l'action politique de l'Etat ? Il faudra du temps pour répondre à toutes ces questions ; mais il est évident qu'un véritable projet de développement alternatif — incluant la création d'une nouvelle culture populaire, politique et sociale — doit obligatoirement se pencher sur l'élaboration de possibles réponses. Le plus vite sera le mieux.
En effet, le point VII de la déclaration ("Alternatives et exigences") propose une « totale réorientation des politiques et des fonctions du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM) », alors qu'il est évident que le nouvel ordre international passe par la création d'un autre type d'institutions. Ni les politiques néolibérales, ni le FMI, ni la BM, ni les autres institutions, de crédit ou autres, issues de la Seconde Guerre mondiale, ne peuvent être réformées. Dans ce débat, il ne peut pas y avoir de confusions, à moins de vouloir répéter l'expérience de la moitié des années 70, lorsqu'une partie importante de la gauche internationale s'était embarquée dans une discussion similaire, sans aller au-delà d'une vision "tiermondiste" et avec les échecs que tout le monde connaît aujourd'hui.
L'an prochain à La Havane
L'importance de l'initiative lancée il y a trois ans par le PT brésilien est démontrée par la participation croissante d'organisations, de partis et de mouvements sociaux de presque tous les pays d'Amérique latine et des Caraïbes, ainsi que des invités ou observateurs venus de différents endroits d'Europe, d'Asie, des Etats-Unis, du Canada et du Moyen-Orient. Mais il faut aussi signaler l'existence de certains problèmes de fonctionnement qu'il faudra corriger.
En effet, les réunions plénières ne sont pas la meilleure méthode pour traiter de sujets aussi vastes et complexes que ceux abordés à Managua, surtout si on veut continuer d'élargir le nombre des participants et approfondir la discussion. La rencontre de Managua a montré que cette méthode — valable antérieurement — a aujourd'hui atteint ses limites, il serait plus efficace de proposer des modifications dans le système de discussion et dans la désignation de la commission de coordination, responsable de la préparation des rencontres et des autres activités qui en découlent. Il faut maintenant préparer la prochaine rencontre de 1993, à La Havane, qui devra aborder des sujets essentiels pour la gauche tels l'évolution économique, politique et sociale de l'Amérique latine et des Caraïbes et les rapports entre partis et mouvements sociaux.
Managua, août 1992
----- photo credits and running heads -----
*