Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

Plus rien ne sera comme avant...

· Inprecor n° 358, 11 septembre 1992 · p. 13-16 · 4 184 mots

El Salvador

Le 16 janvier 1992, sous l'égide de l'Organisation des Nations-Unies (ONU), gouvernement salvadorien signaient des accords visant à mettre fin à douze ans de guerre (2) et prétendant, officiellement, résoudre les causes de ce conflit en

Plus rien ne sera comme avant...

le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) (1) et le

Le ler août 1992, le FMLN envoyait une déclaration au groupe des pays

"amis" (3) et à l'ONU pour signaler que 46 des 56 points des accords qui auraient dû être appliqués à cette date ne l'étaient toujours pas à cause des blocages des autorités, de l'armée et du patronat industriel. Un tel retard présage-t-il une possible reprise des hostilités ?

Paquita GOMEZ

Rudie HASTING

LE ler février 1992, le cessez-le-feu entre les deux forces en présence est entré en vigueur. Les membres de l'Armée nationale pour la démocratie (END, armée du

FMLN) se sont regroupés dans 12 concentrations réparties sur tout le territoire, alors que les forces armées étaient cantonnées dans leurs casernes. Pour veiller au respect des accords, une commission de l'ONU a été mise en place, ONUSAL ; elle couvre trois champs d'application : les aspects militaire

(surveillance et vérification des deux parties), policier (aide à la constitution de la

Police nationale civile) et des droits de l'homme (enquête sur les exactions).

Si les armes se sont bel et bien tues, l'application des accords rencontre de nombreuses difficultés. Le 13 août 1992, Marrack Goulding, secrétaire adjoint pour les affaires spéciales de l'ONU, s'est rendu à

San Salvador pour tenter de lever les obstacles. Les négociations achoppent sur des questions cruciales, à l'origine du conflit armé : la démilitarisation de la société, le problème de la terre et la répartition des richesses.

Depuis 1932, à partir de la répression de l'insurrection paysanne initiée par Farabundo Marti, l'armée salvadorienne a toujours joué le rôle de chien de garde de l'oligarchie. Les accords remettent en cause cette fonction, prévoient sa subordination au pouvoir civil ainsi que sa restructuration afin qu'elle devienne une force de défense territoriale.

Quelle démilitarisation ?

L'Assemblée législative a ainsi décrété, fin juin 1992, la dissolution de la Garde nationale et de la Police rurale ; en fait, environ 2 000 de leurs effectifs ont été illégalement réintégrés dans la Police nationale (4). Celle-ci est maintenant l'unique corps de sécurité publique (placé directement sous les ordres d'Alfredo Cristiani, le président de la République), en attendant la formation de la Police nationale civile (PNC), qui devrait comprendre 20 % d'anciens membres de l'END, 20 % d'hommes de la Police nationale et 60 % de nouvelles recrues.

Toutefois, alors que la première promotion de la PNC aurait dû commencer sa formation, il n'existe toujours pas de locaux. Les problèmes se multiplient — Cristiani, par exemple, en a nommé les responsables sans consulter la Commission pour la paix (COPAZ), chargée du suivi de l'application

Les accords prévoient aussi une réduction de 52 % des effectifs de l'armée avant le 31 janvier 1994 — en janvier 1992, l'état-major déclarait que les forces armées comptaient 63 000 hommes (chiffre "gonflé" par le recrutement forcé). D'après Ponce Enrile, le commandant en chef de l'armée, celle-ci aurait déjà démobilisé 20 700 soldats — il s'agit surtout de conscrits en fin de service militaire et des 6 000 membres de la Police nationale.

D'autre part, la commission ad hoc, chargée d'enquêter sur le passé des militaires dans les cas de violations des droits de l'homme, n'arrive pas à travailler car les présumés coupables ont été systématiquement envoyés à l'étranger (conseillers militaires dans des ambassades, voyages d'études, etc.).

L'armée est partout

Depuis les années 30, et surtout avec l'importante injection d'argent par les EtatsUnis dans la guerre, les officiers supérieurs représentent une force non négligeable du pouvoir économique. Plusieurs entreprises privées (compagnies de l'électricité, des eaux et du téléphone) appartiennent à des colonels ; les militaires, étroitement liés à l'oligarchie traditionnelle, contrôlent aussi des banques, des usines et de grandes propriétés agricoles. Cette situation ne peut pas être résolue par de strictes mesures de démilitarisation, elle passe aussi par une évolution en profondeur du rapport de forces social.

Le problème de la terre est un des autres points d'achoppement des négociations. Dans les zones occupées par le FMLN durant la guerre (départements de Chalatenango, Morazan, San Vicente, Cabañas, Usulutan-Nord, La Union), les paysans ont occupé les grandes propriétés abandonnées. Les accords prévoient que les propriétaires qui sont d'accord vendent ces terres au gouvernement, censé les revendre à son tour, à un prix modique, à leurs exploitants actuels Le rachat de l'ensemble des surfaces revendiquées par le FMLN (18 % des terres du pays) reviendrait à environ 460 millions de dollars ; or, le gouvernement n'a débloqué, pour l'instant, que 15 millions de dollars. Il a même proposé au FMLN d'effectuer des démarches conjointes auprès de la communauté internationale pour obtenir des dons ou des prêts.

Ces prêts, on le sait, aggraveront l'endettement du pays. Quant aux dons, en général, ils ne sont pas désintéressés : tel pays de la Communauté européenne (CE) a déjà posé des exigences précises concernant l'organisation et le suivi de la production agricole. L'aide des Etats-Unis se cantonne évidemment aux projets d'exploitation individuelle, refusant l'assistance aux communautés et aux coopératives paysannes. Les

1) Le FMLN est composé de cinq partis : l'Armée révolutionnaire du peuple (ERP, issue en partie du mouvement chrétien de base radicalisé) ; les Forces populaires de libération (FPL, scission du PC dans les années 60) ; les Forces armées de libération (FAL, Parti communiste salvadorien) : la Résistance nationale (RN, scission de l'ERP) : le Parti révolutionnaire des travailleurs centraméricains (PRTC, qui se veut internationaliste).

2) Voir Inprecor n° 345 du 31 janvier 1992.

3) Les pays "amis" du processus de négociations sont le Mexique, l'Etat espagnol et la Colombie.

4) La plupart des données chiffrées sont extraites de Diario Latino de juillet et août 1992.

5) La COPAZ réunit un représentant du gouvernement, un délégué du FMLN et un représentant de chaque parti présent au Parlement.

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= projets promis par la CE suivent, pour le moment, le même schéma. D'ores et déjà, 62 millions de dollars ont été accordés par la CE : appui à la Banque de terres et au développement rural dans le département de lUsultan.

Au problème du financement s'ajoutent d'importantes difficultés : absence de cadastre et de cartes détaillées ; actes de propriétés falsifiés ou inexistants ; importante dette des propriétaires fonciers qui n'ont pas acquitté d'impôts sur ces terres pendant les années de guerre ; hypothèques multiples, etc. Il semble donc illusoire que la question des terres puisse être résolue en neuf mois.

En outre, le ministère de l'Agriculture a traîné des pieds avant de mettre des moyens à la disposition de la Commission des terres. Finalement, le 27 juillet, des représentants du FMLN et du gouvernement, sous l'arbitrage de l'ONUSAL, ont commencé la vérification des propriétés en litige.

La bataille de la terre Selon un inventaire réalisé au niveau national, sur les 116 propriétés concernées de plus de 10 hectares, 45 propriétaires refuseraient de vendre alors que 71 l'envisageraient.

Ceux-ci, d'ailleurs, subissent des pressions contradictoires : d'un côté, le gouvernement les pousse à ne pas vendre, pour procéder lui-même à la répartition des terres de l'Etat, ce qui augmenterait son prestige et lui permettrait de contrôler le processus ; de l'autre, ils savent que les paysans qui les occupent actuellement et le FMLN ne leur permettront sans doute pas de récupérer leurs biens.

En parallèle, l'article 205 de la Constitution, introduit lors de la réforme agraire du gouvernement démocrate-chrétien de Duarte, en 1984, limite la taille des propriétés à 245 hectares. Cette clause devait être appliquée au plus tard le ler mai 1992 ; or, 300 propriétés excèdent toujours cette limite.

L'ambiguïté des négociations sur la terre provient du fait que le gouvernement n'a, en fait, aucune intention de "laisser" 18 % du territoire au FMLN — cela explique aussi le flou qui règne sur les modalités de rachat et de crédit

Pour l'instant, ni les 20 % de démobilisés du FMLN, ni même ceux de l'armée n'ont reçu de terres, alors que le gouvernement s'était engagé à transférer 175 propriétés de l'Etat aux anciens combattants pour faciliter leur retour à la vie civile. Dans le Diario Latino du I1 août 1992, d'anciens membres de la Garde nationale et de la Police rurale se plaignaient de n'avoir reçu ni indemnisation ni formation professionnelle. Une coordination de handicapés démobilisés des forces armées a déjà organisé une manifestation pour réclamer terres et crédits — durant le premier semestre 1992, seulement 30 % des travailleurs ont obtenu des crédits. En l'absence de prêts, les attributions de terre ne règleront rien sur le fond.

L'autre grand obstacle à l'application des accords vient de l'attitude des grands industriels. Ceux-ci, regroupés dans l'Association nationale de l'entreprise privée (ANEP), refusent de participer au Forum de concertation économique et sociale, censé jeter les bases d'un nouveau modèle de développement au Salvador, plus favorable aux minorités et à une répartition équitable de la richesse nationale. La mise en place de cette structure, suite aux accords de paix, va à l'encontre de la politique néolibérale du gouvernement Cristiani, soutenue par l'ANEP.

Les grands patrons

Ce refus du patronat bloque le fonctionnement du Forum où ne sont représentés, pour l'instant, que l'intersyndicale, regroupant six confédérations de toutes obédiences (6), le gouvernement, les petites et moyennes entreprises et le FMLN.

Pour exiger la participation de l'ANEP, l'intersyndicale a appelé à une grève générale les 13 et 14 juillet, demandant le retrait du projet de loi sur la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) - finalement entrée en vigueur le ler septembre 1992, elle est de 10 % - et une augmentation salariale. Mais ce mouvement n'a pas rencontré le succès escompté : s'il y a eu plus de 150 000 grévistes dans la fonction publique, les salariés du privé et les transporteurs n'ont pas suivi.

Le gouvernement justifie l'instauration de la TVA par les besoins de reconstruction du pays, mais, en fait, cela découle directement de sa politique néolibérale. Cet impôt indirect va frapper lourdement l'ensemble de la population, et surtout les couches les plus démunies, alors qu'au premier trimestre 1992, l'impôt sur le revenu aurait, lui, diminué de 34 %.

Beaucoup de produits de base ont augmenté dès la fin juillet. Le Comité de défense du consommateur rappelle que 70 % de la population salvadorienne vit dans des conditions d'extrême pauvreté ; il a proposé que le sucre, l'huile, les œufs et la farine ne soient pas soumis à la TVA, revendication ignorée par le gouvernement. Le Comité permanent du débat national pour la paix (CPDN), qui comprend 73 organisations (7), a demandé à Cristiani d'appliquer son veto à la loi sur la TVA, sans succès.

L'introduction de cette taxe illustre la fragilité du processus et les limites des différentes institutions mises en place pour le suivre - COPAZ, CPDN, Forum de concertation économique et sociale, etc.

Autre enjeu social, lié directement aux accords : le Plan de reconstruction nationale

(PRN), qui devrait redistribuer équitablement l'aide internationale à ceux qui en ont le plus besoin, les paysans pauvres frappés par la guerre.

Dans les différentes zones sous contrôle du FMLN, des comités de reconstruction nationale (CRN) doivent être mis sur pied avec les conseils municipaux, des représentants des communautés, des membres du FMLN, des responsables gouvernementaux, d'organisations non gouvernementales salvadoriennes (8) et d'associations paysannes. Ils doivent élaborer diverses demandes concernant généralement les infrastructures de base : routes, électrification, adduction d'eau, postes de santé, écoles, etc.

Quand les mairies sont aux mains de la Démocratie-chrétienne, les comités ont, pour la plupart, été formés et les premiers cabildos abiertos (assemblées de la population) se sont tenus. En revanche, là où les municipalités sont contrôlées par l'ARENA, il est très difficile de faire respecter les accords, les maires cherchant à favoriser les communautés les moins marquées politiquement.

Pour le FMLN, les CRN représentent surtout une possibilité d'institutionnaliser sa

Présentation d'armes dans une concentratio

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présence et son influence, pour tenter de consolider les bastions gagnés pendant la guerre, et permettre à la population civile des zones en conflit de participer à la vie communale, voire de se préparer aux prochaines échéances électorales.

Cependant, le plan de reconstruction nationale ne prend en compte que les zones de fort conflit, laissant de côté de nombreuses régions tout aussi pauvres, en particulier les nombreux bidonvilles de San Salvador, grossis par la guerre et l'exode rural.

L'heure de vérité

Les retards dans l'application des accords dévoilent les contradictions existant au sein du gouvernement, du patronat et des forces armées ; les secteurs les plus réactionnaires font pression pour entraver les négociations.

Ces derniers n'ont pas accepté le "match nul" militaire et ne veulent rien céder de leurs prérogatives, malgré les pressions des

Etats-Unis, qui cherchent à éteindre le brasier centraméricain, surtout dans la perspective du grand marché américain (9). Cette stratégie dilatoire n'est pas innocente : le FMLN est ainsi obligé d'investir de nombreux cadres dans les renégociations successives des accords, ce qui ralentit son nécessaire investissement dans le travail à la base et de la propagande politique dans les régions où il n'a que peu d'influence — les dirigeants du FMLN sont conscients de ces manœuvres.

Face à cette situation, le FMLN possède, par ailleurs, un atout important, son armée. Conformément aux accords, le 30 juin,

20 % de l'END a été démobilisé. Le 31 juillet 1992, un second contingent de

20 % de combattants aurait dû déposer les armes, mais cela n'a pas eu lieu pour protester contre l'absence d'un plan de réintégration à la vie civile pour les premiers démobilisés.

L'END représente la monnaie d'échange du

FMLN dans l'application des accords. Il serait utopique de croire que le Front va lâcher la proie pour l'ombre, après douze ans de guerre durant lesquelles il n'a pas été mili-

Certains secteurs de l'extrême droite affirment que, dès le désarmement total du FMLN, ils se livreront à un massacre général pour liquider les "rouges". Depuis l'été 1992, l'activité des "escadrons de la mort" a pris un nouvel essor.

Le 2 juin, les locaux des agences Associated Press (AP) et Inter Press Service (IPS) à San Salvador ont été incendiés ; début juillet, l'Agence salvadorienne de presse (SALPRESS) était victime d'un attentat similaire.

Mi-juillet, un dirigeant de la Fédération syndicale des travailleurs salvadoriens (FENASTRAS, composante de l'Union nationale des travailleurs salvadoriens) a été enlevé, torturé puis assassiné, ce qui portait à seize ce type d'exactions depuis la mi-janvier. Le 31 juillet, un autre responsable de FENASTRAS était assassiné, alors qu'un membre du Bureau des droits de l'homme (instance créée par les accords) était blessé par balle. Le 3 août, un syndicaliste de l'Association des travailleurs du ministère des Travaux publics (ATMOP) était assassiné. Le 7 août, le responsable du comité de reconstruction de la zone Sud-Est, le commandant Tomas Martinez Ramos, a essuyé

Le 10 août, la maison d'un commandant des Forces populaires de libération (FPL) a été mise à sac à Santa Ana et de nombreux documents dérobés. Quelques jours plus tard, le local de la Fédération des associations des coopératives de production agricole du Salvador (FEDECOPADES) a été fouillé et saccagé.

Tous les jours, des militants d'organisations syndicales ou politiques reçoivent des appels ou des lettres de menaces et nombreux sont les cadres intermédiaires qui ont, pour l'instant, échappé à des tentatives

Cette pression psychologique vise indéniablement à effrayer les Salvadoriens prêts à travailler avec le FMLN ; conjuguée avec le retard pris dans sa légalisation comme parti politique (10), elle entrave l'organisation et le travail de propagande à visage découvert du Front.

Malgré ces provocations des secteurs conservateurs, sans doute liés à l'armée, la reprise des hostilités n'est pas à l'ordre du jour. Le FMLN paraît désormais convaincu

6) Union nationale des ouvriers et des paysans (UNOC, Démocratie-chrétienne) ; Union nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS, proche du FMLN) : Confédération des travailleurs salvadoriens (CTS, droite) ; Confédération générale des travailleurs (CGT, sociaux-chrétiens) ; Alliance démocratique des paysans (ADC, proche du FMLN) ; Association générale des employés publics et municipaux (AGEPYM). Chaque confédération réunit de nombreuses branches — T'UNTS regroupe 26 organisations paysannes, 11 de salariés du privé, 17 du public, 5 d'étudiants, 7 de femmes et 3 organisations humanitaires.

7) Le CPDN comprend les églises, le mouvement social dans que la phase militaire doit céder la place à la lutte politique et sociale, avec l'objectif des élections générales de 1994 — municipales, législatives et présidentielle. Il est fort probable que l'on assiste à une renégociation du calendrier d'application des accords après le 31 octobre et à une prolongation du cessez-le-feu.

L'ONUSAL restera sans doute dans le pays après cette date-là ; les dirigeants du FMLN estiment d'ailleurs que le processus durera environ deux ou trois ans.

Aujourd'hui, le Front ne se fait guère d'illusions sur son audience nationale - la zone occidentale du pays, par exemple, pratiquement épargnée par le conflit armé et submergée par la propagande gouvernementale, est beaucoup moins sensible à son discours. En outre, ARENA ayant signé la paix, elle retrouve une légitimité.

L'assise du FMLN

La présence dans la capitale, depuis mai, des deux principales radios du FMLN — Radio Farabundo Marti des FPL et Radio Venceremos de l'Armée révolutionnaire du peuple (ERP) —, qui auparavant n'émettaient que quelques heures par jour dans des conditions difficiles, devrait aider le travail du Front. Mais cela reste encore modeste face aux très nombreuses radios et télévisions gouvernementales ou privées. En outre, à l'exception du Diario Latino, repris par ses salariés sous forme de coopérative depuis 1990, la presse écrite est entièrement à la botte du pouvoir et de l'entreprise privée.

Si certains secteurs intellectuels (étudiants, universitaires, juristes, etc.) sont proches du FMLN, une partie des classes moyennes, qui se sont développées grâce à la colossale aide nord-américaine des années de guerre, n'est pas prête à faire confiance aux "subversifs"

Face à cette situation, le FMLN cherche prioritairement à renforcer et entériner son influence dans ses "bastions" à travers les élections municipales. Mais il envisage aussi d'apparaître dans le reste du pays, par le biais, entre autres, de la campagne pour les élections législatives.

En ce qui concerne l'élection présidentielle, certains observateurs pensent que le FMLN pourrait dépasser la Démocratie-chrétienne (DC) au premier tour, derrière son ensemble, les petites entreprises, l'Université centraméricaine (UCA) et l'Université du Salvador (UES).

8) Chaque parti du FMLN a fondé sa propre ONG ; elles interviennent principalement dans les domaines de l'éducation, de la santé et du développement et reçoivent des aides internationales.

9) Voir Inprecor n° 325 du 1er mars 1991et 346 du 14 février 1992

10) Cette légalisation a été repoussée sur la base de divers arguments juridiques. Le groupe ARENA à l'Assemblée s'y est opposé en arguant que, selon la Constitution, une organisation armée ne peut pas se déclarer parti politique.

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T'ARENA ; la DC, discréditée par la gestion du précédent président, Duarte, a perdu d'autant plus d'impact qu'elle n'était pas présente à la table des négociations. Dans tous les cas de figure, au second tour, le FMLN et la DC envisageraient de passer un accord. Dans cette bataille électorale, le Front devrait pouvoir compter sur la Convergence démocratique (11) et sur l'Union pour la démocratie nationale (UDN, ancienne branche légale du Parti communis-

Les dirigeants d'ARENA, eux, misent sur une victoire dès le premier tour, grâce à une alliance avec Solidaridad, nouveau parti impulsé par les sectes évangélistes (12), qui dispose d'une audience non négligeable.

Mais il faut une réforme électorale de fond avant 1994. Il n'y a jamais eu d'élections "propres" au Salvador, et les registres électoraux ne comptent que 600 000 noms, pour une population de plus de 6 millions d'habitants. Par ailleurs, 90 % des habitants des zones contrôlées par le FMLN ne possèdent ni papiers d'identité ni cartes d'électeurs ; ce qui est également le cas des nombreux rapatriés revenus dans le pays depuis la fin des années 80. L'attribution de papiers d'identité à l'ensemble de la population nécessiterait des fonds importants et surtout une réelle volonté de la part du gouvernement.

Les représentants du FMLN ont déjà demandé que le processus électoral ait lieu sous la surveillance d'instances internationales.

A l'assaut des mairies

Par sa stratégie de conquête d'un nombre important de municipalités, le FMLN veut instaurer des pôles de développement économique alternatif dans ces zones, visant à constituer un exemple pour le reste de la population. Les projets économiques avancés dans ce cadre, quoi que flous, semblent donner la priorité à l'autosuffisance alimentaire, tout en prévoyant un développement de l'agro-industrie et des projets rentables (pêche, pisciculture, conserveries, etc.). Mais de tels projets posent de nombreux problèmes, surtout dans un pays surpeuplé (249 habitants au km2), sans matières premières et avec un environnement ravagé (forêts détruites par l'agriculture extensive puis par la guerre, érosion et appauvrissement des sols, manque d'eau, etc.).

Dans ce cadre, le FMLN privilégie les formes d'organisation collective (coopératives de production ou de services), qui ont déjà été instaurées dans les communautés de rapatriés, même s'il est vrai que l'ouverture permise par le cessez-le-feu a entraîné des tendances au repli sur le lopin familial et à l'abandon des structures collectives.

Le Front tient à ce que les aides à la reconstruction permettent aux communautés de racheter collectivement les terres qu'elles occupent, y compris si, ensuite, les paysans décident de travailler leurs parcelles individuellement — cette solution empêcherait une reconcentration foncière rapide par les grands propriétaires grâce au jeu sur le crédit et l'hypothèque.

POR EL

CUMPLIMIENTO

DE LOS ACUERDOS

LA JUVENTUD

PRESENTE CON EL

¡¡ FRENTEL!

WUYRTUD Affiche sur un mur de San Salvador : « Pour le respect des accords, la jeunesse avec le FMLN » (DR).

La mise en place de ces différents modèles de société et de développement est marquée par les caractéristiques propres à chaque parti du FMLN. Pour un membre du comité central du Parti révolutionnaire des travailleurs centraméricains (PRTC), l'existence des différentes composantes du FMLN, qui peut sembler constituer une faiblesse, représente, en fait, une atout : « Cela a permis au FMLN de faire la guerre de différentes manières et cela l'aidera maintenant à construire la paix avec la même diversité. Voilà ce qui fait notre richesse. »

Selon lui, le FMLN n'est ni plus ni moins divisé qu'à l'époque du conflit armé. Comme avant, chacun expérimente, dans "ses" zones, ses projets de développement — ce qui est certes enrichissant, mais n'aide pas à l'élaboration d'un projet alternatif national. Mais, au moment de négocier avec le gouvernement, il n'y aurait qu'une seule voix, définie après d'intenses discussions internes. La direction unifiée du Front a, par ailleurs, décidé que, lors des campagnes de propagande et de sensibilisation dans les régions où il n'est guère présent, ses militants se présenteraient en tant que membres du FMLN et non comme représentants de tel ou tel parti.

Cependant, sur le terrain, on assiste à des tentatives de récupération mutuelle des bases. Ainsi, sur la bande côtière de l'Usulutan, les communautés, liées au parti du FMLN dominant dans la zone, ont entamé des négociations avec des municipalités, sans consulter au préalable les quelques communautés dépendant d'une autre force du FMLN.

On assiste aussi à une course aux crédits auprès des organismes internationaux et des gouvernements entre les ONG des diverses forces. Ces fonds sont, par la suite, distribués dans les communautés en fonction des positions politiques de chacun. Ces clivages se retrouvent à tous les niveaux de la vie politique et sociale : organisations de femmes, syndicats étudiants, agricoles ou industriels, radios, etc.

Une situation ouverte

Le 22 juillet, dans le Diario Latino, le commandant Leonel Gonzalez a affirmé, à la suite d'une réunion des 176 membres du comité central des FPL, que les cinq organisations du FMLN devraient disparaître et « construire une seule structure pour la bataille électorale de 1994 », pour recueillir plus de suffrages. Cette perspective, qui transformerait le Front en un seul parti avec divers courants en son sein, a été immédiatement démentie par les autres forces, qui soulignent, qu'en l'état actuel des débats et des clivages, une telle évolution n'est pas à l'ordre du jour. D'ailleurs, les cinq partis composant le FMLN sont actuellement en train de préparer leurs congrès respectifs avec différents textes.

Mais, le FMLN, aujourd'hui, est plus qu'un simple parti politique, c'est une indéniable force sociale et une force économique en puissance. Malgré un contexte régional et international qui n'est guère favorable aux révolutionnaires, les choix faits jusqu'à présent par le FMLN et la mobilisation sociale laissent la situation salvadorienne ouverte. Après le "match nul" de la guerre, la balle est dans le camp du mouvement de masse.* ler septembre 1992

11) La Convergence démocratique, dont le principal dirigeant est le social-démocrate Ruben Zamora (leader du Mouvement populaire social-chrétien), a obtenu 12,6 % des suffrages lors des élections legislatives de mars 1991.

12) Comme dans toute l'Amérique centrale et latine, les sectes évangélistes connaissent un développement croissant au Salvador — les Etats-Unis y voient une bonne manière de contrer l'idéologie "subversive" des théologiens de la libération.

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