Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER 1492 / 1992

Entre la croix et l'épée

· Inprecor n° 360, 9 octobre 1992 · p. 20-22 · 2 423 mots

Giulio Girardi, théologien de la libération, est né au Caire en 1926 ; il a été ordonné prêtre en 1955. Infatigable défenseur de la libération des peuples, il a subi la persécution de la hiérarchie catholique. Dans l'entretien que nous publions, il revient sur la théologie de la libération et explique le sens de ce que le Vatican appelle la "seconde évangélisation" de l'Amérique latine, qui prétend être la continuité de la "théologie de la Conquête", commencée il y a 500 ans.

PAGINA ABIERTA : Pourrais-tu nous parler de l'évangélisation issue de ce que tu appelles la "théologie de la Conquête"?

Giulio GIRARDI : Pour réfléchir à cette conception de l'évangélisation, il faut partir d'une analyse du projet évangélisateur et du projet d'exploration de Christophe Colomb — l'argument avec lequel il réussit tenir dans son entreprise. Le raisonnement fondamental était justement celui-là : l'exploration, avec les découvertes qui s'ensuivraient, avait comme objectif fondamental l'évangélisation.

Pourquoi cet objectif intéressait-il tellement les Rois catholiques ? Il faut rappeler le contexte de "chrétienté" de l'époque, c'est-à-dire, une profonde interpénétration entre l'Eglise et l'Etat, où se convertir à l'Evangile signifiait s'intégrer non seulement dans un nouvel ensemble religieux mais aussi politique.

Evangéliser signifie, dès lors, soumettre, civiliser, éduquer ; cela revient à étendre l'empire chrétien. Voilà pourquoi les rois d'Espagne jugèrent le projet d'évangélisation très cohérent avec les objectifs religieux, mais aussi avec la volonté d'accroître leur pouvoir et d'enrichir leur pays.

Tous les problèmes que l'évangélisation pose maintenant aux croyants qui, d'une façon ou d'une autre, s'interrogent sur cet objectif, surgissent, précisément, de cette alliance qui s'est établie dans l'évangélisation entre, d'un côté, le pouvoir politico-militaire et le pouvoir économique et, de l'autre, le message de Jésus. Il nous semble que cette interprétation, cette alliance entre l'épée et la croix, change profondément le sens de la croix et que, donc, la discussion sur une "seconde évangélisation" doit partir d'une analyse et d'un questionnement très profond de la première [Evangélisation].

• Que représente cette "seconde évangélisation", qui se discute au

Vatican. Quelles en sont les principales caractéristiques ?

Je crois que pour parler de "secoride évangélisation", il faut distinguer très clairement les deux interprétations fondamentales de ce projet, qui sont profondément en conflit.

Parmi les débats posés par le Ve centenaire, un des plus subtils et des plus conflictuels est justement celui de la "seconde évangélisation". Et l'expression la plus importante de ce conflit est celle qui oppose, d'un côté, le Vatican et la Conférence épiscopale latino-américaine (CELA) et, de l'autre, la Coordination des religieux et religieuses latino-américains (CLAR).

Ce conflit est très important ; il ne se limite pas au cas isolé d'un théologien, d'un évêché ou d'un diocèse en particulier, mais, d'une certaine façon, il implique l'orientation religieuse sur tout le continent de tous ceux qui se reconnaissent dans la ligne de la théologie de la libération. La CLAR représente 160 000 religieux et religieuses, dont-

Page 21

beaucoup sont très engagés dans les quartiers populaires ou dans les communautés chrétiennes de base. Le processus en cours au Vatican vise donc, à l'échelle de tout le continent, l'Eglise populaire latino-américaine et la théologie de la libération.

La contradiction centrale entre le Vatican et la CLAR est justement la conception de l'évangélisation. La CLAR avait élaboré un projet qui se fonde sur le présupposé que, pour une nouvelle évangélisation, il faut rompre cette alliance avec la Conquête, entre le pouvoir oppresseur et l'Evangile de Jésus, et montrer en quoi cette alliance va contre la nature des choses, contre la nature de l'Evangile.

La "seconde évangélisation", la fameuse "nouvelle évangélisation", doit être réellement alternative et différente de la première, celle de la Conquête. Si la première fut liée à la Conquête, la seconde doit être liée à la libération ; et si, dans la première, les protagonistes étaient les puissants, politiques, ecclésiastiques et économiques, la seconde doit reconnaître les pauvres et les peuples comme les acteurs principaux.

Voilà l'axe de la transformation et du changement révolutionnaire que la CLAR explique dans le Document pour une autre vie, mais aussi dans d'autres textes qui ne se contentent pas de montrer que l'option préférentielle pour les pauvres change aussi, si elle est assumée de façon cohérente, l'interprétation de la Bible ; mais surtout que cette interprétation change le sens de la vie chrétienne, de la vie religieuse, du sacerdoce, de la Pastorale, de la formation des religieux et des prêtres, qui ne doit plus se faire dans des lieux séparés ou isolés, mais dans le contexte même de la lutte et de la vie du peuple — les pauvres deviennent ainsi les véritables éducateurs, les véritables évangélisateurs.

Ce projet manifeste beaucoup de créativité, de richesse, et de fécondité. En lisant ces textes, on comprend mieux l'affirmation de Leonardo Boff : « L'option pour les pauvres est l'événement le plus important de l'histoire de l'Eglise depuis la Réforme. » Son importance peut se mesurer par la force du mouvement ecclésiastique et populaire qui se mobilise.

On est étonné — et on devrait dire aussi choqué — que, devant un tel projet, la réaction du Vatican ait été de soupçon et de répression. Cela montre l'interprétation que le Vatican essaye de donner à la "seconde évangélisation" qui est, pour lui, dans la continuité de la première, et qui ne remet pas en cause les traits fondamentaux de la Conquête. Le Vatican vise à poursuivre une évangélisation à partir du pouvoir ecclésiastiques et économiques. caractéristique fondamentale l'eurocentrispatible avec le message évangélique.

aspects fondamentaux ? comprendre ses origines. Son Parest. 1138 sont les grands événements du Concile Vatican II et de la Conférence latino-américaine de Medellin. De l'autre, il y a quelque chose d'encore plus important et plus évident, c'est-à-dire le changement intervenu dans la conscience chrétienne, au niveau de la base, dans beaucoup d'endroits du monde, mais particulièrement en Amérique latine, lorsque tique et aussi économique, dans la mesure où l'Eglise institutionnelle est l'alliée, au niveau mondial et au niveau de la majorité des pays occidentaux, des pouvoirs poli-

Le projet de Rome considère comme sujet protagoniste l'Eglise, et il a comme me. A partir de là, Rome met en cause l'option par les pauvres, présente dans la ligne de la CLAR, accusée, une fois encore, divers régimes. d'être marxiste, idéologique, et donc, incom-

• Si, selon toi, il y a là réellement deux projets antagonistes, celui du

Vatican et celui de la CLAR, il est probable que la même coupure intervienne face à la théologie de la libération. Comment et quand a été fondée la théologie de la libération ?

Qui l'a impulsée et quels sont ses

Sans faire toute l'histoire de la théologie de la libération, je voudrais indiquer deux sources fondamentales qui permettent de

D'un côté, la source la plus évidente, ce

1492 / 1992 des groupes de plus en plus nombreux de chrétiens commencèrent à s'impliquer dans les luttes populaires à partir de leur foi.

Traditionnellement, et à partir de la Conquête et du type de christianisme qu'elle a instauré, les chrétiens, et beaucoup plus les Eglises en tant que telles, se situent, politiquement, dans une perspective conservatrice ; elles fonctionnent ainsi comme des éléments de justification et de stabilité des

Mais la nouveauté qui surgit au cours des années 60, d'une manière très claire, dans les luttes au Chili, par exemple, au Nicaragua, au Guatemala, au Salvador, etc., est le fait que des secteurs chrétiens, chaque fois plus importants, ont découvert la nécessité de prendre leurs distances par rapport à cette interprétation conservatrice de l'Evangile ; ils ont découvert que, dans son inspiration première, l'Evangile a été et continue à être un message libérateur et ils se sont donc engagés aux côtés d'autres militants dans les luttes de libération.

Ce fait nouveau encouragea certains théologiens, plus proches du peuple, à expliciter leurs implications théologiques. Je crois que peu de fois on a eu l'occasion de voir à quel point la tâche du théologien ne peut s'éloigner de celle des mouvements populaires. C'est particulièrement évident pour la théologie de la libération. Ces théologiens prirent conscience que si la théologie traditionnelle était parvenue à une optique conservatrice, c'est parce qu'elle partait fondamentalement du point de vue du pouvoir, eurocentriste, celui de l'Empire, qui s'était reflété dans toute l'interprétation de l'Evangile. Maintenant, la nouveauté fondamentale de la théologie de la libération est qu'elle fait la relecture de l'Evangile à partir de la foi du peuple, engagé dans ses luttes de libération. Cela change le sens de l'Eglise, et révèle le sens plus authentique de Dieu, de Dieu en tant que libérateur, de Dieu qui se manifeste en prenant parti pour les esclaves. L'autre source qui, naturellement, alimenta cette réflexion et stimula cette valorisation des expériences populaires fut le Concile Vatican II, où l'Eglise prit très clairement conscience de la nécessité d'être présente dans l'histoire, mais avec une tâche de rénovation et de solidarité avec les luttes des peuples. Ces exigences se manifestèrent dans la Conférence latino-américaine de Medellin, où cette prise de conscience éclata à cause des liens de l'Eglise latino-américaine avec la situation du continent, et, très explicitement, avec les contradictions du continent, avec sa condi-

Page 22

1492 / 1992 tion de continent exploité et opprimé. L'importance pour une conscience chrétienne de cette analyse de la réalité sociale, de la réalité politique, passa, alors, par les expériences que faisaient les militants, et cela ouvrit de nouveaux horizons à une réflexion théologique.

• Dans tes écrits, tu parles d'un concept fondamental, selon toi, celui de "révolution culturelle".

Qu'entends-tu par là ? Existe-t-il des expériences de ce genre en

Amérique latine ?

Je crois que, pour comprendre la force de ce système d'oppression, au niveau mondial et dans chaque pays, il est très important de prendre conscience de sa dimension culturelle ; il faut analyser comment un système a soumis non seulement l'économie et la politique, mais aussi les consciences ; comment la Conquête se concrétisa, entre autres choses, par une conquête des esprits ; comment se développa la formation d'un type d'homme qui intériorisa ces situations de domination et qui les considère désormais normales.

Cela veut dire qu'on ne peut pas avoir un changement profond de société sans un changement au niveau des consciences et de la culture.

Que signifie "révolution culturelle". dans cette perspective ? Cela signifie qu'un changement dans la vie sociale suppose la mise en marche d'un processus qui assume, face au monde et face à l'histoire, un nouveau point de vue. La culture dominante fut élaborée à partir des intérêts et des préoccupations du pouvoir central, à partir d'une perspective eurocentriste ; avec pour préoccupation la justification des rapports de domination. Si, par contre, on se place du côté des peuples en lutte, et qu'on adopte un point de vue populaire, cela change l'analyse de la société, modifie le système de valeurs au centre des préoccupations et change tout le contenu de la culture.

Cependant, quand je parle de "révolution culturelle", je ne fais pas uniquement référence à un projet de transformation de la culture mais aussi, et surtout, ce qui est le plus urgent, à un changement de la conscience populaire. Quand on me demande où sont les exemples de ce type de culture, de ce type de transformation, je pense en premier lieu, à l'éducation populaire libératrice, qui est, je crois, le mouvement culturel le plus important en ce moment. Peut-être que les spécialistes ne citeraient pas l'éducation populaire comme un important mouvement culturel, parce qu'ils ont l'habitude de juger l'importance des mouvements culturels du point de vue de la bourgeoisie et des classes dominantes.

parvenir à une transformation du monde est celui de la conscience populaire, alors le mouvement le plus culturel, le plus important en ce moment est, indiscutablement, l'éducation populaire libératrice, qui attise et suscite la conscience du peuple pour que surgisse sa dignité de sujet, sujet de rééducation, mais aussi sujet de vie politique, sujet du pouvoir, sujet de l'Eglise. terrain, à son niveau, et je crois que cela peut stimuler les transformations en cours et qui doivent se réaliser aussi dans d'autres domaines ; par exemple, dans ceux de la philologie de la libération, de l'économie, de la sociologie, dans tous les domaines de la réflexion et de la recherche humaine. Assumer un nouveau point de vue des peuples, représente un changement fondamental.

• "Notre Amérique"

Miguel ROJAS MIX

• A coups de trique

Antonio FLORES

• La longue nuit de l'esclavage

John BUDICK

• Les femmes et la "pureté du sang"

Verena STOCKE

• Les oubliés du Canada

Table ronde

Interview d'Hazel LAW tion".

Mais si nous pensons réellement que le changement fondamental nécessaire pour

La théologie de la libération agit sur ce lectuelle. 1492-1992 dans INPRECOR • Le mouvement indigène et les 500 ans

• Tu dis qu'il n'y a pas de lecture innocente des 500 ans. Peux-tu expliquer cela ? Il est évident qu'aujourd'hui il y a des contradictions profondes dans l'appréciation de ce que fut la Conquête et la fameuse "première évangélisaOù est la base de ces contradictions ? Elles viennent du fait que les personnes qui examinent, qui analysent et qui évaluent ces événements se situent dans des lieux politico-culturels différents. Ceux qui se situent du côté des conquistadores, du côté des puissances européennes, du côté des Rois catholiques, n'hésitent pas à affirmer que ces événements furent un énorme progrès pour la civilisation, pour l'Europe, pour l'humanité ; qu'à cette époque, se réalisa l'unification de l'humanité ; que c'était un progrès pour la chrétienté. Mais les choses changent si on les analyse du point de vue des indigènes, qui virent leur histoire brutalisée et détruite - physiquement, culturellement et religieusement.

Face à ces deux optiques, quel est le point de vue qui se rapproche le plus de la vérité et qui nous permet d'évaluer la réalité d'une façon objective ? Pour ceux qui pensent et qui luttent dans la ligne de la théologie de la libération et de la philologie de la libération, la réponse est claire : le point de vue des opprimés en lutte, des pauvres en tant que sujets est celui qui se rapproche le plus de la vérité des choses, parce que c'est le point de vue le plus juste, d'un point de vue moral et politique.

Il nous semble qu'il y a une profonde interpénétration entre les caractéristiques de justice et de vérité morale et leur vérité intel-

Pagina Abierta Madrid, avril 1992 n° 350 du 10.04.92 n° 352 du 08.05.92 n° 353 du 22.05.92 n° 355 du 19.06.92 n° 356 du 03.07.92 n° 357 du 17.07.92

Une erreur sur cette page ?