Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER YOUGOSLAVIE

La toile d'araignée

· Inprecor n° 358, 11 septembre 1992 · p. 3-4 · 1 665 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie Allemagne Paix et armements

A L'ORIGINE, en Yougoslavie, l'aspiration libératrice des populations exprimait la recherche d'une société plus libre et plus généreuse. Mais, progressivement, est apparue cette illusion mortelle que la liberté et l'abondance ne pourraient finalement s'imposer qu'en prenant le chemin de la restauration capitaliste sur le modèle occidental. Cela nécessitait évidemment l'approfondissement des lois du marché, et de la concurrence entre les entreprises, entre les régions, etc.

L'ambition n'était-elle pas d'entrer plus vite que son voisin dans la riche Communauté européenne (CE) ?

Cette confusion favorisa et valorisa tous les démagogues et les anciens dirigeants en mal de reconversion, pour qui les droits démocratiques et nationaux ne peuvent pas aller jusqu'à compromettre les nouveaux besoins de l'accumulation capitaliste. On fit ainsi du neuf avec de l'ancien : la conscience politique finalement aliénée servait les ambitions des divers ténors qui se partageaient les lambeaux d'un appareil d'Etat, de ses casernes, de ses armes et de ses soldats.

Le régime de Milosevic a, depuis lors, tenu le haut du pavé dans cette escalade nationaliste et finalement belliciste ; le projet réactionnaire d'une Grande-Serbie est la seule réponse, à présent, des cliques dirigeantes serbes pour la reconstitution de leurs intérêts propres. Les appels à la nation et au patriotisme ethnique servent de lamentables excuses à l'incroyable violence qu'ils ont décidé d'exercer contre les populations non serbes pour satisfaire leurs ambitions.

Mais la fougue criminelle de Milosevic n'est pas due au fait qu'il serait le seul et dernier vestige du

"communisme", comme le laisse entendre la presse de droite. Voilà bien longtemps que la bureaucratie de l'ancien

— Imprecor n° 358 du 11 au 24 septembre 1992 est bel et détermination.

des minorités.

La toile d'araignée

La guerre dans l'ancienne Yougoslavie n'est pas un conflit moyenâgeux. Au contraire, elle synthétise les principales caractéristiques de la situation mondiale actuelle. Il n'y a, à priori, ni "arriération" congénitale de sa population ni

"bombe à retardement" sur fond d'antagonismes ethniques ancestraux (voir l'article en p. 6). L'affreux cynisme des

"spectateurs" de Rostock, en Allemagne, assistant complaisamment aux attaques des fascistes contre les immigrés, montre qu'il n'y a pas de particularisme yougoslave dans la crise de la conscience sociale. Ce conflit bien un produit politique et social du monde actuel.

multiplier

Claude GABRIEL régime s'est fragmentée pour donner naissance, dans chaque République, à toutes sortes de politiciens nationalistes et à des affairistes ne se souciant guère de la résolution démocratique radicale du droit à l'auto-

La guerre pour le pouvoir

La Croatie n'échappe pas à ce constat avec une extrême droite fasciste qui pèse sur le pouvoir, avec la tentation d'une nation croate "ethniquement pure" et l'intimidation

La guerre est bel et bien un instrument de légitimation pour ces pouvoirs. La violence, la force, les combats sont, à leurs yeux, des actes fondateurs de la légitimité chauvine et ethnique par laquelle ils veulent faire consacrer leurs pouvoirs. Tel est le bon usage de la guerre pour un Milosevic et pour un

Tudjman, ce qui explique les compromis discrets entre

Zagreb et Belgrade sur le dos des populations bosniaques. Or, l'exemple venant d'en haut, les divers camps voient maintenant se en leur sein les petits potentats locaux, plus ardents encore à faire régner la

"pureté ethnique" dans leurs fiefs

L'acharnement particulier des dirigeants de Belgrade tient, en réalité, à l'une des causes mêmes du conflit : celle du dépeçage de l'ancien Etat, sur fond de pénurie et de développement inégal. Ils leur faut affaiblir la Croatie plus riche et détruire la Bosnie pluri-culturelle afin d'arracher un peu plus de butin de la vieille fédération. L'argument national grand-serbe n'est qu'une ignoble excuse pour justifier les terribles conséquences de l'ambition du pouvoir.

L'urgence internationaliste, antimilitariste et démocratique est partout. Il existe de petites forces agissant contre la guerre ; des jeunes, des femmes, des intellectuels, des journalistes qui veulent résister à cette barbarie. C'est encore insuffisant pour changer le cours des événements. Mais l'espoir serait possible si un mouvement populaire venait à imposer la fin du régime

Milosevic et à ouvrir la possibilité, entre autres, d'une épuration radicale des forces armées serbes et de l'autodétermination des populations du

Kosovo et de la Voïvodine. Ce serait une aide considérable apportée aux forces progressistes pour que puissent être contestées toutes les options nationalistes autoritaires qui ont pris, partout, le pas sur les aspirations à la liberté et au bonheur.

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Les capitales occidentales ont toutes eu, jusqu'à présent, des approches pragmatiques de la crise yougoslave. L'invocation du droit à l'autodétermination a été utilisée au gré des besoins de Paris ou de Bonn pour la reconnaissance diplomatique des nouveaux Etats ; mais le "principe" n'est pas allé jusqu'au droit à l'existence de la Macédoine ni à celui du Kosovo !

L'aggravation sans fin du conflit leur impose maintenant une tentative de coordination et un projet sur le long terme. Il s'agit d'en finir avec la guerre, d'arrêter la menace des réfugiés et de stabiliser des Etats forts. Si les Occidentaux parviennent à imposer un accord quelconque entre Belgrade et Zagreb, toute une partie des populations passerait alors à la rubrique "pertes et profits" des négociations.

Quelle "légitimité" occidentale ?

Il ne pourra y avoir de solution complète et harmonieuse de ces questions nationales et démocratiques grâce à l'action des prétendues démocraties occidentales. Les solutions qu'elles pourront proposer ou imposer aboutiront toujours à « habiller Pierre en déshabillant Paul ».

Agir autrement impliquerait, en effet, une conception de la démocratie, du contrôle social, des droits nationaux et de l'entente internationaliste qui est évidemment aux antipodes des besoins capitalistes, dans l'ancienne Yougoslavie, mais aussi partout en Europe et dans le monde. Pourquoi les occidentaux s'aventuraientils à donner aux dirigeants serbes et croates des leçons qui auraient plus tard un effet boomerang ? De quelle vertu, par exemple, pouvait se prévaloir (avant sa démission) un Lord Carrington — négociateur pour la CE - quand on sait la manière avec laquelle son Etat "règle" si bien la question irlandaise?

Les puissances occidentales n'ont ainsi, à nos yeux, aucune légitimité dans cette affaire d'autant qu'elles symbolisent la compétition acharnée, la violence, la concurrence pour le profit et la montée du racisme.

Il n'y a pas non plus de Communauté européenne généreuse. Il suffit de voir l'opportunité saisit par Helmut Kohl, dans le conflit yougoslave, pour pousser son projet de réforme constitutionnelle autorisant des opérations extérieures de maintien de l'ordre pour l'armée fédérale et pour en appeler à une politique plus ferme contre l'immigration et le droit d'asile ! Le Parti socialdémocrate allemand (SPD) peut lui emboîter le pas pour accepter ce qu'il avait jus qu'alors dénoncé (voir l'article en p.28).

Quelle belle occasion aussi pour Jacques Delors de jouer les va-t'en-guerre et défendre implicitement son projet d'intégration militaire rapide de la Communauté ! La guerre embarrasse tout ce ce beau monde, mais elle le sert aussi.

Le "droit d'ingérence humanitaire" est une nouvelle formule démagogique pour habiller de générosité apparente des calculs stratégiques. Le ministre français des Affaires étrangères a déclaré au journal Le Monde du 27 août que la crise yougoslave est, pour l'Europe, un « banc d'essai ». L'expression est judicieuse. Car, comme dans la guerre du Golfe, les diverses propositions de la CE n'ont qu'un lien partiel avec le conflit ; elles ont aussi pour raison d'être l'avenir de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), ou celui d'une politique militaire communautaire spécifique.

Le sort des peuples n'importe pas plus que celui des populations de l'Irak, mais l'occasion est trop belle pour fignoler le "nouvel ordre mondial".

Fausses impuissances, grandes conférences, vrai paternalisme et vraies manœuvres ! L'Organisation des Nations-Unies (ONU), qui a été capable de décréter un embargo maritime et aérien de la Serbie, dont le prix sera essentiellement payé par les populations, est, par contre, toujours incapable de faire cesser les trafics d'armes qui alimentent toutes les parties par le Danube !

L'une des particularités de la crise yougoslave est qu'elle ne permet pas, pour le moment, la démonstration à un niveau de masse qu'une solidarité efficace et sans concessions, indépendamment des actions officielles, est possible. Il n'a pas encore été possible de faire la jonction entre des forces progressistes et populaires dans l'ancienne Yougoslavie et le mouvement ouvrier européen. Le mouvement pacifiste d'Europe de l'Ouest est pratiquement sans voix. L'espace est ainsi très largement laissé aux appareils d'Etat et aux démagogues.

Une solidarité sans concessions

Cette situation s'explique par un double constat : celui de la trop grande faiblesse des secteurs pacifistes ou internationalistes dans l'ancienne Yougoslavie et celui de la paralysie ou de la confusion chauvine du mouvement ouvrier ouest-européen sur tout ce qui concerne le futur de l'Europe. D'un côté on n'a pu, de l'autre, on n'a pas voulu identifier un interlocuteur qui permettrait de dépasser la soumission actuelle aux initiatives des pouvoirs en place. Il aurait surtout fallu pour cela que le mouvement ouvrier ouest-européen présente une alternative sociale radicale au projet mercantile et libéral de Maastricht, afin de proposer une autre Europe aux peuples des Balkans.

Nous en sommes bien loin.

Ce grand silence et cette absence de la moindre délimitation indépendante de la gauche européenne confirment l'affaiblissement des références de classe, même les plus élémentaires. C'est sans doute-là un fait sans précédent, depuis 40 ans, dans un conflit de cette importance.

Trop isolée sur sa position internationaliste et antimilitariste, l'extrême gauche européenne est aussi trop faible pour avoir pu, jusqu'à présent, prendre des initiatives qui pèsent.

L'objectif doit être celui d'une solidarité active envers toute forme de résistance au nationalisme ethnique, au racisme et au bellicisme. Il ne faut, en aucune manière, céder au réalisme et se compromettre avec les manœuvres institutionnelles. Cette crise va durer. Il est possible de construire patiemment les réseaux de soutien envers ceux qui refusent de céder au chauvinisme et au racisme et une solidarité militante avec les médias indépendants et antiguerre, avec les regroupements pacifistes. La réaffirmation progressive d'une option internationaliste est, en effet, la seule voie possible, dans les Balkans comme dans toute l'Europe. *

2 septembre 1992

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