Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CEI

Le gendarme russe de la CEI

· Inprecor n° 361, 23 octobre 1992 · p. 3-7 · 5 045 mots

URSS et Russie

SOUDAIN, la discussion - menée de longue date à l'intérieur des cercles du pouvoir — concernant les objectifs de la politique extérieure de la "nouvelle" Russie, à la fois en relation avec

1 '"étranger proche" (principalement, la Communauté des

Etats indépendants - CEI) et au sujet du "nouvel ordre mondial", a éclaté au grand jour. Les fractures internes de l'alliance "eltsinienne" étaient de plus en plus évidentes — notamment sur la question de la seconde phase de la réforme économique, concernant laquelle les monétaristes purs et durs, autour du Premier ministre Gaïdar, avaient subi les attaques du lobby industriel (1). Mais le débat sur les relations extérieures de la Russie montre, de façon peutêtre plus ostentatoire, la nature composite et instable de l'alliance qui soutient Eltsine.

Dans l'appareil, les clivages sur ce sujet étaient déjà manifestes avant la formation de la CEI, en décembre 1991. Au cours des négociations prolongées sur l'union économique entre les anciennes républiques soviétiques, au lendemain du coup d'Etat d'août

1991, deux positions principales sur le rôle de la Russie par rapport aux autres Etats avaient déjà été exprimées.

La première position — d'inspiration

"unioniste", accompagnée d'un projet économique conçu par l'expert Yavlinski — prônait à la fois la formation d'une union économique centralisée et d'un centre fort, basé à Moscou, afin de préserver la majeure partie des liens économiques de l'Union soviétique.

Cela impliquait que la Russie assumerait la direction d'une telle union avec l'intégralité du centre de l'ancienne

Union — une option qui a été finalement invalidée par la destruction de l'alliance gorbatchévienne au centre et par l'indépendance des républiques de la périphérie.

En même temps, un courant

"libéral" — qui s'exprimait en faveur du projet d'union économique de l'ancien collaborateur de Gorbatchev, Chatalin — affirmait qu'il valait mieux qu'au départ la Russie laisse partir les autres républiques, pour ensuite mieux asseoir son hégémonie à

— Inprecor n° 361 du 23 octobre an 5 novembre 1992

CEI travers son seul poids économique dans la région. garanties institutionnelles de l'hégémonie russe s'opposait à une domination russe assurée essentiellement par des moyens économiques et diplomatiques.

"hégémonie" "unioniste" vieux centre, et comme résultat de la sécession de facto de la plupart des autres républiques de l'Union soviétique — le développement le plus dramatique étant le référendum ukrainien du ler décembre 1991 —, il dut se résoudre à une solution plus proche du second modèle. La CEI a été le fruit du compromis qui s'en est suivi. « rupture avec le passé totalitaire de l'URSS » et la construction de la CEI étaient conformes à la volonté des Russes. Mais il est très difficile de prouver — voire même

Contre toute attente, le 9 septembre 1992, le président Boris

Eltsine a annulé son voyage au Japon — voyage préparé depuis plusieurs mois et sur lequel les libéraux de l'élite dirigeante misaient beaucoup. Ce changement de programme n'est pas qu'une simple manœuvre ; comme le notent les Izvestia du 11 septembre 1992 : « L'annulation de la visite témoigne d'un changement du rapport de forces dans la direction russe. »

Poul FUNDER LARSEN

Pour résumer, une stratégie basée sur les

"Centralisme" contre

Eltsine aurait sans doute préféré l'option

, mais, pour se débarrasser du casiennes.

Les "eltsiniens" affirment que cette de rendre crédible — une telle affirmation, étant donné que la CEI a été mise au point à huis clos et qu'Eltsine n'a laissé aucune chance à la population d'exprimer son sentiment sur cette question constitutionnelle décisive

(par exemple, par un référendum). Il est peu probable que la majorité des Russes aurait approuvé la construction de la CEI — bien qu'une minorité seulement souhaite un retour de l'URSS sous sa forme bureaucratique et hyper-centralisée. Reste le fait qu'une majorité nette en Russie (de même qu'en Ukraine, au

Kazakhstan et ailleurs) a voté pour le concept, même vague, d'"union rénovée", lors du référendum du 17 mars 1991.

Un récent sondage montrait que le soutien à un certain type d'union restait très fort en Russie — 69 % des Moscovites affirment être affligés par la désintégration de l'ancienne Union soviétique (2).

Il est important d'analyser la véritable genèse de la CEI : la Communauté des Etats indépendants, fondée à Minsk le 8 décembre

1991, comptait seulement trois républiques

— la Russie, l'Ukraine et la Biélorussie.

Cette décision unilatérale de la part de ces trois républiques — les plus prospères après le départ des Pays baltes — a suscité la colère des laissés-pour-compte, principalement les républiques d'Asie centrale et transcau-

Une communauté aux foreeps

Deux semaines après sa proclamation, huit autres républiques rejoignaient la CEI au sommet d'Alma-Ata, mais la logique de l'accord de Minsk — apparemment orchestré par la

Russie -

- demeurait : les membres de "première classe"

restaient liés entre eux, par une série d'accords et d'institutions formalisés (avec également l'espoir de tenir l'Ukraine

"indisciplinée" à sa place), tandis que les républiques de

1) Pour un traitement plus détaillé de ce sujet, voir "Plan de misère", Inprecor n° 358 du

11 septembre 1992.

2) Izvestia, 24 août 1992. Sur la formation de la CEl, voir Inprecor n° 345 du 31 janvier 1992.

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CEI "seconde classe" n'avaient plus aucune influence politique, mais pour des raisons économiques, étaient contraintes de demeurer des "satellites" de la communauté slave (3).

Cette attitude de "cavalier seul" est une constante dans les relations de la direction russe avec les autres républiques — au-delà de ses démêlés internes sur les caractères spécifiques de ses relations avec le "proche étranger". La preuve est apportée par l'appropriation par la Russie de la plupart des institutions de l'ancienne Union, et se revendiquant, en plus, comme le seul "successeur" de l'Union soviétique dans l'arène internationale — au Conseil de sécurité de Organisation des Nations-Unies (ONU), par exemple (4).

Cette ligne de conduite est évidemment basée sur le potentiel géo-politique et économique important de la Russie - qui dispose, en effet, de 61 % du produit national brut (PNB), de 76 % du territoire, de 90 % du pétrole et de 75 % du gaz naturel de l'ancienne URSS (5). La Russie dépend moins que les autres, en principe, du maintien des liens économiques de l'ancienne URSS PRESIDENCE - en 1988, ses échanges avec les autres républiques représentaient 13 % du PNB, alors qu'ils étaient de 27 % pour l'Ukraine, de 29 % pour le Kazakhstan et de 34 à 50% pour toutes les autres républiques. La plupart des analyses confirment que la Russie profitera de la modification générale du commerce dans la CEI, consécutive à l'introduction des cours du marché mondial. Il est néanmoins évident que la rupture des liaisons inter-républiques entre entreprises va causer des ravages dans les économies de tous les Etats — en 1992, le commerce russe avec les autres membres de la CEI a été réduit de 48 % (6). L'Occident comme boussole

Andreï Kozirev, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Eltsine-Gaïdar, est devenu un symbole de l'orientation pro-occidentale de la politique étrangère russe. En matière de relations extérieures, le "gaïdarisme" consiste à prioriser les liens étroits - c'est-à-dire l'obédience — avec le Fonds monétaire international (FMI) et d'autres institutions occidentales.

A vrai dire, l'absence de position de principe et les tentatives de conciliation avec les principales puissances impérialistes, afin d'obtenir autant de soutien économique que possible, semble être un leitmotiv des affaires étrangères russes. C'est ainsi qu'il faut comprendre, la position russe concernant la crise yougoslave : au départ, les dirigeants russes avaient des réticences à soutenir les sanctions contre la Serbie, mais, fina-

Un hebdomadaire conservateur a reproduit un mémorandum de l'ambassadeur russe au Nations-Unies : « Il est très important de ne pas s'opposer sur ce point aux pays occidentaux et aux Etats-Unis, où l'opinion publique est fortement anti-Milosevic. (...) Notre pays ne doit pas être assimilé à Milosevic, surtout pas à la veille du sommet qui se tiendra aux Etats-Unis » (7).

Toutefois, comme le gouvernement Gaïdar rencontre une opposition croissante, les pressions sur Kozirev pour qu'il modifie le cours de la politique extérieure russe augmentent aussi. Dans un article important, paru dans la publication libérale Nevassimaïa Gazeta, au printemps 1992, Sergueï Stankevitch, un conseiller de Boris Eltsine, critiquait Kozirev. Stankevitch signalait l'existence de deux positions principales parmi les cercles gouvernants sur « la place de la Russie dans le monde ».

D'une part, les "atlantistes" voudraient donner la priorité aux relations avec l'Occident et ancrer fermement la Russie dans les institutions de la prétendue "communauté du monde civilisé" contre les "Eurasiens", qui, eux, prôneraient une défense plus intransigeante des "intérêts russes" à l'intérieur de l'ancienne Union soviétique et une orienta-

3) Les accords des 8 et 21 décembre 1991 sont reproduits. notamment, dans Labour Focus on Eastern Europe de janvier 1992. Pour plus de commentaires sur la formation de la CEl, voir David Seppo, "Vers quelle "communauté" ?*, Inprecor n° 343 du 20 décembre 1991.

4) Une des plus importantes exceptions à cette règle a été, jusqu'à très récemment, la dette extérieure de l'ancienne URSS, pour laquelle la Russie n'était pas pressée du tout de se poser en "successeur".

Toutefois, durant les derniers mois, la Russie a signé des accords bilatéraux avec plusieurs autres Etats membres de la CEl, chacun assumant sa part de la dette en échange de biens de TURSS à l'étranger (les ambassades entres autres).

tion aussi bien tournée vers l'Asie et le Moyen-Orient que vers les puissances occidentales et leurs institutions — la Communauté économique (CE), par exemple (8).

La perspective des "atlantistes" est, en réalité, une continuation et un approfondissement du projet Gorbatchev/Chevarnadzé, tandis que les "Eurasiens" veulent, au moins, une rupture partielle dans la ligne prévalant dans la politique extérieure sovié tique depuis 1985. Ces deux courants coïncident grosso modo avec les différentes perceptions des réformes économiques à l'intérieur du bloc eltsinien — la ligne ultra-monétariste de Gaïdar, et les orientations de l'alliance des industriels autour de Volsky/Routskoi.

Ce conflit refait surface à l'occasion de l'éventuelle mise sur pied d'un ministère indépendant du ministère des Affaires étrancandidat potentiel pour un tel poste — accentuer l'approche Russie dans ses relations avec le "proche étranger". Stankevitch a réclamé des sanctions contre l'Estonie et la Lettonie, à cause du traitement infligé aux minorités russes dans ces Etats, et, au début de l'été 1992, il a accusé la Moldavie de pratiquer « l'assassinat systématique des russophones » (9).

Pompiers pyromanes

Tout au long du printemps et de l'été 1992, la Moldavie et la question de la région du Transnitrie ont été le terrain d'essai pour la nouvelle approche interventionniste, qui gagne en audience dans les états-majors de la direction russe (10). Le cas de Kozirev, le "modéré", est parlant : en avril 1992, sur une radio russe, dans une intervention mesurée, il a dit que les Russes ne devaient « pas pro-

5) Narodnoe Khozyaistvo SSSR v 1990 godu, Moscou 1991.

6) Izvestia, 18 septembre 1992, Le président kazakh, Nazarbaïev, a récemment affirmé que 85 % de la chute de la production des Etats de la CEl pouvait être attribuée à la rupture des liens économiques entre les républiques.

7) Den, du 7 au 13 juin 1992.

8) Nevassimaia Gazeta, 28 mars 1992. Ce clivage a, bien entendu, une histoire — par exemple, dans la distinction traditionnelle entre slavophiles et occidentalistes (zapadniks) dans la pensée russe.

9) Trud, 12 juin 1992 et Izvestia, 8 juillet 1992.

10) Pour connaitre la toile de fond du conflit de Transnitrie, voir Colin Meade, "L'enjeu moldave", Inprecor n° 356 du 3 juillet 1992.

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voquer des sentiments russophobes en Moldavie, parce que 75 % des Russes et russophones vivant en Moldavie habitent au-delà de la Dniestr, sur sa rive droite » — reconnaissant implicitement que, même sur la rive gauche, les Russes constituent une minorité (environ 25 %). Pourtant deux mois plus tard, le ton avait changé - dans une interview aux Izvestia, sous le titre "Andrei Kozirev n'exclut pas la possibilité d'une modification des frontières à l'intérieur de la CEI", le ministre des Affaires étrangères a émis des propos de mauvais augure : « Concernant la région de Transnitrie, il est important que la Moldavie abandonne ses positions irréalistes. Je ne comprends pas pourquoi la Moldavie devrait à tout prix être un Etat unitaire, quand il inclut des régions comme le Transnitrie et celle où vivent les Gagaouzes. (...) Il est indispensable d'accorder à la Transnitrie un statut juridique et particulier — pour l'instant, à l'intérieur de la Moldavie — il n'y a pas aujourd'hui d'autre issue. Plus tard, il y aura peut-être des solutions différentes » (11).

La provocation, une méthode de direction

Kozirev reste dans les limites du discours diplomatique, mais d'autres ont été plus précis dans leurs propos. Le nouveau commandant de la 14e armée russe, stationnée en Transnitrie, Alexander Lebed, qui a remplacé un général moins belliqueux, fin juin 1992, a fait clairement savoir que le conflit avec le gouvernement fasciste moldave ne pourrait, à son avis, être résolu que par la sécession de la Transnitrie -— et sa probable incorporation à la Russie. Il ne s'agit pas seulement là d'un écart de langage chauvin, car la 14e armée russe ainsi que toutes les institutions russes aident les insurgés slaves : « L'aide est apportée en sous-main. Les employés du ministère de l'Intérieur russe servent dans le bataillon de la Dniestr, l'équivalent des troupes spéciales du ministère [de l'Intérieur, ndlr] (OMON) dans la République de Transnitrie. Le gouvernement russe fait semblant de ne rien voir, alors que des usines russes vendent à Tiraspol des armes à feu et des véhicules militaires, qui étaient bons pour la ferraille. (...) Des volontaires venus de Russie — pas seulement des Cosaques — se battent au sein de différentes formations armées sans que la justice russe ne les inculpe du moindre crime » (12).

Pour l'heure, les hostilités ont cessé, grâce à un cessez-le-feu moldavo-russe mais, en réalité, la Russie est parvenue à arracher d'importantes concessions en utilisant la République de Transnitrie autoproclamée — qui continue à développer ses internes - structures comme un bélier. Bien que le cas de la Moldavie soit l'exemple le plus parlant des interférences russes, on pourrait en citer d'autres.

Géorgie, par

En exemple, on peut penser que la Russie a joué un rôle clef dans le renversement du président Gamsakhourdia par un coup d'Etat qui a installé au pouvoir Chevarnadzé, supposément loyal à

Moscou.

Mais les relations russo-géorgiennes ont, malgré cela, été récemment moins que cordiales.

La demande d'incorporation à la Russie de l'Ossétie du Sud, réfractaire, a été entendue au sein du Soviet suprême russe — et lors d'une rencontre avec les

Cosaques de Russie méridionale, Eltsine a déclaré que les révisions de frontières avec la Géorgie n'était pas définitivement réglées (13).

Les tout derniers développements en

Abkhasie, où Eltsine menace d'intervenir directement, et au Tadjikistan, où les forces russes sont en train d'être déployées, soulignent le tournant dans le sens d'une plus grande intervention directe de la part de la

Russie.

Il y a aussi des signes indéniables des ambitions impériales de la direction Eltsine dans ses relations avec l'Ukraine, notamment sur la question de la Crimée. En août

1992, Routskoï a déclaré, avec la brutalité qui lui est coutumière, en s'adressant au conseil des Atamans (chefs) cosaques : « La

Crimée était russe — elle a été arrosée de sang russe, et doit rester russe » (14). Le fait que ce genre de commentaire ait été fait deux mois après le sommet russo-ukrainien de Dagomys — qui semblait avoir introduit un certain apaisement dans les relations entre les deux pays —, est révélateur de l'instabilité et de la lutte de fractions continuelle qui se déroule au sein de la direction russe.

Redistribution des cartes

Cette évolution dans les comportements de la Russie envers les autres Etats de la CEI coïncide avec un changement important au sein de l'establishment de la défense russe.

En mai 1992, Eltsine, a, de façon surprenante, nommé le général conservateur et vétéran de la guerre d'Afghanistan, Pavel Gratchev,

CEI au poste de ministre de la Défense russe. Dans la foulée, plusieurs "faucons" conservateurs - dont la plupart avait fait leurs preuves en Afghanistan — ont été promus à de hautes fonctions à la tête de l'armée russe. La promotion au poste de Vice-ministre de la Défense de l'archi-réactionnaire Boris Gromov — ancien bras-droit de Boris Pougo, le ministre de l'Intérieur qui s'est suicidé à la suite du coup manqué d'août 1991 — a peut-être été le changement le plus significatif. Mais d'autres militaires conservateurs - entre autres le célèbre ancien commandant des troupes soviétiques en Pologne, Dubynin, et Alexander Lebed — ont également été promus à

Tandis que les conservateurs jouent un rôle de plus en plus essentiel, le haut-commandement de la CEI, sous la direction d'Evgueni Chapochnikov, est en train de perdre du terrain. Mais, même ce dernier a critiqué la ligne qui prévaut actuellement en Russie en matière de relations extérieures. Fin juin, il s'est ouvertement prononcé contre toute concession au Japon sur le sujet

11) Izvestia, 9 juin 1992. Les Gagaouzes constituent une minorité turcophone de Moldavie.

12) Sobesednik n° 30, juillet 1992.

13) ITAR-TASS, 22 juillet 1992. Le gouvernement géorgien a déclaré à plusieurs reprises que des troupes russes sont engagées dans le conflit en Ossétie du Sud. Voir, par exemple, Izvestia, 20 juin 1992.

14) Cité par le RFE/RL Bulletin de recherche n° 33 de 1992. La Crimée a été transférée à l'Ukraine en 1954. Environ deux tiers de sa population est russe : néanmoins 54,1 % de ses habitants ont voté pour l'indépendance de l'Ukraine lors du référendum de décembre 1991.

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sensible des îles Kouriles : « La Russie n'est pas devenue faible ou chétive au point de commencer à échanger des territoires contre quelques avantages temporaires. »

La question des îles Kouriles est devenue clef pour les différentes fractions qui essayent de peser sur la politique étrangère russe. Durant l'été, de hauts-gradés — y compris Gratchev — ont appelé à rejeter les revendications territoriales japonaises. Ceci a été plus d'une fois exprimé dans des commentaires publics, contredisant frontalement la ligne officielle prudente d'Eltsine et de Kozirev. De plus, les secteurs qui refusent des concessions semblent pouvoir compter sur un soutien considérable de la population. Selon un sondage effectué la veille du départ prévu d'Eltsine, 76 % des personnes interrogées étaient hostiles à la cession des îles, alors que seulement 13 % y étaient favorables (15).

Les forces opposées à l'orientation pro-occidentale de Kozirev ont trouvé un écho dans l'opinion publique grâce à leurs slogans populistes sur l'intégrité territoriale de la Russie et la nécessité de défendre les 25 millions de Russes vivant à l'étranger (c'est-à-dire les autres anciennes républiques soviétiques).

L'épouvantail d'un exode des Russes depuis les républiques non-russes a été agité — alors que le nombre des Russes qui reviennent était de l'ordre de 500 000 en 1991, et que 600 000 autres sont attendus cette année (16). La surenehère nationaliste

Quoi qu'il en soit, l'objectif de cette rhétorique — adoptée par une partie importante de l'élite russe — est clair : il porte sur la question du "devenir de l'Etat russe" sur les devants de la scène, à une période de crise socio-économique sans précédent, de façon à paver la voie à des solutions nationalistes et autoritaires (17).

Dans des commentaires officiels,

Soldats de l'armée ukrainienne (anciennement soviétique) lors de manœuvres (DR). l'Occident a exprimé une préoccupation croissante à propos de la montée des tensions nationales dans l'ancienne URSS ; mais des signes montrent, en réalité, que ses dirigeants ne sont pas contre l'octroi à la Russie de certaines libertés en tant que gendarme de la CEI. Il était frappant de voir à quel point Eltsine avait durcit le ton à l'égard de la Moldavie, par exemple, à son retour d'une rencontre avec l'administration des Etats-Unis, en juin 1992. Cela a sans doute apporté de l'eau au moulin de la fraction "interventionniste" au sein de la direction russe — poussant certains de ses membres à formuler une nouvelle "doctrine Monroe" pour la CEI et ses environs.

Le président de la commission du Soviet suprême pour les Affaires étrangères, Evgueni Ambartsoumov, l'a dit clairement : « En tant que successeur légal, internationalement reconnu, de l'URSS, la politique étrangère de la Fédération russe doit être basée sur une doctrine qui fasse de la totalité de l'espace géopolitique de l'ancienne Union une sphère d'intérêts vitaux - suivant en cela l'exemple de la doctrine Monroe des Etats-Unis en Amérique latine. » Mais ceci doit être fait en bonne intelligence avec les puissances occidentales : « La Russie doit être investie par la communauté internationale du rôle de garant politique et militaire de la stabilité sur tout le territoire de l'ancienne URSS » (18).

Malgré leur vision "interventionniste" croissante, les eltsiniens maintiennent envers et contre tous que le danger de "chauvinisme russe" ne vient que de la prétendue alliance "rouge et brune" des staliniens et des nationalistes russes. Celle-ci a organisé bannière du front Russie ouvrière (Trudovaïa Rossia) - une série de manifestations à Moscou, tout au long de l'hiver et du printemps 1992, rassemblant une foule estimée entre 30 000 et 60 000 personnes.

Mais le profil "nationaliste" de ce front, et sa nostalgie de Brejnev, et même de Staline, limitent son audience à des cercles étroits et l'empêchent de toucher de larges couches de travailleurs.

Russie ouvrière est, dans la pratique, devenu un épouvantail utile aux libéraux pour stigmatiser toute sorte d'opposition, en brandissant constamment la menace d'un putsch "rouge et brun". En réalité, le principal danger ne vient pas des groupes "pro-communistes" éparpillés qui réclament la résurrection de l'Union soviétique, mais, il réside en fait, dans la rhétorique chauvine — et le soutien ouvert à des pratiques chauvinistes — qui gagne du terrain, y compris parmi la portion prétendument "respectable" de la scène politique.

L'alliance grand-russe

La formation, à la mi-juin 1992, de l'Assemblée nationale russe en est un symptôme.

Cette nouvelle organisation rassemble des nationalistes et des staliniens, mais aussi d'éminents ténors de l'aile libérale de la politique russe — par exemple, le "gouverneur" de l'île Sakhaline, dans l'Extrême-Orient russe, Valentin Fédorov — et des

L'Assemblée prône la constitution d'une Grande-Russie dont les frontières seraient celles de l'ancienne URSS, et met aussi en avant l'idée d'une "représentation proportionnelle" dans la vie publique — une proposition destinée à limiter le prétendu rôle

15) Izvestia, 7 septembre 1992. La résistance populaire contre les revendications japonaises a été, en partie, alimentée par le chantage non dissimulé du gouvernement japonais, qui refuse toute aide économique substantielle à la Russie tant que les problèmes territoriaux n'auront pas été résolus.

16) Reuters, 29 juin 1992.

17) Evidemment ceci n'implique en aucune façon un "coup de torchon" dans les directions des républiques non-russes. La majeure partie de leurs "nouveaux régimes — qui sont le plus souvent solidement ancrés dans la vieille bureaucratie — ont été portés au pouvoir par des mouvements nationaux-démocratiques ; mais leur prestation en matière de démocratie interne et de respect des minorités nationales est, dans la plupart des cas, médiocre.

18) Izvestia, 7 août 1992.

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des juifs par exemple, supposément "sur-représentés" dans le monde politique et cul-

Sur les marges de ce "courant principal nationaliste", se développent — selon les médias — un nombre croissant de petits groupes et partis, qui adhèrent à des positions ouvertement fascistes (19). Le regain d'activité des Cosaques, qui ont été formellement réhabilités par Eltsine par un décret de juin 1992, est un autre signe du renforcement de l'activisme nationaliste en Russie. En Russie orientale, plus particulièrement, des groupes de Cosaques, opérant avec de plus en plus d'assurance, organisent des attaques contre les autres nationalités.

Mais, tandis que les tendances centralisatrices et grand-russes progressent, des tendances centrifuges sont à l'œuvre au sein même de la Russie, qui, à moyen terme, représentent un certain danger pour les réformes pro-capitalistes. Le processus de fédéralisation, des minorités nationales et des régions qui optent pour une souveraineté accrue, voire pour l'indépendance, est en cours dans toutes les anciennes républiques soviétiques, mais, aujourd'hui, également en Russie, avec plus de 100 nationalités (20). Le référendum d'indépendance du Tatarstan - formellement une "République soviétique autonome" à l'intérieur de la Russie — du 21 mars 1992, a montré le potentiel explosif de cette question (21).

Même si Eltsine parvient à imposer un "traité fédératif' cette année, les problèmes essentiels ne seront pas pour autant résolus. Au contraire, les réformes libérales accroissent les inégalités et les contradictions entre régions, chacune essayant de défendre ses propres intérêts face aux pressions des autres et, en particulier, du centre. Un avant-goût de cela a été donné par le congrès des régions sibériennes qui, au début de l'été 1992, a coupé court à la menace de formation de républiques sibériennes. Le risque de tendances sécessionistes en Sibérie et en Extrême-Orient russe a été un argument avancé contre les concessions au sujet des îles Kouriles — qui aurait pu soulever la fureur dans la région.

La principale pierre d'achoppement dans les relations entre le centre et les régions restent les liens financiers, notamment la répartition des impôts sur le revenu.

Fin juin, la vaste région de Tchélyabinsk, a prévenu le centre qu'à l'avenir elle garderait un plus gros pourcentage des impôts pour son propre budget, au lieu de le transférer au centre, celui-ci n'allouant pas les moyens nécessaires pour le fonctionnement de l'industrie régionale, par exemple. Pendant ce temps, les républiques du Tatarstan, du Bachkortostan et de Yakoutie toutes en Russie - annonçaient qu'elles affecteraient la totalité des impôts locaux à leurs propres budgets, contrairement à la décision du Soviet suprême russe.

Cette tendance, qui pourrait à la longue saper toute possibilité de gouverner la fédération, pourrait s'accentuer.

Il semble donc y avoir au moins un point d'accord entre les dirigeants régionaux qui sont loyaux à Moscou et ceux qui ne le sont pas. Eltsine a dû récemment avouer l'ampleur du phénomène des régions "ingouvernables" : « Le président a affirmé que la proportion entre les régions où il y a eu accord entre la législature (régional) et les représentants de l'exécutif (national), et celles où il n'y en a pas eu, est d'environ moitié-moitié » (22).

Une "communauté" en jachère

Il n'est pas surprenant — étant donné le niveau des troubles socio-économiques dans chaque République — que la CEI ne soit pas devenue une structure de travail opérationnelle. Tout au long du printemps 1992, la construction de la CEI a semblé être au bord de la panne. La libérale Nevassimaïa Gazeta concluait, en avril 1992 : « La réalité des quatre premiers mois d'existence formelle de la CEl est que, durant cette période, la construction d'une communauté viable a échoué — et que le processus de désintégration est allé si loin que le concept même de communauté est en crise » (23). Ce jugement reste valable aujourd'hui, dans la mesure où la CEI n'a même pas été capable de produire ne serait-ce qu'une charte ou de mettre en place des institutions interétatiques détenant le pouvoir de prendre des décisions communes. La CEI pourrait pourtant survivre plus longtemps qu'initialement prévu, mais plutôt comme une association lâche entres Etats développant une coopération à (au moins) deux vitesses.

Alors que la Russie était officiellement favorable au développement du cadre et des institutions de la CEI, ses dirigeants n'ont cessé de les mettre en conformité avec leur propre programme, même au détriment des autres Etats. La politique monétaire offre un bon exemple de cette attitude : la Russie a joué le rôle d'élève modèle du FMI. Pour appliquer les réductions monétaires drastiques qui lui avaient été prescrites, une série de mesures ont été introduites — en partie à travers les institutions financières de l'ancienne URSS — qui ont, en fait, placé les autres Etats devant l'alternative suivante : se soumettre aux diktats de la Banque centrale russe ou quitter la "zone rouble". Certains l'ont quitté — ou ont annoncé leur intention de le faire — parmi ceux-ci l'Ukraine, tandis que les autres sont plus ou moins contraints de rester à cause de leur dépendance vis-à-vis de la Russie.

CEI Par conséquent, la Russie détient les leviers de commande de la politique monétaire, de même qu'elle s'est fermement assurée le contrôle des forces militaires de la CEI. Les problèmes majeurs ont été, pour l'heure, les conflits avec l'Ukraine sur la flotte de la Mer Noire et le contrôle des armes nucléaires stratégiques.

Il n'y a cependant pas d'ambiguïté sur le rapport de forces réel. Le commandant en chef (russe) des forces de la CEI, Chapochnikov a, entre autres, annoncé que « des commandants de diverses sections des forces armées russes suppléeront les commandants en chef de la CEl, parce que 80 % des forces aériennes, navales et des infrastructures de défense anti-aériennes appartiennent à la Russie » (24).

Le dénouement de la lutte politique qui se déroule en Russie, concernant sa « place dans le monde », aura des répercussions importantes non seulement internes, mais également dans toute la CEI.

En l'absence de mouvement de masse capable de proposer d'autres perpectives, l'essentiel de l'establishment politique glisse vers des positions toujours plus autoritaires et "interventionnistes". Mais la question de savoir si d'autres forces - en dehors des fractions rivales de la bureaucratie — peuvent faire valoir leur conception d'une alternative à la "solution" des conflits inter-républicains et nationaux pour la domination économique et l'intervention militaire, reste posée. *

7 octobre 1992

19) Izvestia, du 18 septembre 1992, fait un constat inquiétant sur le collaboration entre des secteurs de la police de Saint-Petersbourg (la milice) et divers groupes fascistes. Il faut, toutefois, mentionner qu'il ne s'agit pas encore d'un phénomène de masse.

20) Les statistiques prouvent que plus de 65 millions de personnes vivent, sur le territoire de l'ancienne URSS, en dehors de "leur" propre république nationale.

21) Il y a des régions et des républiques, pour l'heure incluses dans la Russie, qui veulent accéder à une vraie indépendance — comme c'est le cas pour le Tatarstan et d'autres régions du Caucase - cela pourrait évidemment conduire à des conflits ouverts, voire armés, comme l'ont montré les menaces d'Eltsine d'utiliser la force contre la Tchétchénie-Ingouchie rebelle, en automne 1991.

22) Izvestia, 14 septembre 1992.

23) Nevassimaïa Gazeta, 22 avril 1992.

24) ITAR-TASS, 8 juillet 1992.

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