Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Des Liégeois en Slovénie

· Inprecor n° 361, 23 octobre 1992 · p. 26 · 848 mots

Europe de l'Est

Fin août 1992, trois Liégeois sont

partis en Slovénie dans les camps de réfugiés bosniaques musulmans, Marcel Brose, militant associatif, Maurice Mordant et José Garcia, membres du Front antifasciste.

LA GAUCHE : Comment réagit la population slovène dans le conflit ? MAURICE : La population se sent à l'abri d'une guerre parce qu'ici un compromis est intervenu : l'armée fédérale a cessé les combats, réintégré les casernes, puis organisé son évacuation.

Dès que la guerre s'est précisée en Bosnie, des réfugiés sont arrivés d'abord dans les familles, puis il a fallu ouvrir des centres dans les casernes vides. Il y a actuellement 70 000 réfugiés en Slovénie, dont la moitié sont des enfants (1). L'attitude du gouvernement a été très correcte jusqu'à présent et l'accueil de la population est spontané. Mais l'afflux croissant de réfugiés risque de modifier les choses : il entraîne une augmentation brutale de la population de 3 % et ce dans un Etat qui a perdu ses marchés du Sud et qui n'est guère apte à en gagner à l'Ouest — un Etat en crise économique.

• Quel était l'objectif du voyage ?

MARCEL : Etablir des contacts pour pouvoir parler clairement de la situation aux médias et aux amis qui embrayeraient sur des projets de solidarité.

Mais, pour nous, l'aide humanitaire est liée à un autre combat, le combat antifasciste. Dans l'ancienne Yougoslavie, les choses sont claires : il y a conquête territoriale et des Etats forts se mettent en place. Il faut aider les gens à lutter contre le fascisme, y compris par l'aide humanitaire.

Notre point de chute était un camp au centre de Ljubljana. Selon notre principe d'aide sans intermédiaires, nous avons placé notre confiance en quelques personnes qui ont distribué elles-mêmes ce qu'on avait apporté, principalement dans des familles avec des orphelins.

La distribution s'est faite par l'autogestion des réfugiés. Nous avons deux petits projets que nous pouvons concrétiser dès

SLOVENIE / YOUGOSLAVIE notre prochain voyage — un atelier de couture pour les femmes (le désœuvrement est un problème social important) et du matériel pour les jeunes qui désirent un "coin à eux"

Mais il ne faut pas oublier que l'hiver approche et que les casernes sont très dégradées. Tout doit être réparé au niveau sanitaire, le chauffage, etc. Pour ces gros projets, nous prenons contact avec des organismes tel le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR).

Nous avons visité un camp, à Postojna, où des professeurs parmi les réfugiés essayaient de reconstituer les classes.

Sonja Lonkar, chef du groupe parlementaire de l'ancien Parti communiste (devenu Parti démocratique slovène) veut nous aider pour retrouver des camps qui auraient été peu ou pas aidés par les grands organismes. Ce qui est essentiel, à nos yeux, c'est d'entraîner une solidarité des travailleurs. Les métallos de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) de Liège nous apportent un soutien appréciable. Nous espérons que d'autres centrales vont suivre.

Cela doit motiver le mouvement ouvrier. Les gens là-bas ont peur de la montée de l'extrême droite.

• Quelle a été l'approche de ton voyage en tant que militant antifasciste?

JOSE : On avait des notions historiques sur les mouvements tchetniks (les ultranationalistes serbes) et oustachis (fascistes croates), et on entendait parler d*"'épuration ethnique". On a voulu se rendre compte sur place.

En parlant avec des réfugiés, on a constaté qu'il s'agit bien de cela ; les populations de villages entiers de Bosnie sont évacuées avec une volonté délibérée d'occuper les territoires non seulement militairement, mais aussi ethniquement. C'est une agression de type fasciste.

ATTENTION

THIS 1S NOTA

CONCENTRATION

CAMP

« Attention. Ce n' est pas un camp de concentration. »

• Qu'en est-il du mouvement pacifiste?

MAURICE : Ce n'est pas un mouvement structuré comme en Belgique, par exemple. D'abord, en raison de la division en Etats différents. Ensuite, les pacifistes sont divisés entre eux sur des questions comme l'intervention étrangère, la présence des Nations-Unies, etc. Leur contribution à la paix se concentre sur l'aide aux réfugiés.

• Et l'extrême droite ?

JOSE : Pendant longtemps, c'est une "vérité" unique qui a circulé, parmi les jeunes notamment. Maintenant, avec le multipartisme, il y a une tendance généralisée à réexpliquer l'histoire. Des failles apparaissent dans la "vérité". On découvre, par exemple, que des milliers de réfugiés de droite renvoyés en Yougoslavie ont été massacrés par les partisans.

L'extrême droite utilise évidemment cet épisode. Les adultes se souviennent des atrocités fascistes, mais pas les jeunes. Cela crée un profond désarroi, qui se mêle à celui de la crise sociale - 100 000 chômeurs en Slovénie, sur une population de 2 millions de personnes!

Il y a déjà eu des manifestations antiréfugiés et des affrontements avec des skinheads. Si le conflit dure, il risque d'y avoir en retour chez les jeunes Musulmans une radicalisation de type intégriste — le plus gros de l'aide jusqu'à présent vient des pays musulmans.

C'est donc très important de pouvoir montrer que l'aide que nous apportons est une aide des forces de gauche, une aide antifasciste. *

La Gauche, septembre 1992

1) Voir Inprecorn° 360 du 8 octobre 1992.

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