Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SOMALIE

La charité de la onzième heure

· Inprecor n° 361, 23 octobre 1992 · p. 14-16 · 2 542 mots

HUIT ans après l'Ethioété gratifié des images culpabilisantes de la famine degré. Cependant, la crise économique et la multiplication des conflits à la périphérie du monde industrialisé — Yougoslavie, Moyen-Orient - sans compter la situation dans les différentes républiques de l'ancienne URSS, n'ont pas permis une mobilisation comparable à celle de 1984-1985. Et pourtant, l'évaluation de la situation préconise l'engagement de moyens sans précédent, y compris des casques bleus afin d'assurer la protection des convois d'aide alimentaire (1).

Les affrontements de Mogadiscio, qui se prolongent depuis près de deux ans, ont déjà fait plusieurs dizaines de milliers de victimes. Les combats se sont étendus à l'ensemble du Sud du pays, sans compter la persistance de flambées de violence au Nord, dans le Somaliland et le Madjertein. « L'anarchie tribale est déjà, paradoxalement, une réalité dans un des rares pays d'Afrique unifié par une culture et une langue communes » (2), pouvait-on déjà lire en 1989. Elle n'a cessé de s'amplifier et de s'étendre depuis. Comment un pays charnière entre les riches émirats du Golfe et l'Afrique, situé dans une zone stratégique, qui fut un terrain privilégié des rivalités entre grandes puissances, a-t-il pu atteindre un tel degré de désolation dans une quasiindifférence ?

Le flou des frontières

Le partage colonial de la fin du XIXe siècle fragmente l'espace des Somali entre les tutelles italienne, anglaise, française et éthiopienne. La délimitation de ces juridictions territoriales vient contrecarrer la conception nomade de l'espace qui s'appuie sur la propriété clanique des points d'eau. Un tel équilibre social nécessite un processus de confrontation-négociation permanent entre les groupes d'éleveurs qui s'emploient activement à tisser un réseau de relations économiques et matrimoniales allant du pâturage traditionnel au marché de la ville. Equilibre précaire où la violence s'exerce la plupart du temps à l'arme blanche (3).

La domination étrangère et non musulmane a suscité des résistances, en particulier la guérilla menée durant 20 ans par Mohammed Abdillé Hassan, surnommé le "Mad Mullah" (le mollah fou) par les Anglais. Issu d'un clan darod ogadeni, il a défié le pouvoir britannique de 1899 à 1920. Malgré l'absence d'unanimité autour de son combat, marqué par des clivages tribaux et religieux, l'histoire a retenu la contribution de Mohammed Abdillé Hassan à l'émergence d'un sentiment d'identité nationale somali au-delà des frontières de la République de

Dès l'Indépendance, l'irrédentisme des autorités de Mogadiscio constitue l'axe politique principal. Les cinq branches de l'étoile sur fond bleu du drapeau somalien symbolisent la Grande-Somalie comprenant le Somaliland et la Somalie ex-italienne (réunis en 1960 au sein de la République de Somalie), Djibouti, l'Ogaden et le Nord-Est du Kenya. A partir de 1964, Ethiopiens et Somaliens s'affrontent sur une ligne de démarcation jamais négociée, chacun des deux belligérants soutenant des mouvements de guérilla de part et d'autre de la frontière.

Si la Somalie a pu faire jouer en sa faveur le réflexe d'identité ethnique des Ogadeni, l'Ethiopie, de son côté, s'est appuyée sur les clivages tribaux des Somali. Cette confrontation a atteint son paroxysme au cours de la guerre de l'Ogaden (1977-1978). L'agression somalienne, alors que le régime révolutionnaire d'Addis Abeba devait faire face à une offensive des fronts érythréen et tigréen, a provoqué un revirement des Soviétiques qui ont appuyé massivement l'Ethiopie en fournissant des armes et des troupes lui permettant de repousser les

La défaite de l'Ogaden, en 1978, a forcé les Somaliens à se replier sur les problèmes intérieurs et la "politique des clans", masquée par le "pansomalisme", n'a pas tardé à ressurgir. Durant dix ans, le chef de l'Etat et son clan, les Darod-Marehan, ont manœuvré avec succès, profitant des divisions de l'opposition. Mais, il faut revenir à l'interprétation du combat mené par Mohamed Abdillé Hassan. Aujourd'hui, au vu des récents événements, il conviendrait de privilégier l'antagonisme entre Issak et Darod. En effet, au cours de la guerre qui a opposé les troupes coloniales anglaises aux derviches du "Mad Mullah", il ne faut pas négliger le rôle des Issak qui ont combattu aux côtés des Britanniques, afin de garantir l'intégrité de leurs espaces pastoraux.

La guerre des elans

Dès le début des années 80, le régime de Syad Barré doit faire face à la rébellion des Madjertein, une des trois branches de tribus darod, regroupés au sein du Front démocratique du salut somalien (SSDF). Le danger sera écarté grâce à l'écrasante supériorité de l'armée somalienne et au relatif isolement des Madjertein, implantés à l'extrême Nord-Est du pays.

En revanche, la dissidence issak du Mouvement national somalien (SNM), guerre civile sanglante.

SOMA

La chari onzièm

Le renversement du régime du général Mohar ans de guerre civile (voir Inprecor n° 331 du 2 un monde polarisé par la crise du Golfe. Plus capitale, Mogadiscio, où deux clans hawiyé se avec le spectre de la famine en toile de fond, gouvernements, plus préoccupés par la situati selon le secrétaire général des Nations-Unies, B de juillet 1992, on assiste à un scénario de "

gouvernements et les Nations-Unies se sont e organisations non gouvernementales (ONG) qu pied face à une situation qu

François fondé en 1981, va plonger le pays dans une

En 1988, face à l'infiltration d'éléments

SNM dans les villes, à Hargeisa, Burao et

Erigavo, l'armée, appuyée par l'aviation, a méthodiquement bombardé ces localités afin d'en reprendre le contrôle. La majorité de la

Un obus serbe est to

Bosniaques qui faisai devant une boula

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ité de la e heure ned Syad Barré, en janvier 1991, après trois

4 mai 1991) est passé presque inaperçu dans récemment, les combats qui ont déchiré la disputent les dépouilles d'un Etat moribond, l'ont guère ému les opinions publiques et les on en Yougoslavie — la « guerre des riches », utros Boutros-Ghali. Toutefois, depuis le mois branle-bas de combat" pour la Somalie. Les afin décidés à emboîter le pas aux quelques i, depuis le début de l'année, ont lutté pied-àne cessait de se dégrader.

PIGUET * population civile s'est alors enfuie et a trouvé refuge dans des camps installés le long de la frontière éthiopienne. Cet exode a singulièrement renforcé le SNM, dont les bases arrière pouvaient désormais bénéficier d'une aide internationale.

A la fin 1990, l'apparition d'une opposinbé sur des ent la queue

C'est quoi une boulangerie?

PLANTi des quartiers de la ville.

de la feuille de coca.

la population somalienne (5).

60 000 tonnes mensuelles (6).

d'études du développement de Genève.

14 septembre 1992. Sur l'Ethiopie, juillet 1991.

Libération, 4 août 1989.

tion armée hawiyé sous la dénomination de Congrès de la Somalie unifiée (CSU) a précipité les événements. Subissant une double pression militaire au Nord et autour de Mogadiscio, Syad Barré et ses troupes darod ont dû quitter la capitale après un mois de combats, non sans avoir bombardé la plupart

Depuis, la guerre n'a pas cessé dans toute la partie sud du pays. Hawiyé et Darod se disputent le contrôle de la "zone utile" du boursi. pays, située entre les fleuves Ouebbi Chebelle et Juba. Dans la capitale et ses environs, deux clans hawiyé rivaux, les Abgal sans compter leurs alliés Murosade — derrière le président intérimaire Ali Mahdi Mohamed, et les Habr Gedir soutenant, de leur côté, le commandant de la branche armée du CSU, le général Mohamed Farah Aïdid, s'affrontent, afin de contrôler notamment les flux d'importations, soit l'aide internationale et le khat, un excitant naturel dont les effets sont assez similaires à ceux

Face à une situation politique et militaire instable et dans un environnement fragile, sujet à la sécheresse, la famine trop long- Darod temps ignorée frappe désormais un tiers de

Une aide parcimonieuse

Depuis les combats de novembre 1991, plusieurs agences humanitaires ont tiré la sonnette d'alarme. L'une d'entre-elles, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a décidé de lancer une opération d'envergure sans attendre des soutiens internationaux encore improbables. Dès le début de 1992, environ 600 cuisines communautaires ont été installées dans tout le pays afin de nourrir près d'un million de personnes à bout de forces et d'éviter ainsi le pillage des denrées. 80 000 tonnes ont été fournies par le CICR depuis le début de l'année 1992 mais cela reste notoirement insuffisant par rapport aux besoins évalués entre 50 000 et

Environ six mois après les premiers appels, les gouvernements et les médias découvrent l'ampleur de la catastrophe : « Devant cette non-assistance à population en danger de mort, un petit nombre d'organisations non gouvernementales continuent

*François Piguet est économiste à l'Institut universitaire

1) Selon la presse américaine, l'effort demandé en faveur d'une force de paix en Somalie est jugé trop important (7,5 millions de dollars), compte tenu des engagements prioritaires en Yougoslavie et au Cambodge, sans compter l'aide accordée à la Russie. International Herald Tribune, 29 avril et 13 mai 1992. A noter que les premiers casques bleus sont arrivés à Mogadiscio le voir Inprecor n° 335 du 19

2) Stephen Smith, "Coup de barre chez les Somaliens", péniblement à soutenir la Somalie à bout de bras. En premier lieu la Croix-rouge internationale qui consacre désormais le quart de son budget global "opération" à ce qu'elle estime être la plus grande tragédie qu' ait connue l'Afrique » (7).

La sécurité des convois n'étant pas assurées en raison de la persistance des combats et des convoitises que suscite l'aide, le CICR s'est départi, par pragmatisme, du principe de neutralité et de protection basée sur le respect de l'emblème de la Croix-

3) La plupart des voyageurs du XIXe siècle témoignent de leur rencontre avec des populations nomades farouches mais armées de lances et d'épées.

4) Pierre Rondot, "Quelques remarques sur le personnage et le rôle historique de Mohammed Abdillé Hassan*, Pount, Bulletin de la société d'études d'Afrique Orientale, n° 8, 1970

5) La population de la Somalie est estimée à environ 6 millions d'habitants, selon les chiffres de la Banque mondiale. Rapport sur le développement dans le monde, 1990.

6) On ne parle malheureusement pas assez de la Somalie. Chaque jour 500 enfants meurent de malnutrition. Tribune de Genève, 2 juin 1992.

7) Stephen Smith, Libération, 29 juillet 1992.

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= SOMALIE Rouge. Il a accepté la présence d'escortes armées précédant tous ses convois (8). Quelque 3 000 hommes dans les deux secteurs de la capitale participent à cette protection monnayée par les chefs de milice, lesquels louent les véhicules de protection. Le port est également placé sous "la protection" de milices.

Locations et prélèvements sur les stocks de l'aide assurent des revenus confortables aux "seigneurs de la guerre" et le phénomène ne fait que croître — aujourd'hui, seuls les miliciens sont assurés de manger à leur faim. On peut voir ici la résurgence de la tradition caravanière où l'on louait les chameaux de bât et l'on assurait la sécurité des caravanes le temps de la traversée du territoire tribal, contre rémunération (9).

L'autre marché fort disputé est lié au khat. Avec l'urbanisation, l'usage quotidien du khat s'est fortement développé parmi les populations de la Corne de l'Afrique. Il en résulte un marché considérable, dopé par la guerre car tous les combattants en mâchent et les prix sont élevés. L'acheminement du khat, qui doit impérativement être consommé frais, a suscité la mise en place de filières à partir de la frontière kényane. De petits avions sont utilisés pour acheminer le khat à proximité de Mogadiscio où l'on se bat pour le contrôle des pistes d'atterrissage.

Face à une telle situation, l'exode de plus de 300 000 Somaliens vers le Kenya, ainsi que les concentrations de population dans certaines localités comme Baidoa, ont contribué à l'extension de la famine. Elle frappe désormais un pays limitrophe touché par la sécheresse et qui doit faire face en même temps à un afflux de réfugiés en provenance de Somalie, d'Ethiopie et du Sud-Soudan (10). La famine est d'autant plus spectaculaire que, beaucoup d'éleveursnomades totalement démunis, ont attendu jusqu'à la dernière limite avant de se résoudre à quitter leurs pâturages et points d'eau traditionnels. Privés de leur capitalcheptel et de leur mobilité, les populations nomades sont particulièrement vulnérables.

Alors que l'on a pu noter un grand désintérêt au cours du premier semestre de l'année 1992, à partir de juillet, les images de la ville-mouroir de Baidoa ont eu le même effet sur les opinions publiques occidentales que le fameux reportage sur le camp de Korem, en Ethiopie, diffusé en octobre 1984 (11).

Certes, la situation de guerre catastrophique que connaît le pays ne relève pas de la responsabilité immédiate des pays du Nord, bien que ces derniers aient largement fourni les arsenaux dans lesquels les milices puisent aujourd'hui leur force militaire. Mais il est frappant de voir que, huit ans à peine après la famine éthiopienne, rien ou presque n'a été fait pour éviter une nouvelle catastrophe majeure.

Médiatisation de la famine

Suite à la médiatisation de la famine, on a assisté à une véritable rush des organisations humanitaires pressées de se positionner dans le pays. Le manque de coordination des efforts et l'improvisation dont ont fait preuve un certain nombre d'agences gouverne-

Eteignez-moi ça ! Votre repas va refroidir.

SOMALIA mentales ou autres, ont incité la presse à parler d'« embouteillage humanitaire » (12) et à relayer les critiques sévères adressées à l'ONU. De leur côté, les Etats-Unis ont décidé d'accorder une aide alimentaire massive de 145 000 tonnes. Là encore, il est frappant de voir que les premières distributions n'ont pu être opérées que grâce à un prélèvement de denrées sur les stocks du Programme alimentaire mondial (PAM) (13).

Ainsi, à part quelques ONG, aucune aide alimentaire n'a été pré-positionnée dans la région. Compte tenu des séquelles cérébrales que peuvent subir de jeunes enfants dénutris, ne doit-on pas une fois de plus constater qu'il est trop tard? Certes, il est moralement impossible de rester les bras croisés mais il faut se rendre à l'évidence, l'aide internationale contribue aujourd'hui à nourrir une génération perdue.

Une autre caractéristique de la "charité de la onzième heure" réside dans son coût en hommes et en matériel. Le recours au pont aérien tait les coûts astronomiques de la tonne (14). A travers la télévision, l'engagement des gouvernements et des agences paraît total. Cependant, six mois plus tôt, la catastrophe aurait peut-être été limitée aux zones de combat, en évitant probablement l'extension de la famine à certaines régions du Kenya avec toutes les conséquences politiques et économiques pour un pays qui s'est révélé très fragile. *

10 octobre 1992

8) "Le CICR doit recourir à l'escorte armée", Le Nouveau Quotidien, 19 février 1992.

9) A. Bardey, Barr Adjam, Souvenirs d'Afrique orientale 1880 -1887, CNRS, Paris, 1981.

10) Les réfugiés affluent à la frontière kenyane au rythme de 100 par jour (11 juillet 1992). Les chiffres des réfugiés, selon le HCR : Ethiopie 500 000, Kenya 300 000, Europe 100 000, Yémen 65 000 et Diibouti 15 000 (18 août).

11) "La ville-mouroir de Baidoa", J. Perlez, New-York Times, 19 juillet 1992.

12) Libération, 26 août 1992

13) La mise en route du pont aérien américain "Provide Food" a été retardée au 28 août ; en guise de comparaison, les engagements en matière d'aide alimentaire de la CEE en 1992 s'élevaient à 185 000 tonnes. Le Monde, 15 septembre 1992.

14) En 1985, le coût de la tonne d'aide alimentaire dans le cadre d'un pont aérien entre Khartoum et le Darfour revenait à 1000 dollars. Earthscan Feature, 18 octobre 1985.

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