Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LIBAN

Les fusils et les urnes

· Inprecor n° 359, 25 septembre 1992 · p. 26-27, 27 · 1 853 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Liban Palestine et Israël États-Unis URSS et Russie

De nouvelles élections parlementaires se sont déroulées au Liban du 21 août au 6 septembre

1992, en trois étapes correspondant chacune à un ensemble de circonscriptions électorales. Il s'agissait du premier renouvellement du

Parlement libanais depuis... 1972 !

Salah JABER

PENDANT ces vingt années, dont dix-sept placées sous le sceau de la guerre, la "vie parlementaire" n'a pas été suspendue comme on pourrait le supposer. Le Parlement de 1972 s'est tout simplement prorogé au fil des ans, avec un résultat inévitable après vingt ans — pour une assemblée dont la moyenne d'âge au départ n'était pas des plus jeunes : les rangs des députés, dont la plupart ne représentaient plus, depuis fort longtemps, que leur propre personne (et encore !) se sont éclaircis au fil des ans.

En vertu des accords de Taëf (Arabie

Saoudite) - qui, en 1990, et sous l'égide conjointe des gouvernements américain, saoudien et syrien, établirent les conditions politiques d'une sortie de l'impasse créée par les folies meurtrières du général Michel

Aoun (1) — des "députés" avaient été désignés au Parlement. Les hommes des grandes milices et les divers suppôts de Damas firent ainsi leur entrée au Parlement, par la porte de service.

La légitimité démocratique du résultat de ce processus doublement tortueux — prorogation et désignation — était des plus déficientes, comme on peut aisément le comprendre. Or, le plus surprenant est que le nouveau Parlement apparaît d'emblée comme encore plus déficient sur ce terrain.

En effet, les récentes élections étaient contestées, dans leurs modalités mêmes, par une grande partie des forces et personnalités de la vie politique libanaise. Les forces de ce que l'on peut appeler par commodité le

"camp chrétien réactionnaire" — c'est-àdire aussi bien la milice fascisante des

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Forces libanaises, liée à Israël, que le parti des Phalanges, lié à l'ambassade américaine, et les partisans du général Aoun, réfugié politique auprès du gouvernement français qui fut son principal appui — ont récusé d'emblée ces élections pour plusieurs raisons, la plus importante étant qu'elles allaient se dérouler en présence de l'armée syrienne et, donc, sous sa tutelle.

Certes, il était facile de rappeler à ces Messieurs tant soucieux de souveraineté nationale, qu'ils avaient fortement soutenu deux élections présidentielles (le président est élu, au Liban, par le Parlement) qui se sont tenues, l'une à la pointe des baïonnettes syriennes, en 1976, et l'autre à la pointe des fusils israéliens, en 1982. Mais si ce rappel historique disqualifie les protestataires, il n'invalide pas pour autant leur argument en SOi.

L'ingérence syrienne

Il faudrait être bien naïf, en effet, pour croire que le régime syrien, dont les compétences en matière de démocratie parlementaire sont de notoriété publique, pouvait superviser ces élections sans s'y immiscer. Et la première ingérence, grossière au point où le bon goût exige de cesser de prétendre respecter la souveraineté des autres, résidait dans le choix même de la date des élections. Que le gouvernement croupion de Beyrouth refuse de reporter celles-ci, ne fût-ce que de deux ou trois semaines, pour permettre à une partie au moins du "camp chrétien réactionnaire" de justifier sa participation aux yeux d'un électorat soumis à la surenchère des partisans du général Aoun, aurait été une énigme indéchiffrable, si ce report n'empiétait pas sur la date fixé par les accords de Taëf pour la première étape du retrait des forces syriennes du Liban (repli de Beyrouth et de la montagne sur la plaine de la Békaa).

Damas exigeait, avec obstination et intransigeance, que les élections soient ache-

« Liban » vées au début de septembre. Le défilé obscène des responsables gouvernementaux et autres personnalités politiques libanaises en direction de la capitale syrienne, pour implorer de Hafez el-Assad l'assouplissement de cette position, n'y fit rien. Les élections se déroulèrent donc aux dates annoncées, malgré le boycott décrété par l'opposition chrétienne. Celui-ci s'ajoutant à un faible enthousiasme pour ces élections sur commande de la part de la plus grande partie de la population libanaise, toutes religions confondues, le taux de participation fut très inégal. Abstentions et contestations

Ridiculement bas dans les régions dominées politiquement par l'opposition chrétienne (2), le taux réel des votes exprimés au total par rapport aux listes électorales, elles-mêmes très douteuses, était de nature à conférer fort peu de crédibilité aux résultats électoraux (3). Il ne fait pas de doute que le nouveau Parlement, bien qu'issu formellement des urnes, n'est pas représentatif de la composition politique réelle de la population. De surcroît, sa légitimité est directement contestée par une fraction importante de l'échiquier politico-confessionnel libanais, ce qui n'était pas le cas pour le précédent malgré ses vingt ans d'âge. Pour couronner le tout, la légitimité de la nouvelle assemblée n'a pas été reconnue par les grandes puissances, pour les mêmes raisons. En somme, c'est peut-être la première fois qu'un pouvoir perd la "légitimité" qui lui était prêtée, parce qu'il a organisé des élections.

Il y a donc lieu de s'interroger sur les raisons qui ont poussé le régime syrien à s'entêter de la sorte, au détriment de la bonne réputation de ses vassaux libanais. Car, après tout, l'hégémonie syrienne au Liban ne dépend pas si étroitement de la pré-

1) Voir Inprecor n° 317 du 26 octobre 1990.

2) Les élections ont même dû être reportées dans une circonscription de la montagne chrétienne, faute de candidats !

3) Le principal homme lige de Damas, le ministre de l'Intérieur, Sami el-Khatib, ne s'est pas gêné pour arranger les résultats électoraux à la convenance de sa propre liste, dans sa circonscription. Il a ainsi mérité l'appellation fort bien trouvée de "ministre de l'Intérieur des urnes*, que lui a décerné un humoriste libanais.

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sence directe des troupes de Damas sur l'ensemble du territoire. On l'a bien vu quand, entre 1982 et 1987, les troupes syriennes durent évacuer Beyrouth et la montagne par suite de l'invasion israélienne. Cela n'empêcha pas Hafez el-Assad de bloquer la ratification du traité israélo-libanais de mai 1983, conclu sous égide américaine, en présence de l'armée sioniste sur une grande partie du territoire libanais, ni de souffler le chaud et le froid au Liban, de plus belle, à partir de 1984, soit un an avant le retrait israélien en direction de la zone frontalière.

Damas peut exercer son hégémonie sur la scène libanaise par le truchement de son ascendant direct sur la plupart des forces politiques du pays, inféodées à Damas par intérêt, par crainte ou, le plus souvent, les deux à la fois. L'hégémonie syrienne au Liban est un mélange peu subtil de méthodes de "grand frère", à l'instar des rapports qu'entretenait jadis Moscou avec ses satellites est-européens, et de méthodes de "parrain" dans la tradition sicilienne la plus crue.

Liban, Syrie et "nouvel ordre" international

En réalité, ce sont plutôt des facteurs d'ordre international qui ont dicté l'attitude syrienne. Le régime syrien était entièrement dépendant de Moscou, sur le plan militaire, l'URSS étant la source de l'essentiel de son armement. L'aplatissement de Gorbatchev devant Washington avait poussé Hafez el-Assad, grand spécialiste des retournements, à chercher son salut auprès des mêmes, en se joignant à la croisade contre l'Irak en 199091. Ce n'était pas la première fois que celuici cherchait à établir une alliance avec les Etats-Unis, mais jamais il n'était allé aussi loin en besogne. Certes, il était motivé par les pétrodollars koweitiens et saoudiens. Mais c'est surtout qu'il était parvenu à la conclusion perspicace qu'il n'avait plus rien à attendre de Moscou, où il s'était rendu avant son retournement spectaculaire. L'effondrement de l'URSS acheva de le convaincre d'avoir fait le bon choix, en

Cependant, le régime syrien n'est pas en mesure d'établir des rapports sans défiance réciproque avec Washington, pour la raison évidente qu'un contentieux l'oppose à Israël, le plus privilégié des alliés des Etats-Unis au Proche-Orient, sinon dans le monde. L'animosité croissante entre l'administration Bush et le gouvernement Shamir facilita les choses pour Hafez el-Assad, ravi de pouvoir témoigner de plus de docilité envers Washington que son "enfant gâté" israélien, et ce dans le cours des négociations israélo-arabes entamées il y a bientôt un an.

Or, deux éléments sont intervenus, depuis, pour donner des sueurs froides aux dirigeants syriens. D'une part, la façon dont l'attitude de Washington s'est très nettement infléchie en faveur de l'Etat sioniste à la suite de la victoire de Rabin aux élections israéliennes en juin 1992 (4). Celui-ci a même obtenu la garantie américaine pour le prêt de 10 milliards de dollars réclamé en vain par Shamir les Etats-Unis abandonnant ainsi — avant la conclusion des négociations — leur principal moyen de pression sur Israël. L'autre élément, plus grave encore, est la perspective de plus en plus forte d'une victoire du démocrate Bill Clinton aux élections de novembre, ce dernier étant l'un des politiciens américains les plus farouchement

Où est le pouvoir ?

Devant une incertitude aussi grande sur l'avenir immédiat, les dirigeants de Damas devaient impérativement consolider leur emprise sur la principale carte dont ils peuvent faire usage dans les rapports avec Washington, à savoir la carte libanaise. L'autre carte, la menace d'une alliance syrienne avec l'Irak, est trop risquée au vu des rapports de force, pour un adepte de la realpolitik comme Hafez el-Assad. Celui-ci décida donc de mettre le paquet sur le Liban, sans s'embarrasser de respecter les formes sachant pertinemment que l'administration Bush, en pleine campagne électorale, a d'autres chats à fouetter.

C'est dans la même précipitation et avec la même urgence que le même régime syrien avait lancé une grande offensive au Liban à l'automne 1976, à la veille d'un passage prévisible du pouvoir des mains du républicain Ford — avec lequel Damas avait conclu un accord — à celles du démocrate Carter.

Il serait risqué de parier sur le respect par la Syrie des échéances prévues pour le retrait de ses troupes par les accords de 1990. Encore une fois, tout va dépendre au Liban - infortuné théâtre de multiples guerres par procuration — des incidences de la politique mondiale sur la politique régionale. Dans cette situation constamment "surdéterminée" par les facteurs exogènes, quelle crédibilité peuvent avoir les démocrates (oui, il en existe encore !) qui se prononcent pour l'élection d'une assemblée constituante au scrutin de liste proportionnel avec circonscription unique, pour contrebalancer le poids du confessionnalisme, du provincialisme et des différentes milices ? Bien peu, hélas, car le pouvoir au Liban, comme ailleurs du reste, n'est pas dans les urnes : il est au bout des fusils... syriens.

C'est à Damas que se joue le sort du Liban ; c'est du changement en Syrie que dépend avant tout le changement qualitatif

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- dans un sens imprévisible à l'avance — de la situation libanaise.

C'est à la condition d'un tel déblocage politique que la révolte des salariés, écrasés par la chute vertigineuse et ininterrompue de leur pouvoir d'achat au rythme de celle de la livre libanaise, pourrait prendre des formes politiques directes — au lieu des explosions spontanées et sans lendemain qui ont eu lieu jusqu'à présent, par intermittence.

Car c'est aussi et d'abord le mouvement des travailleurs en Syrie même qui serait

16 septembre 1992 Hafez el-Assad

4) Voir Inprecor n° 356 du 3 juillet 1992.

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