Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER 1492 / 1992

Cinq siècles d'interdits

· Inprecor n° 360, 9 octobre 1992 · p. 16-20 · 4 563 mots

Inde et Asie du Sud Amérique centrale Pérou et Bolivie Femmes

L'historien et écrivain uruguayen Eduardo Galeano a consacré une partie importante de son œuvre à l'histoire de l'Amérique latine (Les Veines ouvertes de l'Amérique latine, éditions Plon, 1981 ), en essayant de faire entendre la voix des "conquis" bas. * Eduardo GALEANO

LE 12 OCTOBRE 1492, l'Amérique découvrit le capitalisme. Christophe Colomb, financé par les rois d'Espagne et les banquiers de Gênes, apporta cette nouveauté aux îles des Caraïbes. Dans son journal de la Découverte, l'Amiral écrivit 139 fois le mot "or" et 51 fois les mots "Dieu" ou "notre seigneur". Il ne se lassait pas de voir de si belles plages, et le 27 novembre, il prophétisa : « Toute la chrétienté y fera des affaires. » Il ne se trompa pas. Colomb pensait qu'Haïti était le Japon et que Cuba était la Chine ; il crut que les habitants de la Chine et du Japon étaient des Indiens de l'Inde ; mais [sur les affaires] il ne se trompa pas.

Après cinq siècles où toute la chrétienté fit des affaires, un tiers des forêts américaines a été anéanti, une partie importante d'une terre jadis fertile est désormais stérile et plus de la moitié de la population ne mange qu'un repas sur deux. Les Indiens, victimes de la plus grande expropriation de l'histoire universelle, continuent à être dépossédés des derniers vestiges de leurs terres, ils sont toujours condamnés à la négation de leur identité différente. On leur interdit toujours de vivre à leur façon, on leur refuse le droit d'être. Au début, le saccage et l'"'autricide" [l'homicide de l'autre, ndlr] furent exécutés au nom de Dieu. Maintenant, ils sont perpétrés au nom du dieu du progrès.

Cependant, dans cette identité interdite et méprisée, les clés d'une autre Amérique possible brillent encore. L'Amérique, aveugle de racisme, ne les voit pas.

Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb écrivit dans son journal qu'il voulait emporter quelques Indiens en Espagne « pour

1492 / 1992 ", des vaineus, des exploités, de ceux d'en qu'ils apprennent à parler » (« que deprendan falar »). Cinq siècles après, le 12 octobre 1989, dans une cour de justice des Etats-Unis, un Indien mixtèque, Ladislao Pastrana, de la région d'Oaxaca, au Mexique, ouvrier agricole clandestin en Californie, fut déclaré « retardé mental » («mentally retarded ») parce qu'il ne parlait pas correctement le castillan, et s'apprêtait à être enfermé à vie dans un asile. Pastrana ne comprenait pas bien l'interprète espagnole, et le psychologue diagnostiqua « un déficit intellectuel ». Finalement, les anthropologues démêlèrent la situation : Pastrana s'exprimait parfaitement dans sa langue, la langue mixtèque, que parlent les Indiens héritiers d'une haute culture vieille de plus

Le Paraguay parle guarani. Cas unique dans l'histoire universelle : la langue des Indiens, la langue des vaincus, est la langue nationale commune. Cependant, la majorité des Paraguayens pense, selon des sondages, que ceux qui ne comprennent pas le castillan

Un Péruvien sur deux est indien ; selon la Constitution du Pérou, le quéchua est une langue tout aussi officielle que le castillan. La Constitution le dit, mais la réalité ne l'entend pas de cette oreille. Le Pérou traite les Indiens comme l'Afrique du Sud traite les Noirs. Le castillan est la seule langue enseignée dans les écoles et c'est la seule chose que comprennent les juges, les policiers et les fonctionnaires — le castillan n'est pas la seule langue de la télévision, la télévision parle aussi anglais.

Il y a cinq ans, les fonctionnaires de l'état civil de la ville de Buenos Aires refusèrent d'inscrire la naissance d'un enfant. Les parents, des indigènes de Jujuy, voulaient que leur fils s'appelle Qori Wamancha, un prénom de leur langue. L'état civil argentin ne l'accepta pas car « c'est un nom

Les Indiens des Amériques vivent exilés sur leur propre terre. Le langage n'est pas un

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signe d'identité, mais une marque de malédiction. Il ne les distingue pas ; il les dénonce. Lorsqu'un Indien renonce à sa langue, il commence à se civiliser. A se civiliser ou à se suicider ?

« Tuer Pindien et sauver Phomme...»

Lorsque j'étais enfant, dans les écoles uruguayennes, on nous apprenait que notre pays avait été sauvé du problème indigène" grâce aux généraux du siècle passé qui exterminèrent les derniers Charruas [ethnie de la région du Rio de la Plata, ndlr].

Le problème indigène. Les premiers Américains, les véritables découvreurs de l'Amérique, sont un problème. Et pour que cesse ce problème, il faut que les Indiens cessent d'être Indiens. Les effacer de la carte ou leur effacer l'âme, les anéantir ou les assimiler : le génocide ou l'"'autricide"

En décembre 1976, le ministre de l'Intérieur du Brésil annonça triomphalement que « le problème indigène serait totalement résolu » à la fin du XXe siècle : tous les Indiens seront alors dûment intégrés à la société brésilienne, ils ne seront plus Indiens. Le ministre expliqua que l'organisme officiellement chargé de leur protection (la Fondation nationale de l'Indien — FUNAI) devra les faire disparaître. Les balles, la dynamite, les cadeaux de nourriture empoisonnée, la contamination des fleuves, la dévastation des forêts et la diffusion de virus et de bactéries inconnus des Indiens, accompagnèrent l'invasion de l'Amazonie par des entreprises avides de minéraux, de bois, et de tout le reste. Mais cette attaque, longue et féroce, n'a pas suffi. La domestication des Indiens survivants, qui les sauve de la barbarie, est aussi une arme indispensable pour balayer tous les obstacles sur le chemin de la conquête.

* Les intertitres sont de la rédaction ; les italiques sont de l'auteur.

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« Tuer l'Indien et sauver l'homme », conseille le pieux colonel nord-américain Henry Pratt. Des années plus tard, le romancier péruvien Mario Vargas Llosa explique qu'il n'y a pas d'autre solution que de moderniser les Indiens, même s'il faut, pour y parvenir, sacrifier leur culture, pour les « sauver » de la faim et de la misère.

Le salut condamne les Indiens à travailler du lever jusqu'au coucher du soleil dans des mines, des plantations, pour des salaires qui ne sont même pas suffisants pour acheter une boîte de nourriture pour chiens.

Sauver les Indiens consiste aussi à briser leurs refuges communautaires et à les jeter dans l'arène de la main-d'œuvre bon marché, dans la violente intempérie des villes, où ils changent de langue, de nom et de tenue et où ils deviennent mendiants, ivrognes et putes dans les bordels. Ou encore sauver les Indiens consiste à leur mettre un uniforme et à les envoyer, le fusil à l'épaule, tuer d'autres Indiens ou mourir en défendant le système qui les nie. En fin de compte, les Indiens sont une bonne chair à canon : des 25 000 Indiens utilisés durant la Seconde Guerre mondiale, 10 000 sont morts.

Le 16 décembre 1492, Colomb l'annonçait déjà dans son journal, les Indiens servent « à être commandés et à travailler, à semer et à faire tout ce qui serait nécessaire et qu'ils fassent des villes et qu'ils apprennent à être habillés et nos habitudes ».

Sauver et "réduire"

Séquestration des bras, vol de l'âme : en parlant de cette opération, on utilise dans toute l'Amérique depuis la colonisation, le verbe réduire. L'Indien sauvé est réduit. On le réduit jusqu'à ce qu'il disparaisse : vidé — Inprecor n° 360 du 9 au 22 octobre 1992 de lui-même, il est un non-Indien, il n'est personne.

Le shaman des Indiens Chamacocos, du Paraguay, chante les étoiles, les araignées et la folle Totila, qui déambule dans les forêts, en pleurant. Il chante ce que raconte le martin-pêcheur : « Ne souffre pas de la faim, ne souffre pas de la soif. Monte sur mes ailes et nous mangerons les poissons de la rivière et nous boirons le vent. » Il chante ce que lui raconte la brume : « Je viens couper la gelée, pour que ton peuple ne souffre pas du

Il chante ce que lui racontent les chevaux du ciel : « Nous sellons [le cheval] et nous allons à la recherche de la pluie.»

Mais les missionnaires d'une secte évangélique ont obligé le shaman à abandonner ses plumes, ses tambourins et ses cantiques, car « ce sont des choses du Diable » ; il ne peut plus guérir les morsures de vipère, ni apporter la pluie en temps de sécheresse, ni voler sur la terre pour chanter ce qu'il voit. Dans un entretien avec Ticio Escobar, le shaman dit : « J'arrête de chanter et je tombe malade. Mes rêves ne savent plus où aller et me tourmentent. Je suis vieux, je suis blessé. A la fin, à quoi me sert de renier ce qui m' appartient? »

Le shaman dit cela en 1986. En 1614, l'archevêque de Lima avait fait brûler toutes les quenas [flûtes indiennes, ndlr] et autres instruments de musique des Indiens, et avait interdit toutes leurs danses, chants et cérémonies « pour que le Diable ne puisse pas continuer d'exercer ses leurres ». En 1625, l'auditeur de l'Audiencia du Guatemala avait interdit les danses, les chants et cérémonies des Indiens, en les menaçant de cent coups de fouet, car « ils ont un pacte avec les démons ».

Pour déposséder les Indiens de leur liberté et de leurs biens, on les dépouille de leurs symboles d'identité. On leur interdit de chanter, de danser et de rêver à leurs dieux, même s'ils avaient été chantés par leurs dieux, dansés et rêvés dans le jour lointain de la Création. Des moines aux fonctionnaires du royaume colonial, et aux missionnaires des sectes nord-américaines, qui prolifèrent aujourd'hui en Amérique latine, les Indiens sont crucifiés au nom du Christ ; pour les sauver de l'enfer, il faut évangéliser les païens idolâtres. On utilise le dieu des chrétiens comme alibi pour le saccage.

L'archevêque Desmond Tutu parle ici de l'Afrique, mais c'est aussi valable pour l'Amérique : « Ils sont venus. Ils avaient la Bible et nous avions la terre. Ils nous ont dit : "Fermez les yeux et priez". Et lorsque nous les avons ouverts, ils avaient la terre et nous avions la Bible. »

Les docteurs de l'Etat moderne, en revanche, préfèrent l'alibi de l'instruction : pour les sauver des ténèbres, il faut civiliser

1492 / 1992 les barbares ignorants. Hier comme aujourd'hui, le racisme transforme le dépouillement colonial en acte de justice. Le colonisé est un sous-homme, capable de superstition mais incapable de religion, capable de folklore, mais incapable de culture : le sous-homme mérite un traitement sous-humain, et à sa petite valeur correspond le bas prix des fruits de son travail. Le racisme légitime la rapine coloniale et néocoloniale, tout au long des siècles et des différents niveaux d'humiliations successives. L'Amérique latine traite ses Indiens comme les grands puissances traitent l'Amérique latine.

Racisme et barbarie

Gabriel René Moreno a été le plus prestigieux des historiens boliviens du siècle passé. De nos jours, une des universités de Bolivie porte son nom. Cet homme illustre de la culture nationale croyait que « les Indiens sont des ânes, qui engendrent des mulets lorsqu'ils se croisent avec la race blanche ». Il avait pesé le cerveau indigène et le cerveau métis ; selon sa balance, ils pesaient entre cinq, sept et dix onces de moins que le cerveau de la race blanche. Il les considérait donc comme « cellulairement incapables de concevoir la liberté républi-

Le péruvien Ricardo Palma, contemporain et collègue de Gabriel René Moreno, écrivait que « les Indiens sont une race abjecte et dégénérée ». Et l'Argentin Domingo Faustino Sarmiento faisait ainsi l'éloge de la longue lutte des Indiens araucans pour leur liberté : « Ils sont plus indomptables, ce qui signifie, des animaux plus récalcitrants, moins aptes pour la civilisation et l'assimilation européenne. »

On trouve le racisme le plus féroce de l'histoire de l'Amérique latine dans la bouche des intellectuels les plus célèbres de la fin du XIXe siècle, et dans les actes des politiciens libéraux qui ont fondé l'Etat moderne. Quelquefois, ils étaient d'origine indienne, comme le mexicain Porfirio Diaz, auteur de la modernisation capitaliste du Mexique, qui avait interdit aux Indiens de marcher dans les rues principales et de s'asseoir sur les places publiques s'ils ne changeaient pas leurs culottes de coton contre le pantalon européen et leurs sandales contre des chaussures.

C'était l'époque [où l'Amérique latine] se liait au marché mondial, régi par l'empire britannique, l'époque du mépris scientifique pour les Indiens, qui donnait son impunité au vol de leurs terres et de leurs bras.

Le marché demandait du café, par exemple, et le café exigeait plus de terres et. plus de bras. Alors, par exemple, le président libéral du Guatemala, Justo Rufino Bar-

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- 1492 / 1992 rios, un homme de progrès, rétablissait le travail forcé de l'époque coloniale et offrait à ses amis des terres d'Indiens et des ouvriers indiens en quantité.

Le racisme se manifestait avec la plus aveugle des férocités dans des pays comme le Guatemala, où les Indiens restent toujours une majorité obstinée malgré les fréquentes vagues d'extermination.

Le nettoyage ethnique

De nos jours, il n'y a pas de main-d'œuvre qui soit moins payée : les Indiens mayas touchent 65 centimes de dollar pour couper un quintal de café ou de coton, ou encore une tonne de canne à sucre. Les Indiens ne peuvent pas semer du maïs sans autorisation militaire, ni se déplacer sans permis de travail. L'armée organise le recrutement massif de bras pour les semences et les récoltes des produits d'exportation. Dans les plantations, on utilise des pesticides cinquante fois plus toxiques que le maximum tolérable ; le lait des mères est le plus contaminé du monde occidental.

Rigoberta Menchu (voir l'article en p. 14) : son petit frère, Felipe, et sa meilleure amie, Maria, sont morts enfants à cause des pesticides lancés d'un avion. Felipe mourut en travaillant dans le café. Maria, dans une plantation de coton. A coups de machette et de balles, l'armée a ensuite achevé le reste de la famille de Rigoberta et tous les autres membres de sa communauté. Elle a survécu pour le raconter.

Avec une joyeuse impunité, on reconnaît officiellement [au Guatemala] que 440 hameaux indigènes ont été effacés de la carte, entre 1981 et 1983, au cours d'une campagne d'anéantissement qui assassina ou fit disparaître des milliers d'hommes et de femmes. Le nettoyage de la montagne, l'opération "terre rasée", a coûté la vie à un nombre incalculable d'enfants. Les militaires guatémaltèques sont sûrs que le vice de la rébellion est transmis par les gènes.

Une race inférieure, condamnée au vice et à la paresse, incapable d'ordre et de progrès, mérite-t-elle un sort meilleur ? La violence institutionnelle, le terrorisme d'Etat, se chargent d'écarter toute hésitation. Les conquistadores n'utilisent plus des armures de fer, mais les uniformes de la guerre du Viêt-nam. Ils n'ont plus la peau blanche : ce sont des métis honteux, traînés de force, et obligés de commettre des crimes qui les suicident. Le Guatemala méprise les Indiens, le Guatemala se méprise.

Mille deux cents ans avant les mathématiciens européens, cette race inférieure avait déjà découvert le chiffre zéro. Elle connaissait l'âge de l'univers, avec une précision étonnante, mille ans avant les astronomes de notre temps.

DR

Les Mayas sont toujours des voyageurs du temps : « Qu'est-ce qu' un homme sur le chemin ? Du temps. »

Ils ignorent que le temps est de l'argent, comme nous l'a révélé Henry Ford. Le temps, fondateur de l'espace, leur semble sacré, tout aussi sacré que sa fille, la terre, et son fils, l'être humain : comme la terre, comme les gens, le temps ne peut être acheté ni vendu. La civilisation fait toujours de son mieux pour les tirer de l'erreur.

Civilisation ? L'histoire change selon la voix qui la raconte. En Amérique, en Europe, ou n'importe où. Ce qui, pour les Romains, fut « l'invasion des barbares », pour les Allemands fut « l'émigration vers le Sud ».

L'histoire racontée par

"ceux d'en haut"

Ce n'est pas la voix des Indiens qui, jusqu'à présent, a raconté l'histoire de l'Amérique. A la veille de la conquête espagnole, un prophète maya, parlant au nom des dieux, avait annoncé : « Lorsque la cupidité se terminera, le visage, les mains et les pieds du monde se déchaîneront. » Et lorsque la bouche se déchaînera, que dira-t-elle ? Que dira l'autre voix, celle qui n'a jamais été

Du point de vue des vainqueurs qui, jusqu'à présent, a été le seul point de vue, les mœurs des Indiens ont toujours confirmé leur possession démoniaque ou leur infériorité biologique.

Il en est ainsi depuis les premiers temps de la vie coloniale.

Les Indiens des îles des Caraibes se suicident pour refuser le travail esclave ? C'est parce qu'ils sont paresseux.

Il sont tout nus comme si le corps était leur visage ? C'est parce que les sauvages

Ils ignorent le droit de propriété, ils partagent tout, et ils manquent de soif de richesses ? C'est parce qu'ils sont plus proches du singe que de l'homme.

Ils se baignent avec une étrange fréquence ? C'est parce qu'ils ressemblent aux hérétiques de la secte de Mahomed, qui brûlent dans les feux de l'Inquisition.

Ils ne frappent jamais les enfants, ils les laissent en liberté ? C'est parce qu'ils sont incapables de punir ou d'avoir une doctrine.

Ils croient dans les rêves et obéissent à des voix ? C'est l'influence de Satan ou de la stupidité pure.

Ils mangent lorsqu'ils ont faim et pas à l'heure des repas ? C'est parce qu'ils sont incapables de dominer leurs instincts.

Ils aiment lorsqu'ils éprouvent du désir ? C'est parce que le Diable les pousse à répéter le péché originel.

L'homosexualité est libre ? La virginité n'a aucune importance ? C'est parce qu'ils vivent dans l'avant-salle de l'enfer.

En 1523, le cacique indien Nicaragua demanda aux conquistadores : « Et votre roi, qui l'a élu ? » Le cacique avait été élu par les anciens des communautés. Le roi de Castille avait-il été élu par les anciens des com-

L'Amérique précolombienne est vaste et diverse, elle avait des formes de démocratie que l'Europe ne parvint pas à voir, et que le monde ignorait encore. Réduire la réalité indigène américaine au despotisme des empereurs incas, ou aux pratiques sanguinaires de la dynastie aztèque, équivaut à réduire la réalité européenne de la Renaissance à la tyrannie de ses monarques ou aux sinistres cérémonies de l'Inquisition.

Dans la tradition guarani, par exemple, les caciques sont élus par des assemblées d'hommes et de femmes — qui les destituent s'ils ne respectent pas le mandat collectif. Dans la tradition des Iroquois, les hommes et les femmes gouvernent sur un pied d'égalité. Les chefs sont des hommes ; mais ce sont les femmes qui les élisent et les démettent ; elles ont un pouvoir de décision, à partir du Conseil des matrones, sur des aspects essentiels de la confédération. Vers 1600, lorsque les hommes iroquois se sont lancés dans la guerre pour leur propre compte, les femmes ont fait la grève de l'amour. Peu après, les hommes obligés de dormir seuls, se sont soumis au gouvernement partagé.

En 1919, le chef militaire [indigène] de Panama, dans l'île de San Blas, annonça le triomphe : « Les Indiennes kunas ne mettront plus les omals [leurs habits tradition-

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nels, ndlr], mais des robes civilisées. » II annonça que les Indiennes ne peindraient plus leur nez, mais leurs joues, comme cela doit être, qu'elles ne porteraient plus des boucles d'or au nez, mais dans les oreilles.

Comme cela doit être.

Soixante-dix ans après ce chant du coq, les Indiennes kunas de nos jours portent toujours des boucles au nez, elles portent leurs molas faites de beaucoup de toiles de couleurs croisées avec une étonnante capacité d'imagination et de beauté : vivantes, elles s'habillent de leurs molas et c'est avec les molas qu'elles s'enfoncent dans la terre lorsque la mort arrive.

En 1989, à la veille de l'invasion nord- américaine, le général Manuel Noriega a assuré que Panama était un pays respectueux des droits de l'homme. « Nous sommes une tribu » a assuré le général.

La technologie du désert

Les techniques archaïques, aux mains des communautés, avaient rendus les déserts de la cordillère des Andes fertiles. Les technologies modernes, aux mains des latifundia privés d'exportation, ont converti ces terres fertiles en déserts, dans les Andes et partout.

Il serait absurde de reculer de cinq siècles dans les techniques de production : mais ce n'est pas moins absurde d'ignorer les catastrophes d'un système qui pressure les hommes, rase les forêts, viole la terre et empoisonne les fleuves pour obtenir plus de richesse en moins de temps.

N'est-il pas absurde de sacrifier la nature et les gens sur l'autel du marché international ?

C'est dans cet absurde que nous vivons ; et nous l'acceptons comme si c'était notre seul destin possible.

Les dites cultures primitives sont toujours dangereuses parce qu'elles n'ont pas perdu leur sens commun. Ce sens commun qui est aussi, par extension naturelle, le sens communautaire. Si l'air appartient à tous, pourquoi la terre aurait-elle un propriétaire ?

Si nous venons de la terre, et que nous allons vers la terre, tout crime contre la terre ne nous tue-t-il pas?

La terre est berceau et sépulture, mère et compagne. On lui offre la première gorgée et la première bouchée ; on lui donne du repos et on la protège de l'érosion.

la peur. fesseur Tarzan, qui n'y a jamais été. volé l'Afrique. » pe, et de personne d'autre. négroïdes idiots et des Aztèques idiots ». naissance" les traits physiques des Noirs et des Indiens. lequel les Indiens et les Noirs seraient enclins, par nature, au crime et à la débilité mentale trouva une base scientifique. Les Indiens et les Noirs, traditionnels instruments de travail, sont depuis des objets de science. un médecin brésilien, Raimundo Nina Rodrigues, commença à étudier le problème noir. Nina Rodrigues, qui était mulâtre, arriva à la conclusion que « le mélange de sang perpétue le caractère des races inférieures » et donc que « la race noire, au Brésil,

Le système méprise ce qu'il ignore, parce qu'il ignore ce qu'il craint de connaître. Le racisme est aussi un masque de

Que savons-nous des cultures indigènes ? Ce que nous ont raconté les films du Far West. Et des cultures africaines, que savons-nous ? Ce que nous a raconté le pro-

Un poète noir de Bahia, dit : « D'abord, ils m'ont volé à l'Afrique. Ensuite, ils m'ont

La mémoire de l'Amérique a été mutilée par le racisme. Nous agissons toujours comme si nous étions des enfants de l'Euro-

A la fin du siècle dernier, un médecin anglais, John Down, identifia le syndrome qui porte aujourd'hui son nom. Il crut que l'altération des chromosomes impliquait « un retour aux races inférieures », qu'il générait « des mongoliens idiots, des

En même temps, un médecin italien, Cesare Lombroso, donna au "criminel de

C'est ainsi que le présupposé selon

A l'époque de Dombroso et de Down,

1492 / 1992 constituera toujours un des facteurs de notre infériorité en tant que peuple ». Ce médecin psychiatre fut le premier chercheur d'origine africaine de la culture brésilienne. Il étudia

[cette culture, ndlr] comme un cas clinique - les religions noires, comme une pathologie ; les transes, comme des manifestations d'hystérie.

Ogum déguisé en

Saint-George

Peu de temps après, un médecin argentin, le socialiste José Ingenieros, écrivit que

« les Noirs, scorie ignominieuse de la race humaine, sont plus proches des singes antropoïdes que des Blancs civilisés ». Et pour démontrer leur irrémédiable infériorité,

Ingenieros constatait : « Les Noirs n'ont pas d'idées religieuses. »

En réalité, les idées religieuses avaient traversé la mer, avec les esclaves, dans les navires négriers. Elles durent se déguiser en saints blancs, pour survivre et aider à la survie de millions d'hommes et de femmes violemment arrachés à l'Afrique et vendus comme des objets. Ogum, dieu du fer, se fit passer pour Saint-George, Saint-Antoine ou

Saint-Michel, et Shango, avec tous ses tonnerres et ses feux, devint Sainte-Barbara, Obatala devint Jésus-

Christ et Oshun, la divinité des eaux douces, fut la vierge de la Candelaria.

Des dieux interdits.

Dans les colonies espagnoles et portugaises et dans toutes les autres. Dans les îles anglaises des

Caraïbes, après l'abolition de l'esclavage, il était encore interdit de jouer du tambour ou des instruments à vent africains, et le simple fait de posséder une image de n'importe quel dieu africain conduisait sans appel à la prison.

Des dieux interdits, parce qu'ils exaltent dangereusement les passions humaines, et les incarnent. Friedrich

Nietzsche dit une fois : « Je ne pourrais croire qu'en un dieu qui saurait danser. »

Comme José Ingenieros, Nietzsche ne connaissait pas les dieux africains. S'il les avait connu, il y aurait peut-être cru. Cela aurait peut-être changé certaines de ses idées. Mais qui sait pour Jose Ingenieros...

La peau sombre dévoilerait des défauts de fabrication incorrigibles. Ainsi, la terrible inégalité sociale, qui est aussi raciale, trouve un alibi dans les tares héréditaires.

Humboldt l'avait déjà noté, il y a deux

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cents ans, et toute l'Amérique fonctionne toujours ainsi : la pyramide des classes sociales est sombre à la base et claire au sommet. Au Brésil, par exemple, la démocratie raciale signifie que que les Blancs sont en haut et les Noirs en bas.

James Baldwin a dit sur les Noirs des Etats-Unis : « Lorsque nous quittâmes le Mississipi et que nous allâmes au Nord, nous ne trouvâmes pas la liberté. Nous trouvâmes les pires postes sur le marché du travail ; et nous y sommes encore.»

Un Indien du Nord argentin, Asuncion Ontiveros Yulquila, évoque aujourd'hui le traumatisme qui a marqué son enfance : « Les personnes bonnes et belles étaient celles qui ressemblaient à Jésus et à la Vierge. Mais mon père et ma mère ne ressemblaient en rien aux images de Jésus et de la Vierge que je voyais à l'église d'Abra Ратра. »

Le fatalisme biologique, stigmate des races inférieures, congénitalement condamnées à l'indolence, à la violence et à la misère, nous empêche de voir les causes réelles de notre malheur historique. Mais, de plus, le racisme nous empêche de connaître, ou de reconnaître, certaines valeurs fondamentales que les cultures méprisées ont pu miraculeusement perpétuer et qui incarnent toujours en elles, tant bien que mal, et malgré les siècles de persécution, l'humiliation et la dégradation. Ces valeurs fondamentales ne sont pas des objets de musée. Ce sont des facteurs d'histoire, indispensables pour notre indispensable invention d'une Amérique sans des gens qui commandent et des gens qui sont commandés. Ces valeurs accusent le système qui les nie.

Il y a quelque temps, le prêtre espagnol Ignacio Ellacuria [jésuite assassiné au Salvador par l'armée en 1989, ndlr] me dit que cette histoire de la Découverte de l'Amérique était absurde. L'oppresseur est incapable de découvrir, me dit-il: « C'est l'opprimé qui découvre l'oppresseur ».

Il pensait que l'oppresseur ne peut même pas se découvrir lui-même. La véritable réalité de l'oppresseur ne peut se voir qu'à partir de l'opprimé.

Ignacio Ellacuria fut criblé de balles, parce qu'il avait cru dans l'impardonnable capacité de révélation et parce qu'il voulait partager les risques de la foi dans son pouvoir de prophétie.

A t-il été assassiné par les militaires du Salvador, ou a t-il été assassiné par un système qui ne peut tolérer le regard qui le dénonce ? *

Brecha, Montevideo 10 avril 1992

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