Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE / YOUGOSLAVIE

Europe "terre d'asile" ?

· Inprecor n° 360, 9 octobre 1992 · p. 23-24 · 1 240 mots

Europe de l'Est Grande-Bretagne Ex-Yougoslavie

demi-million a déjà rejoint d'autres pays européens — les 2 autres millions sont au droit d'asile et fermé leurs frontières à l'immigration (voir Inprecor n° 332

Europe

"terre d'asile" ?

NE PAS CONFONDRE !

réfugié réfugié croate serbe

*

Dans l'ancienne Yougoslavie, la guerre a déjà fait 2,5 millions réfugiés. Un des "déplacés" intérieurs.

Cet exode constitue la plus grande vague de déplacement de population, en

Europe, depuis la Seconde Guerre mondiale. Il intervient alors que les différents gouvernements occidentaux ont déjà instauré de fortes restrictions et 336 des 7 juin et 13 septembre 1991).

Finn JENSEN *

WELCOME®

LA PLUPART des gou-

YUGOSLAVIA vernements occidentaux prétendent ne vouloir interdire leur territoire qu'aux "réfugiés économiques", mais, de fait, leur politique limite le droit d'asile dans son ensemble.

A la fin des années 80, dans la plupart des pays européens, on a assisté à une aug mentation du nombre des demandeurs d'asile. En 1988, dans les douze Etats de la

Communauté économique (CE), 170 000 demandeurs d'asile ont été recensés. En

1990, leur nombre est passé à 208 000, et en

1991 à 328 000 — la moitié d'entre eux en

Allemagne. L'Allemagne et la France comptabilisaient 80 % des demandes d'asile.

EUROPE / YOUGOSLAVIE réfugié bosniaque PLANTu

Cependant, alors que les gouvernements européens agitaient le spectre du flot recensés avaient trouvé asile en Europe. En effet, les pays pauvres du tiers monde en accueillent la majorité. Le Pakistan en compte 3 millions, la Jordanie 2 millions, la Somalie 500 000 — alors qu'en GrandeBretagne, par exemple, il n'y en a que 200 000.

Les gouvernements européens, comme ceux des autres pays riches, appliquent actuellement une définition très étroite du statut de réfugié. Selon la Convention des Nations-Unies de 1951 et les protocoles de 1967, le réfugié est quelqu'un qui « a des craintes fondées d'être persécuté » s'il rentre dans son pays. Le demandeur d'asile doit donc prouver que, soit lui soit sa proche famille ont été l'objet de persécutions de la part des autorités de leur pays — prison, tortures, menaces d'exécution, etc. La plupart des gouvernements européens ne donnent le plein statut de réfugié qu'aux demandeurs d'asile répondant aux critères de cette convention. La majorité des régimes occidentaux interprètent la résolution de 1951 des Nations-Unies dans un sens de plus en plus étroit — il veulent ainsi réduire le nombre de réfugiés reconnus comme tels.

Les gouvernements d'Europe de l'Ouest ont signé des traités internationaux interdisant l'expulsion de leur territoire des personnes qui seraient menacées de torture ou d'autres traitements cruels, inhumains ou dégradants dans leur pays d'origine. De tels réfugiés de facto n'ont droit qu'à un séjour temporaire jusqu'à ce que la situation se normalise dans leur pays d'origine.

Les pays d'Europe de l'Ouest ont adopté tout un arsenal de mesures fermant de plus en plus les portes de l'Europe aux demandeurs d'asile, et — si ceux-ci parviennent quand même à s'y rendre —les conditions de régularisation de leur séjour sont de plus en plus complexes (voir encadré en p. 24). Des restrictions ont aussi été introduites dans l'attribution des visas et des sanctions lourdes menacent ceux qui n'auraient pas leurs papiers en règle. Enfin, les pays européens ont désormais le droit de renvoyer des réfugiés vers "un tiers pays en sécurité" et d'"'accélérer" certaines procédures — dont la détention et la déportation rapide.

C'est dans ce contexte que, parmi les 23,5 millions d'habitants des six républiques de l'ancienne Yougoslavie, 10 % sont désormais devenus des réfugiés. Ce nombre s'accroît de 10 000 par jour et le flux pourrait grossir encore plus s'il y avait une période d'accalmie dans le conflit armé - certains n'arrivent pas à s'enfuir lorsque les combats font rage.

Réfugiés de la guerre et de la faim

Selon le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations-Unies (HCR), presque 1 million de personnes seraient bloquées dans les zones de combat. Environ 10 000 personnes auraient déjà perdu la vie dans cette guerre D'après José Maria Mendiluce, envoyé spécial du HCR dans l'ancienne Yougoslavie : « Si la guerre ne se termine pas, l'accès à de nombreuses zones continuera d'être difficile ; nous ne pourrons pas répondre aux besoins de toutes les victimes pendant l'hiver. Nous serons obligés d'établir des priorités de zones et de groupes. On peut donc difficilement espérer pouvoir leur sauver la vie.

» L'hiver fera plus de victimes que la guerre. Beaucoup de gens seront inévitable-

• Finn Jensen travaille à l'Unité d'aide aux réfugiés, à Manchester

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- EUROPE / YOUGOSLAVIE ment obligés, ne fût-ce qu'à cause de l'hiver, de quitter la Bosnie, ou bien ils mourront d'inanition » (1).

Deux réfugiés ou déplacés sur trois ont moins de 20 ans. S'ils ne trouvent pas protection et nourriture dans les frontières de l'ancienne Yougoslavie, cet hiver, ils s'enfuiront vers d'autres pays européens.

La plupart de ces réfugiés sont Bosniaques — à la fin juillet 1992, il y avait 1 285 000 Bosniaques sur 1 884 500 réfugiés. Environ la moitié se trouvent encore en Bosnie-Herzégovine — il s'agit donc de réfugiés intérieurs. Beaucoup d'entre eux veulent quitter le pays aussi vite que pos-

Le journal britannique The Guardian a cité des exemples de ce qu'endurent certains d'entre eux : « Des obus de mortiers sont tombés sur un hôtel de Sarajevo rempli de réfugiés, la nuit dernière, mettant le feu [à l'immeuble] et jetant dans les rues noires des gens terrorisés qui criaient. Deux per-

» Plusieurs heures après l'explosion de bombes sur le toit de l'Hôtel Europe, qui accueillait 1 500 réfugiés, celui-ci flambait encore. Une série d'autres explosions ont eu lieu dans Sarajevo. Des témoins affirment que lorsque les réfugiés ont fui les hôtels qui brûlaient, des francs-tireurs ont ouvert le feu sur eux » (2).

Selon Jonathan Eyal, haut-fonctionnaire britannique, cette crise des réfugiés « était absolument prévisible et elle sera difficilement résolue si l'attitude d'hypocrisie, mêlée de feinte surprise, de beaucoup de gouvernements européens ne cesse pas rapidement.

» La plupart [de ces gouvernements] savaient ce qui les attendait depuis longtemps : depuis le début de l'année 1991, des rapports des services secrets les mettaient en garde contre les dangers d'une guerre civile en Yougoslavie et contre la crise des réfugiés qui s' ensuivrait immédiatement.

» Les gouvernements occidentaux, effrayés par la forte augmentation du nombre des demandes d'asile pendant les deux dernières années, ont répondu de la seule façon qu'ils connaissent — en renforçant les contrôles aux frontières, en compliquant les démarches pour l'obtention de visas et en instaurant des conditions draconiennes d'entrée dans leur pays » (3).

L'hypocrisie occidentale

Parmi plus de 400 000 réfugiés qui ont quitté l'ancienne Yougoslavie, l'Allemagne en a accueilli presque la moitié. En Hongrie, en Autriche et en Suède, il y en a environ 50 000 et en Grande-Bretagne environ 2 000 — cette attitude timorée de la Grande-Bretagne a été critiquée à l'étranger et par des députés britanniques de tous les partis.

Les seuls besoins des réfugiés, pour cet hiver, dans l'ancienne Yougoslavie ont été estimés à 1 milliard de dollars — si l'escalade militaire se poursuit, ce coût sera beaucoup plus élevé.

Enfin, si la guerre s'étend au Kosovo, des millions de personnes pourraient fuir en direction de l'Albanie, le pays le plus pauvre d'Europe et le moins préparé pour faire face à un tel flux de réfugiés. *

Manchester, août 1992

1) The Guardian, 18 août 1992. 2) The Guardian, 8 août 1992. 3) The Guardian, 7 juillet 1992.

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