Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AMERIQUE LATINE

Pour la souveraineté des peuples

Inprecor n° 358, 11 septembre 1992 · p. 23-25 · 2 509 mots

Cuba Économie mondiale Nicaragua Amérique centrale

La troisième rencontre du Forum de Sao Paulo, à Managua, s'est conclue par une déclaration conjointe des 61 organisations et partis politiques présents ; nous en reproduisons les principaux extraits. DOCUMENT

COMME le montrent la troisième réunion et sa reconnaissance internationale, le Forum de Sao Paulo a prouvé son utilité en tant qu'instance de rencontre et d'échanges entre les différentes forces démocratiques, nationalistes, populaires et socialistes.

Cinq cent ans après l'invasion, la conquête et la colonisation de l'Amérique latine, nous aspirons non seulement à poursuivre cinq siècles de résistance indigène, noire et populaire, en réaffirmant le droit de nos peuples à la liberté, à la souveraineté, à la justice sociale et au développement. Mais nous voulons aussi, par l'organisation autonome des travailleurs, en affirmant notre identité historique et culturelle, et par l'action combative et créatrice, forger notre engagement dans le troisième millénaire.

Le Forum montre la volonté de poursuivre la lutte pour la libération définitive économique et politique de l'Amérique latine et des Caraïbes, menacées par de nouveaux mécanismes de domination et d'oppression impérialistes. Il réaffirme la nécessité de lutter pour la libération nationale, la justice sociale et la démocratie, dans toutes ses dimensions, non seulement politiques mais aussi économiques, sociales et culturelles. Il stigmatise le refus de la grande majorité des Latino-Américains d'identifier la démocratie au capitalisme, la modernisation à la soumission. (...)

Une offensive du Nord a lieu aujourd'hui sous différentes formes contre l'Amérique latine et les Caraïbes pour accroître sa domination, en modifiant et en accentuant les structures de base du capitalisme dépendant, en imposant des politiques néolibérales qui entraînent une détérioration accrue des conditions de vie du peuple, une limitation des droits élémentaires, la dénationalisation et l'ouverture totale de nos pays au capital et à la production mondiale.

Les organismes financiers internationaux contrôlés par les Etats-Unis et les grandes puissances impérialistes, comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM) et la Banque interaméricaine pour le développement (BID) jouent un rôle clé dans ces attaques contre les intérêts populaires, tout comme l'utilisation de la dette injuste et inassumable et la formation de blocs économiques et géopolitiques contrôlés par les grandes puissances qui veulent soumettre les pays du Sud. (...)

Oligarchie et multinationales

Les tentatives pour procéder à une nouvelle répartition du monde entre les différents monopoles des principales puissances se développent accompagnées de conflits interimpérialistes et de la crise mondiale. Les peuples opprimés et exploités du monde doivent savoir tirer profit [de cette situation].

S'il ne faut pas minimiser les facteurs externes qui, en grande partie, sont responsables de la situation extrêmement grave que vivent les peuples d'Amérique latine et des Caraïbes, il faut aussi souligner les éléments internes.

Des secteurs de l'oligarchie et du grand capital multinational s'obstinent à maintenir les liens de dépendance du Sud avec le Nord, pour sauvegarder leurs intérêts communs et conserver le contrôle du pouvoir local et international

L'offensive néolibérale agit aussi sur le terrain culturel et idéologique ; elle vise à disloquer les valeurs de solidarité enracinées dans notre société, imposant un modèle individualiste et de concurrence qui oppose les uns aux autres, pour leur survie. Cela limite, chaque fois plus, la participation sociale et politique de notre peuple.

Défendre les intérêts populaires

Les programmes d'ajustement structurel politiques et économiques, définis et imposés sous la pression d'organismes financiers multilatéraux, loin d'assurer le développement social, visent seulement à créer les meilleures conditions possibles pour l'insertion dépendante, selon les besoins des intérêts économiques impérialistes. (...) En même temps, les différents forums et organisations mondiales et régionales sont de plus en plus contrôlés par les Etats-Unis et par d'autres puissances capitalistes qui cherchent à consolider un ordre mondial et régional à la mesure de leurs intérêts, et prétendent légitimer le rôle de gendarme du monde des Etats-Unis, notamment par l'intermédiaire du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations-Unies (ONU).

La recherche d'alternatives populaires et révolutionnaires doit conjuguer l'encouragement à la résistance à la politique néolibérale et la création d'espaces de pouvoir populaire. (...)

Le projet néolibéral proposé [par l'impérialisme] pour l'Amérique latine et les Caraïbes ne peut pas être amendé ; il se base sur la nature même de l'ordre économique mondial injuste, qu'il vise à consolider, et

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sur le modèle de société qu'il prétend imposer. Seule l'unité la plus large, dans toute sa diversité, de l'ensemble de la gauche et des forces progressistes du monde, pourra aboutir à un changement répondant mieux aux exigences de justice et de paix.

Le contenu économique d'une intégration alternative doit surgir de l'intérieur même des sociétés, de la lutte pour dépasser les structures et les modèles dominants, pour éliminer le contrôle des monopoles et des oligarchies et pour construire un développement économique autonome orienté, en premier lieu, vers la satisfaction des besoins élémentaires de la population.(...). On pourra y parvenir par une alliance de toutes les forces qui veulent élaborer des projets nationaux de justice sociale, de démocratie et de libération nationale. (...)

Tout processus de développement économique authentique passe aujourd'hui par un changement des sujets sociaux au pouvoir, par une juste distribution de la propriété et de la richesse, par la création de pouvoirs pour la majorité [de la population] et par le renforcement de la société civile. Pour y parvenir, des espaces de participation doivent être instaurés, aussi bien au niveau de l'organisation autonome du peuple que des institutions étatiques. Les politiques sociales ne peuvent pas être séparées des politiques économiques. (...)

Pour les droits des femmes

Pour modifier le caractère de la structure productive traditionnelle, ou pour défendre les changements structurels dans les pays qui l'ont déjà changée, il faut combattre les politiques d'ajustement structurel, orthodoxes ou hétérodoxes, et favoriser le développement des forces productives.

Il faut entreprendre un travail politique actif d'organisation autonome de la population sous différentes formes et modalités, de la base jusqu'à des expressions nationales. II faut combattre la stratégie néolibérale, qui cherche à affaiblir l'action et le poids politiques du mouvement populaire.

Il faut des programmes qui, de manière spécifique, garantissent des mesures visant à l'intégration pleine et égalitaire de la femme dans la société, qui reconnaissent la maternité comme une fonction sociale et le travail domestique comme une fonction qui produit des richesses. Ces programmes doivent favoriser l'intégration des femmes au marsociale. société. national sur lequel se concentrent les efforts des uns et des autres. L'accumulation de projets micro-économiques, même s'ils sont très autonomes et populaires, ne constitue pas, en tant que telle, une alternative nationale.

L'Etat doit être un lieu de participation et de prise de décisions nationales, car il est obligé de jouer un rôle central de régulation et de promotion de l'égalité sociale, sans abandonner la direction de l'économie à la volonté du marché. (...)

Il faut reprendre la lutte de nos peuples et nations d'origine, en rompant avec la soumission ancestrale, ché du travail et une appropriation de la richesse matérielle, culturelle, politique, technologique et intellectuelle de la société, ainsi que la suppression des relations sociales d'oppression.

Toute alternative réellement populaire doit inclure un programme de démocratisation qui transforme et remplace les institutions éligibles et non éligibles antidémocratiques et qui, sur de nouvelles bases constitutionnelles, donne la possibilité de créer et de développer une démocratie intégrale : politique, économique et

Toute alternative populaire doit être prête à assumer des responsabilités économiques actuellement monopolisées par les secteurs patronaux. (...) Dans un nouveau cadre structurel et institutionnel, les personnes et les organisations populaires doivent assumer des rôles de direction et de gestion économique qui facilitent les transformations nécessaires. L'information, la transparence, le débat public et le développement de formes de participation populaire locales et nationales sont, à ce niveau, essentiels. Ces formes de participation ne sont viables que dans le cadre d'un projet de transformation globale pour une nouvelle

La participation populaire dans l'élaboration, la direction, la gestion et le contrôle des décisions stratégiques dépend de l'existence d'un projet clair de développement

BRAUNE

Canon eif arboro Labatts @ BoscH Bucove

FOSTERS, UPN pour créer les conditions qui permettront la construction de sociétés et d'Etats plurinationaux. Il s'agit d'un facteur essentiel pour le développement populaire. (...) En Amérique latine et dans les Caraïbes, l'autonomie des peuples indigènes et des groupes ethniques, socialement et culturellement structurés, nécessite ses propres bases économiques et des formes de représentation politiques convenables. (...)

Il faut revendiquer les droits des immigrés latino-américains et antillais aux EtatsUnis, de façon militante, dans tous nos mouvements et partis, en soutenant leurs revendications et leurs protestations, et en liant [ces luttes] aux minorités noires et aux luttes des secteurs les plus pauvres [des Etats-

L'Initiative pour les Amériques et l'Accord de libre échange représentent une atteinte contre la démocratie en Amérique latine et dans les Caraïbes ; ils octroyent un pouvoir accru aux entreprises multinationales pour prendre des décisions ayant des répercussions directes dans le domaine de l'éducation, de la santé et d'autres services indispensables pour l'amélioration de la qualité de vie (1). (...)

La "légitimation" de la politique interventionniste

[Nous] réaffirmons que tout projet alternatif ou tout programme d'action politique doit prendre en compte le rôle nuisible de la politique interventionniste des Etats-Unis.

Le succès [d'un projet alternatif d'intégration des peuples] peut être sérieusement compromis par le problème de la dette extérieure. (...) Le paiement de la dette continue à aggraver la misère et empêche les investissements nécessaires pour la croissance économique, le progrès technique et la justice sociale. L'intégration exigerait de rechercher

BBS PHILAS CARESSO

AGNET ICEBER

1) Voir Inprecor n° 346 du 14 février 1992.

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des mécanismes propres de négociation conjointe en réponse à l'unité de créanciers.

Sous prétexte [de lutte contre le narcotrafic et le terrorisme], les EtatsUnis organisent des campagnes militaires dans la région des Andes, et renforcent la capacité répressive des structures de sécurité et d'espionnage dans les pays de notre région.

La politique de la canonnière, traditionnellement employée par les Etats-Unis contre nos peuples, se voit maintenant légitimée par le jugement illégal de la Cour suprême de justice des Etats-Unis, qui, avec une série de demandes d'extradition, justifie la détention de ceux que le gouvernement de Washington considère comme coupables d'un délit (2). Nous unissons notre voix aux autres forces qui défendent le droit, pour dénoncer cette nouvelle tentative d'imposer la loi du plus fort dans les relations internationales, en violant de façon flagrante les souverainetés nationales et le droit international. Nous demandons l'annulation de cette prétention illégitime par les organismes mondiaux et régionaux juridiquement compétents, ainsi que le rapatriement immédiat des détenus.

Pour la non-intervention

La politique agressive, et de plus en plus hostile, du gouvernement des Etats-Unis contre le peuple et le gouvernement de Cuba, et ses nouvelles tentatives pour accentuer le blocus économique contre cette nation souveraine, constituent un affront à la souveraineté nationale des pays d'Amérique latine et des Caraïbes et une offense à la dignité de leurs peuples (3). Nous affirmons notre soutien au droit du peuple et du gouvernement cubains à défendre leur volonté de poursuivre la construction du socialisme dans leur pays. Nous nous mobilisons avec les peuples de la région et du monde pour contribuer à la défense de cette nation sœur, en exigeant de tous les gouvernements qu'ils ne cèdent pas aux pressions impérialistes visant à faire obstacle aux liens de coopération avec Cuba.

Nous appelons à construire un nouvel ordre économique et politique international, différent de celui qui prétend aujourd'hui s'imposer sous l'hégémonie des Etats-Unis et des puissances capitalistes, et qui permette :

• la démocratisation des organismes internationaux et spécialement des Nations-Unies, en modifiant les normes de fonctionnement actuelles, qui permettent l'abus hégémonique du Conseil de sécurité (...) ;

• de résoudre définitivement le grave problème de la dette extérieure, en l'annufinancières ;

Sud ;

prise de décisions en leur sein ;

celle lutte contre la pauvreté ;

loppé envers les pays du Sud (4):

ment mondial;

tionaux ;

nations.

Le Forum de Sao Paulo demande :

lant et en obtenant un flux de ressources

• de modifier l'actuel régime d'échange inégal entre les pays développés et ceux du

• une totale réorientation des politiques et des fonctions du FMI et de la Banque toire : mondiale, redéfinissant les mécanismes de

• des politiques économiques et des modèles de développement qui garantissent la préservation de l'environnement, qui en finissent avec la dévastation écologique et qui lient la lutte pour l'environnement avec

Caraibes:

• la reconnaissance de la dette écologique des pays du monde capitaliste déve-

• la réaffectation des dépenses militaires des grandes puissances au développement du Sud, encourageant ainsi le désarme- Bolivar ;

• la démocratisation des mécanismes d'information et de communication interna-

• le respect de la souveraineté nationale et des principes de non-intervention et de solution politique des différends entre les

• l'arrêt immédiat du blocus illégal et 1992. immoral contre Cuba, et l'arrivée d'une aide aide économique internationale massive pour empêcher que ne s'aggravent les conséquences néfastes de plus de 30 ans de blocus. La restitution de la base de

Guantanamo à Cuba.

• le rétablissement de Jean-

Bertrand Aristide à la présidence de Haiti;

• le rétablissement des droits démocratiques au Pérou et l'élection d'un congrès constituant souverain ;

• le respect scrupuleux par le gouvernement du Salvador des accords de paix signés avec le

Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) ;

• l'accélération du processus de négociations au Guatemala ;

• l'arrêt immédiat de toute ingérence ou intrusion des Etats-

Unis dans les affaires internes du

Nicaragua, ainsi que la fin des pressions qui prétendent peser sur l'avenir politique de cette nation et démanteler les acquis de la révolution populaire sandiniste (5):

• la non-reconnaissance du gouvernement illégitime imposé à

Panama par l'invasion des Etats-

Unis, le retrait de toutes les troupes nord-américaines de ce pays et le respect plein et entier des accords

Torrijos-Carter (6) :

• le respect du droit du peuple frère de

Porto Rico à la libre détermination et à l'indépendance, ainsi que la fermeture des bases militaires qui se trouvent sur son terri-

• la fin du colonialisme dans les

Caraibes et le démantèlement des bases militaires étrangères dans cette région, pour que puisse s'exercer le droit à l'autodétermination et à l'indépendance des pays et territoires qui souffrent encore de la domination coloniale en Amérique latine et dans les

• la poursuite du processus de négociation pour une solution politique et non militaire au conflit interne colombien et la reprise rapide du dialogue entre le gouvernement et la Coordination de guérilla Simon

• la fermeture des bases militaires des

Etats-Unis au Honduras.

*

Managua, 19 juillet 1992

2) Voir Inprecor n° 357 du 17 juillet 1992.

3) Voir Inprecor n° 344-348 des 17 janvier et 13 mars 1992.

4) Voir Inprecor n° 354, 355 et 356 des 5, 19 juin et 3 juillet

5) Voir Inprecor n° 357 du 17 juillet 1992.

6) En 1979, des accords étaient signés entre les présidents des Etats-Unis et de Panama, Jimmy Carter et Omar Torrijos, prévoyant le retour du canal sous souveraineté panaméenne.

L'intervention militaire de décembre 1989, sous prétexte d'arrêter

Noriega, est liée à l'approche de cette date fatidique.

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