Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Un été chaud

· Inprecor n° 359, 25 septembre 1992 · p. 17-20, 20 · 3 937 mots

Pologne Syndicalisme Économie mondiale

Usines occupées, approvisionnées par des paysans mécontents, manifestations, ressemblait à une répétition des grands mouvements sociaux qui ont marqué la

Pologne dans les années 80. Le mouvement de grève, commencé fin juin 1992 entreprises, bastions traditionnels de la combativité des travailleurs polonais. Si

Un été chaud comités de grève interentreprises, ete. A certains égards, l'été 1992 dans les mines de charbon de Haute-Silésie, s'est étendu aux grandes août 1992 n'a pas été une répétition d'août 1980, malgré les propos de certains commentateurs (1), il a constitué le premier avertissement social sérieux pour le nouveau régime. Les bouleversements du paysage syndical et politique qu'il a commencé à provoquer auront sans doute des répercussions dans l'avenir.

Jan MALEWSKI

« POUR 20 jours de travail, 2 millions de zlotys

[environs 740 francs ou

150 dollars, ndlr]. Ils ne me le donnent pas pour rien, je travaille pour eux.

Je ne suis pas un communiste, mais je veux gagner comme du temps de la "commune" (nom donné au régime stalinien, ndlr]. Sinon, je resterais ici jusqu'au bout. Ils doivent comprendre. » Ces propos d'un mineur en grève, rapportés dans Gazeta Wyborcza (2), résument le sentiment de nombre de travailleurs.

Ils avaient fait confiance à Solidarité et aux gouvernements successifs issus de son sérail. Ils ont cru que seule l'économie de marché pouvait leur assurer le bien-être. Ils ont pris au sérieux les promesses selon lesquelles, une fois l'hyper-inflation stoppée, la

Pologne connaîtrait un boom économique.

Trois ans après, la comparaison de leurs espoirs d'alors avec la réalité les fait sortir de leurs gonds. En effet, la crise économique et politique dans laquelle la Pologne a été précipitée est plus longue et plus grave qu'ils ne l'imaginaient (3).

Le bilan social du nouveau régime constitue la toile de fond du mouvement de grève. Fin juillet 1992, la Pologne comptait

2,4 millions de chômeurs (13,1% de la population en âge de travailler). Un quart de chômeurs a perdu son emploi à la suite de licenciements collectifs. Près d'un million de personnes sont sans travail depuis plus

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d'un an et ne bénéficient donc plus de la sécurité sociale (4). Les revenus réels moyens, qui se sont effondrés depuis le début des réformes économiques du "plan Balcerowicz" (5), continuent à baisser. Au cours des six premiers mois de 1992, le salaire réel dans les six principaux secteurs de l'économie était inférieur de 4.4 % à celui du premier semestre 1991 et de 6,8 % par rapport au second semestre (6). Enfin, les revenus des paysans se sont effondrés. Selon une enquête de l'office central des Statistiques (GUS), les revenus réels des familles paysannes étaient en baisse de 18 % par rapport au premier semestre de 1991, et de 37 % par rapport à décembre 1991.

Contre les salaires

Ces résultats sont le fruit direct de la politique menée depuis trois ans. Le système d'imposition des entreprises publiques a conduit à la situation paradoxale où les impôts payés par l'ensemble de ces dernières au cours de l'année écoulée représentaient 125 % de leurs profits ! Car contrairement aux entreprises privées, imposées sur la base de leurs seuls bénéfices, les entreprises d'Etat doivent payer un "dividende" calculé sur la base du capital (tant productif qu'improductif) de l'entreprise et un impôt qui croît de manière exponentielle en fonction de l'augmentation des salaires pratiquée au-delà d'un certain seuil (appelé popiwek). Or, celui-ci, fixé sur la base de l'indice de l'inflation diminuée d'un taux qui a varié au cours des années, conduit à une baisse nette des salaires réels.

Le résultat : 45 % des entreprises d'Etat croulent aujourd'hui sous les dettes, dont une bonne partie a été contractée pour pouvoir payer les impôts ou bien constituée par l'endettement direct auprès du Trésor.

L'endettement est également la plaie des paysans. Ceux d'entre eux qui, en 1989-1990, avaient cru dans les promesses du nouveau pouvoir et ont contracté des emprunts pour s'équiper en machines agricoles, sont aujourd'hui au bord de la faillite. Les taux des emprunts, en lien avec l'inflation de l'époque (585 % en 1990) mais non révisables, constituent aujourd'hui une véritable usure (l'inflation prévue pour 1992 ne devrait pas dépasser 60 %). Sur la base de ce mécontentement, une nouvelle organisation paysanne radicale, Samoobrona (Autodéfense) est apparue, et a organisé des barrages routiers durant l'été.

Contrairement aux grands mouvements de grève de la décennie précédente, unifiés par une revendication commune, celle de la liberté syndicale, les grèves de cet été étaient, au début, à l'image de la classe ouvrière polonaise : diverses quant à leurs revendications, menées par un mouvement syndical épars et divisé, décidées et jusqu'au-boutistes du point de vue de leur forme. En même temps, elles étaient désorientées par les nouvelles règles du jeu économique qu'elles rejetaient sans pouvoir formuler une alternative.

Ainsi, les grèves des mines de charbon de Haute-Silésie avaient comme toile de fond la dégradation de la situation sociale des mineurs — autrefois, la catégorie ouvrière la mieux payée — et les projets, encore vagues, de fermeture des puits considérés comme non rentables dans le cadre des projets gouvernementaux de restructuration. Les salaires des mineurs ayant diminué de près de moitié au cours des mois précédents, c'est donc d'abord autour d'une revendication salariale que le mécontentement s'est focalisé. A cela, s'ajoutait le sentiment d'avoir été trahis par Solidarité en général et par leurs propres camarades, qui, devenus ministres, ont oublié les revendications qui les avaient portés au pouvoir.

Le 10 juillet, dans une des mines en grève, les salariés ont expulsé le dirigeant local de Solidarité. En peu de temps, ce sont

1) Le 12 août 1992, le quotidien de la social-démocratie (SDRP, ancien Parti ouvrier unifié polonais), Trybuna, écrivait : • Il y a exactement 12 ans, nous avions le même scénario dans ce pays et les mêmes acteurs. Mais alors que les autorités actuelles dormaient sur des plaques de polystyrène, aujourd'hui elles se trouvent dans les bureaux gouvernementaux climatisés Et ceux qui font la grève — et écrivent des lettres à leurs anciens collègues —sont présentés comme la masse inculte qui cherche seulement à détruire /'Etat. »

2) Gazeta Wyborcza, 21 juillet 1992.

3) Voir Inprecor n° 357 du 17 juillet 1992.

4) Selon Zycie Gospodarcze du 30 août et du 6 septembre 1992, ainsi que Nie du 10 septembre 1992.

5) Du nom du Vice-Premier ministre et ministre des Finances des deux premiers gouvernements du nouveau régime, Leszek Balcerowicz.

6) Traditionnellement, les revenus sont plus élevés au cours de second semestre de l'année du fait du paiement de diverses primes de fin d'année.

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-les syndicats issus de l'ancien appareil stalinien et le petit syndicat Solidarité 80, qui ont pris le mouvement en main.

Une tout autre situation dominait, par exemple, dans l'entreprise aéronautique PZL-WSK de Mielec, où les plans de redressement successifs, conduisant à chaque fois à des vagues de licenciements collectifs, acceptés par les syndicats, n'ont absolument pas préservé l'usine de la banqueroute. Produisant des avions de transport et de combat pour le Pacte de Varsovie, l'entreprise a été totalement déstabilisée par la dollarisation des échanges entre les pays de l'ancien Conseil d'assistance économique et sociale (CAEM).

Grèves à la chaîne A la mi-juillet, alors que les travailleurs n'avaient obtenu qu'une petite avance sur leurs salaires du mois de juin, l'occupation fut décidée avec le soutien des deux syndicats OPZZ (ancien syndicat officiel) et Solidarité. Après un mois de grève, les travailleurs de cette entreprise ont obtenu une petite augmentation des salaires et le travail a repris, sans qu'un accord ait été trouvé en ce qui concerne le licenciement collectif de 4 500 des 10 000 salariés de l'entreprise, annoncé pour décembre. Le gouvernement propose de diviser l'entreprise en plusieurs sociétés anonymes et parle de créer, dans la région, une zone "horstaxes". L'usine des tracteurs Ursus, où la grève organisée par Solidarité et par un petit syndicat issu de la scission en son sein n'a pas été soutenue par l'OPZZ, la situation était similaire : prévue pour produire 70 000 tracteurs par an, cette usine en a construit cette année seulement 4 000. Les grévistes exigaient une aide de l'Etat permettant de reconvertir la production et une accélération du changement du statut de la société.

Les grèves de la branche d'extraction et de transformation du cuivre de Lubin et celles de la fabrique automobile FSM de Tychy, si elles avancaient également des revendications salariales, se sont déroulées dans une situation différente. En effet, en voie de privatisation, le combinat du cuivre KGHM Polska Miedz SA et FSM sont des entreprises rentables ou pouvant l'être. A KGHM, c'est la politique gouvernementale —le fameux popiwek — qui constituait l'obstacle aux augmentations salariales. A la FSM, dont Fiat est en train de prendre le contrôle, c'est l'exigence de ne pas devenir une main-d'œuvre bon marché pour le constructeur italien qui a mis le feu aux poudres. Le 22 juillet — et durant près de 55 jours —, les 3 500 grévistes ont occupé l'entreprise et les locaux de l'administration, refusant l'accès aux directeurs italiens de Fiat, tant que les salaires ne seraient pas augmentés à un niveau égal à 10 % du prix de vente de la Fiat Cinquecento, dont l'entreprise est le seul constructeur au monde. Devant le refus de Fiat de négocier face à une « grève illégale », le gouvernement a donné son accord à la direction polonaise de FSM pour qu'elle licencie les grévistes : 400 lettres de licenciement ont été envoyées.

La valse-hésitation des syndieats

L'attitude des syndicats face à la montée du mécontentement fut assez diversifiée. Solidarité 80 s'est tout de suite investie dans le soutien aux grèves et ses militants en Haute-Silésie ont introduit — au grand dam du gouvernement — la tactique des piquets volants, qui a largement contribué à étendre le mouvement de grève. La direction nationale de Solidarité — qui reste toujours, en particulier dans les grandes entreprises, une

LA SEULE CHOSE QUE NOUS PARVENONS À

DÉVELOPPER, SANS INVESTISSEMENT NI

ENGAGEMENT DU CAPITAL ÉTRANGER,

CE SONT LES GREVES... Tiré du quotidien polonais Trybuna. force incontournable - a cherché, quant à elle, à temporiser, en parlant de négocier et de recourir éventuellement, dans un futur indéterminé, à une action d'ampleur nationale, si les négociations n'aboutissaient pas. « Solidarité est dans une situation particulièrement difficile. Il est lié par le soutien au gouvernement de Suchocka, qui a vu le jour grâce à la médiation de ses députés, et il a peur de perdre son influence auprès des travailleurs. En général, il est le dernier à rejoindre les grèves ou il n'y prend pas part officiellement », commentait Gazeta

Wyborcza (7). Tout en dénonçant les intérêts de boutique des autres syndicats, Solidarité s'avérait incapable d'arrêter le mouvement de grève ni d'en prendre le contrôle. Les divergences en son sein - qui existaient avant les grèves — se sont accrues sous leur pression. Plus que jamais, Solidarité est apparue comme une courroie de transmission du gouvernement.

Au contraire, aussi bien l'OPZZ que les plus importants syndicats industriels autonomes, ont saisi l'occasion pour occuper une place laissée vacante par la direction de Solidarité. Profitant du climat social, les syndicats autonomes ont accentué leur pression sur le gouvernement, réclamant des augmentations de salaire pour les corps qu'ils représentent et organisant des mouvements de protestation — y compris, dans le cas des cheminots, des grèves régionales de courte durée. Certains syndicats de branche de Solidarité ont essayé de suivre ces mouvements à la mi-août.

La constitution, à l'initiative des comités de grève de FSM et de KGHM Polska

Miedz, d'un comité national intersyndical de négociation et de grève, le 7 juillet à Lubin, a constitué un tournant important. Le comité, au sein duquel sont entrés, à côté des deux comités de grève, l'OPZZ et Solidarité 80 ainsi que la Fédération des syndicats de mineurs, le Syndicat des mineurs en Pologne, le Syndicat des conducteurs de train et le mouvement paysan Autodéfense, a adopté une liste commune de revendications, le 10 juillet à Tychy. Les diverses grèves, jusqu'alors éclatées ont, en effet, obtenu un référence nationale et un corps de revendications adressées à l'Etat. Parmi les 21 revendications formulées par ce comité figure la suppression immédiate du popiwek, cet impôt qui bloque la réalisation d'accords sur les augmentations salariales dans les entreprises. Les autres revendications reflètent à la fois le mécontentement populaire face à la situation et l'absence d'un projet alternatif acceptable par l'ensemble des organisations signataires. Il en est ainsi de la revendication sur « l'arrêt immédiat de la privatisation chaotique, identifiable au vol au profit des élites du pouvoir et du capital », comme de diverses exigences d'une politique plus « étatiste » et plus « interventionniste » du gouvernement.

La constitution de ce comité, malgré l'absence des forces syndicales de Solidarité, a été perçue par les travailleurs comme un élément améliorant le rapport de forces. De nouvelles grèves ont démarré et l'appel à

7) Gazeta Wyborcza, 24 juillet 1992.

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un mouvement de protestation d'un quart d'heure lancé par l'OPZZ, le 10 juillet, a été suivi dans la moitié des entreprises du pays, selon la presse. L'idée d'une grève générale unitaire, que souhaitaient l'OPZZ et Autodéfense — les deux forces que la presse identifie le plus fréquemment avec l'ancien régime -, fut adoptée. Le 11 août, les six syndicats ont informé le gouvernement qu'ils entamaient un conflit unitaire contre lui.

Cependant, le 13 août 1992, les directions syndicales qui forment le comité hésitent devant l'éventualité du déclenchement d'une grève générale. Pour Solidarité 80, l'unité avec des forces identifiés, hier encore, avec le « diable communiste » pose clairement un problème. Quant à l'OPZZ, c'est la crainte de la dynamique que pourrait prendre un tel mouvement, qui semble avoir été déterminante. En effet, une grève générale nationale doit soit conduire à la chute du gouvernement et au changement radical de la politique suivie depuis trois ans — mais l'OPZZ n'a pas de programme alternatif — soit se terminer par un échec qui affaiblirait ceux qui en ont pris l'initiative.

Lorsque les hésitations des directions syndicales sont devenues évidentes, les deux grèves phares — celle du cuivre de Lubin et celle de FSM à Tychy — ont pris des trajectoires opposées : accord au rabais dans le premier cas ; durcissement jusqu'au-boutiste dans le second, où les grévistes suspendent leur mouvement après 55 jours sans même avoir obtenu la garantie que les licenciements soient suspendus.

L'unité syndicale, encore incomplète, n'a pas franchi de nouveau pas. Cependant, le comité national poursuit son activité : « Ce dont il s'agit, c'est d'être capable d'agir en commun et de représenter un front dans les discussions avec le gouvernement », car « tant que les entreprises sont publiques, il faut une centrale syndicale pour négocier avec le gouvernement », explique Ewa Spychalska, présidente de l'OPZZ (8).

Face au front intersyndical qui s'est ainsi dessiné, Solidarité a perdu sa place de syndicat de référence. Pour les travailleurs, il apparaît de plus en plus clairement — comme l'affirme un dirigeant de Réseau des grandes entreprises de Solidarité — que « devant les intérêts supérieurs des travailleurs, les divergences historiques et les intérêts d'appareil doivent céder ». Le Réseau, qui regroupe les commissions de Solidarité de 260 entreprises du pays, après avoir tenté de convaincre la direction du syndicat de passer à l'action, a finalement décidé d'appeler à une grève d'avertissement de deux heures à l'échelle nationale, le 10 septembre 1992, et de constituer un comité de grève national, dont le siège est à l'aciérie de Varsovie, Huta Warszawa. Ce comité exige du gouvernement la suppression du système de blocage des salaires et du dividende ainsi qu'un projet de désendettement des entreprises publiques et la garantie que les travailleurs puissent prendre part à la restructuration des entreprises.

Solidarité divisé

L'appel à la grève a été suivi dans 60 entreprises du pays et, dans beaucoup d'autres, les commissions syndicales ont marqué leur soutien de manière symbolique. Dans le chantier naval de Gdansk, berceau de Solidarité, 5 000 ouvriers sur 7 000 ont pris part à la grève. Roman Galezowski, dirigeant de Solidarité du chantier naval de Gdansk et un des dirigeants du Réseau qui passe, au sein de ce regroupement, pour un proche du président Walesa, expliquait l'attitude de sa fraction : « Si j'organise un référendum dans le chantier naval et que 1 650 personnes exigent des actions radicales et l'arrêt du versement des cotisations

MAINTENANT, NÉGOCIONS.. Tiré du quotidien polonais Trybuna. à la direction nationale qui ne fait rien, je n'ai que deux options : ou bien écouter les membres de mon syndicat, ou bien écouter la direction syndicale. Si je choisis la seconde, les gens vont m'exclure de Solidarité » (9).

La direction régionale de Solidarité de Varsovie a, elle aussi, pris ses distances vis-à-vis de la direction nationale en soutenant la grève à Ursus et en proclamant la préparation de la grève. Son président, Maciej Jankowski, n'exclut pas, pour sa part, une coopération avec l'OPZZ. A la fin de l'été 1992, Solidarité apparaît donc comme affaibli et divisé.

Face aux grèves de l'été, le gouvernement avait décidé de jouer le pourrissement, tout en exerçant une pression sur les directeurs d'entreprises. Dans un communiqué rendu public le 22 juillet 1992, on peut lire : « Le conseil des ministres rappelle qu'il ne peut être une partie dans ces conflits. (...) Le gouvernement ne peut prendre la responsabilité pour les décisions salariales des directions imposées par les grèves. Il peut, par contre, tirer les conséquences prévues par la loi face à des directeurs qui prendraient des décisions salariales irresponsables, et il le fera » (10). Cette méthode avait porté ces fruits, tel l'arrêt des grèves dans les mines de charbon et de cuivre, où les travailleurs n'ont pas obtenu les augmentations salariales revendiquées, même si souvent ils ne sont pas rentrés bredouilles.

En même temps, l'équipe de Jacek Kuron - ministre du Travail et des Affaires sociales — préparait d'urgence un projet de "pacte social" qui permettrait de dépoussiérer les mesures d'austérité mises en place en 1989-1990, tout en leur conférant une nouvelle légitimité.

Le pacte de la compromission ?

Présenté le 9 septembre 1992 par le gouvernement, le "pacte sur l'entreprise publique" constitue une nouvelle mouture de la politique menée jusque-là. Il s'agit de maintenir un contrôle des salaires, d'accélérer la privatisation des entreprises et de maintenir une forte ponction fiscale sur le secteur étatique de l'économie. Mais, la méthode est modifiée. Alors que depuis trois ans, toutes ces orientations avaient été imposées par le gouvernement sans négociation avec les travailleurs ni avec leurs représentants syndicaux, le pacte se propose d'associer, aux décisions impopulaires, des représentants des salariés. Ainsi, le mécanisme du popiwek devra être dorénavant revu chaque trimestre par une commission nationale de négociation tripartite.

Composée de représentants du gouvernement, du patronat (11) et des syndicats, cette commission assumerait la légitimation des mesures de gel des salaires. En ce qui concerne les entreprises, les syndicats ou, à défaut, un système d'élections devrait conduire à l'émergence d'une représentation ouvrière, disposant d'un tiers de voix dans les conseils d'administration des entreprises.

Il est cependant clair qu'outre la position subordonnée des représentations ouvrières, le but recherché est de poursuivre la même politique. Le projet de pacte ne

8) Gazeta Wyborcza, 27 août 1992

9) Gazeta Wyborcza, 10 septembre 1992.

10) Gazeta Wyborcza, 22 juillet 1992.

11) Il serait intéressant de voir comment le gouvernement s'y prendra pour nommer les "représentants" des patrons en absence de toute organisation un tant soit peu reconnue de ces derniers.

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laisse planer aucune ambiguïté là-dessus : « Une des questions les plus importantes est de trouver des propriétaires pour les entreprises publiques, car une entreprise qui n'appartient à personne ne peut fonctionner efficacement. Ce propriétaire peut être une personne privée, une société par actions (par exemple formée des travailleurs) ou le trésor public. (...) La méthode la plus adéquate pour trouver un propriétaire, c'est la privatisation, c'est pourquoi nous lui consacrons autant de place dans le pacte » (12).

La faillite de la politique gouvernementale Comme appât pour les travailleurs, le pacte prévoit de faciliter le leasing pour les associations de salariés des entreprises plus petites (d'environ 1 000 salariés) et, au cas où la privatisation des grandes entreprises tarderait, le gouvernement se réserve le droit de les privatiser d'autorité. Les seules nouveautés dans les propositions du pacte concernent l'endettement (13) et la modification du système fiscal. En ce qui concerne ce dernier point, il est question d'abandonner le mécanisme du "dividende" au profit d'un mécanisme de partage du profit en trois parts : une pour l'accumulation — qui ne devrait pas être inférieure au tiers de la somme des profits — ; la seconde pour le partage entre les travailleurs ; et, enfin, une troisième, d'un montant égal à la seconde, versée sous forme d'impôts à l'Etat. Cette solution, qui ne changera pas grand chose du point de vue du revenu des salariés, présente l'avantage de faciliter l'autofinancement de l'entreprise et de rompre, dans le cas d'entreprises non rentables ou à la limite de la rentabilité, le mécanisme automatique aggravant l'endettement de l'entreprise que constituait le "dividende".

Pour que personne ne puisse avoir de doutes quant aux intentions du gouvernement, Jacek Kuron a mis les points sur les "¡" en présentant son projet : « Il faut se rendre compte qu'il faut, en premier, lieu modifier le régime de l'entreprise publique. On entend dire parfois que de telles entreprises existent également dans les pays hautement industrialisés. C'est un malentendu. (...) Cette création [de l'époque passée, ndlr], même appelée sujet autonome, ne fonctionne pas dans l'économie du marché. Il y a une direction, il y a un conseil d'autogestion, mais il n'y a personne qui puisse y représenter les intérêts de l'Etat — propriétaire. L'entreprise doit être dirigée par quelqu'un, de façon à rechercher le profit maximum, le développement et, seulement dans un second temps, à payer des salaires maximum. Voilà ce que devrait être le but des syndicats. C'est un tel régime que nous devons créer. Nous nous donnons pour cela

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peu de temps : trois mois. C'est la durée prévue pour les négociations avec les syndicats » (14).

Autrement dit, tout peut se discuter sauf l'orientation donnée au pays depuis trois ans par le nouveau régime. Cette dernière doit être complétée par la suppression des droits autogestionnaires que les travailleurs avaient obtenus en 1981 et qui, malgré de nombreuses tentatives, laissent toujours dans les entreprises publiques un large champ d'action au contrôle ouvrier.

Il est surprenant que cet élément de force des travailleurs que constitue, objectivement, dans les entreprises publiques l'existence des conseils d'autogestion, dotés de larges prérogatives de contrôle ouvrier, ne semble pas être prise en compte dans les diverses stratégies élaborées par les directions syndicales. Seul le Réseau, mais de manière très floue, met l'accent sur le droit de regard des travailleurs sur la restructuration des entreprises. L'absence, au cours des récents conflits, de la pratique d'élection des comités de grève — ces derniers étaient, en général, des commissions syndicales ou intersyndicales désignées — témoigne également du recul dans la conscience ouvrière de cette vieille revendication de Solidarité de 1980-1981 consistant à « prendre son sort entre ses mains ». Cette situation favorisera les manœuvres gouvernementales visant à retrouver une nouvelle légitimité pour une politique qui a déjà fait faillite. *

12 septembre 1992

12) Gazeta Wyborcza, 10 septembre 1992.

13) Il est question d'autoriser la négociation des dettes sur le marché public et, également, d'autoriser, au cas par cas, une renégociation de la dette des entreprises. Il s'agit là des recettes directement empruntées à la pratique du FMI.

14) Gazeta Wyborcza, 10 septembre 1992.

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