l'absorption de l'Allemagne de l'Est (voir Inprecor n° 356 du 3 juillet 1992).
Pour assurer le décollage économique de la partie orientale, Kohl cherche à mettre en place un "pacte de solidarité" qui doit associer, selon lui, toutes les composantes politiques, économiques et sociales du pays. Comme ailleurs en
Europe, cet accord risque fort de se traduire par un "pacte de rigueur" aceru
La débâcle
économique
La crise actuelle du système monétaire européen plonge ses racines dans la chute du Mur de Berlin, plus précisément dans les taux d'intérêts élevés pratiqués depuis par l'Allemagne. En effet, l'Etat allemand essaie ainsi de combler les coûts de pour les travailleurs allemands. Hans-Jürgen SCHULZ
AU PRINTEMPS 1990, lors de l'unification allemande, nombreux étaient ceux qui croyaient que l'introduction de l'économie de marché dans l'ancienne République démocratique allemande (RDA) résoudrait tous les problèmes. Voilà pourquoi toutes les forces officielles — que ce soit le gouvernement ou ses experts, mais aussi la presse — se sont crues obligées de prédire l'Aufschwung Ost (le redressement de l'Est) dans un proche avenir.
Même les syndicats ont rejoint cette alliance. Lorsque l'Institut allemand de recherches économiques (DIW) affirmait récemment que les revenus à l'Est seraient, pendant les vingt prochaines années, plus bas qu'à l'Ouest, le président du puissant syndicat de la métallurgie, l'IG-Metall, a répondu avec virulence — de tels propos seraient, selon lui, « irresponsables et sans tact » et pourraient provoquer un exode. Dans la nouvelle Allemagne, il est donc interdit de s'attaquer aux illusions, car cela pourrait provoquer panique et confusion.
Aujourd'hui, l'industrie de l'ancienne RDA a été presque totalement détruite. Malgré toutes ses limitations, la RDA était le dixième pays industrialisé au niveau international. Son produit national brut (PNB) occupait la quinzième place — devant la Corée du Sud, qui a deux fois et demie de plus d'habitants (43 millions). Le revenu par habitant y était presque aussi élevé qu'en Italie ou en Grande-Bretagne et de 50 % plus élevé que dans l'Etat espagnol. Mais, un an après l'absorption économique, le revenu national a chuté de 50 % (en 1990, il était de 14,4 % ; en 1991, il était de 30,3 %). La production industrielle a diminué de deux tiers par rapport à celle de l'ancienne RDA.
Il est vrai que cette catastrophe était déjà imminente à la fin de la RDA. Mais l'effondrement économique sans précédant que le pays a subi depuis l'unification est le résultat de la politique ouest-allemande. Même si l'économie est-allemande connaissait maintenant une croissance de plus de 3 % par rapport à celle de l'Ouest, elle ne le rattraperait qu'en l'an 2060. La destruction de l'industrie
L'agriculture (en 1989, elle concernait 920 000 salariés), l'industrie du bâtiment (560 000), les mines et l'industrie (3,2 millions) sont les seules bases économiques du pays. En Allemagne de l'Est, ces secteurs étaient certes plus faibles que ceux de l'Ouest — la productivité du travail représentait 50 % de celle de l'Ouest. Mais l'économie est-allemande était compétitive au moins face aux entreprises de l'Europe du Sud - selon les vieilles théories staliniennes sur la "compétition des systèmes", cela constituait une défaite écrasante pour le capitalisme.
Il faudrait une phase de transition d'au moins dix ans pour qu'un pays moins compétitif soit rattaché à un autre bloc économique ou au marché mondial. La communauté européenne en est un bon exemple. Cette réalité a été négligée dans le cas de l'Allemagne de l'Est, alors que les conséquences de l'unification étaient prévisibles. Les marchés d'Europe de l'Est ont été perdus parce que la crise a provoqué une réduction massive de la demande. Ces marchés n'avaient certainement pas le poids qu'on leur accordait. Les exportations de la RDA vers l'Europe de l'Est ont baissé entre 1980 et 1989 de 65,4 % à 42,2 % — aucun pays ne peut supporter une telle chute.
La perte des marchés intérieurs et de ceux de l'Ouest a été le facteur le plus grave. Les exportations en direction des pays capitalistes industrialisés avaient augmenté fortement dans les années 80 (passant de 24,1 % à 48,5 %) ; elles étaient partiellement subventionnées et assurées par des accords commerciaux. Après l'écroulement de l'Etat est-allemand, les combinats n'avaient plus de réseau de commercialisation. En plus, l'union monétaire a provoqué une augmentation des coûts de la production de 300 % — dans de telles conditions, les ventes ont cessé du jour au lendemain.
Le «miracle" du marché
Les produits ouest-allemands ont submergé le marché de la RDA — ils étaient moins chers, voire de meilleure qualité. Par contre, les acheteurs des grandes entreprises de commerce de détail se sont longtemps abstenus d'acheter des produits compétitifs venus de l'Est. Dans un tel contexte, n'importe quelle économie nationale se serait écroulée, même celle de l'Allemagne de l'Ouest.
Déjà au printemps 1991, la production industrielle était tombée à moins de 40 % de son niveau antérieur. Un tel effondrement aurait seulement pu être évité si l'industrie est-allemande avait été modernisée (300 milliards de deutschemark - DM -auraient été nécessaires) et si elle avait été subventionnée assez longtemps pour pouvoir développer de nouveaux produits et un circuit de distribution. Mais cela n'a pas été fait.
Les experts et les politiciens savaient bien les effets que cet étouffement entraînerait. Néanmoins, les cercles dirigeants avaient déjà réclamé, le 20 avril 1990, une « réorientation consistante vers une économie de marché ».
Ce principe était accepté par tout le monde — le gouvernement fédéral, le nouveau gouvernement de transition de la RDA, le Parti social-démocrate (SPD), les syndicats, le mouvement des citoyens à l'Est et même le Parti du socialisme démocratique (PDS - le successeur réformé de l'ancien Parti communiste). Ils croyaient tous au "miracle" du marché. Il espéraient qu'après
quelques difficultés, le problème du chômage serait réglé par la vente des entreprises à de vrais patrons et par l'introduction de plus de capital. Presque tout le monde voulait croire au miracle (au printemps 1990, environ 90 % des Allemands de l'Est étaient favorables à l'unification économique) — voilà pourquoi cette politique fut si simplement imposée.
La Treuhand fait le "sale boulot"
La Treuhand, organisme chargé des privatisations, a simplement exécuté la politique que toutes les forces soutenaient (1). La Treuhand n'a pas la responsabilité politique du désastre. Son premier chef était un social-démocrate et les syndicats étaient représentés à sa direction. Les protestations contre sa politique auraient dû être adressées à Bonn, aux ministères, aux partis politiques ou à la Confédération allemande des syndicats (DGB), à Düsseldorf.
La Treuhand a pris le contrôle de tous les biens de production, du commerce, des banques et des hôtels — cela concernait en tout 4,1 millions de salariés. Il s'agissait de l'expropriation sans compensation de 40 années de travail des producteurs de l'Allemagne de l'Est. Depuis, la plupart de ces établissements ont été vendus ou
Aujourd'hui, la Treuhand emploie moins d'un million de personnes. En outre, tout à été dévalué. Les premiers bilans en DM ont réduit la valeur des entreprises concernées de 940 milliards à 230 milliards. En plus, les entreprises ont été données en cadeau à leur nouveaux propriétaires, leur vente a seulement rapporté 28 milliards de DM — jusqu'à présent seulement 10 milliards ont été payés.
Le seul succès de la Treuhand a été la suppression d'emplois — 3 millions jusqu'à présent. D'un point de vue économique, la privatisation a échoué : seulement 10 % des salariés à plein-temps travaillent dans des entreprises privées. Le vol des emplois a suivi celui des richesses. Le capital ouest-allemand a immédiatement pris les entreprises sous son contrôle. Environ 550 conseils d'administration d'entreprises et de combinats ont été formés. Les banquiers et les industriels ouest-allemands ainsi que leurs valets — avocats, comptables, et politiciens — y avaient leur place. Ce mélange de fanfarons, d'opportunistes et de voleurs a tranché dans les événements. La Treuhand a été obligée d'accepter leurs décisions.
Evidement, la corruption a été de taille. Les grands trusts recevaient d'énormes subventions de l'Etat s'ils achetaient des entreprises. L'entreprise Carl Zeiss de l'Ouest, a reçu 3,5 milliards de DM pour l'achat de Carl Zeiss Jena à l'Est. L'achat des chantiers navals à l'Est par des trusts ouest-allemands a été subventionné par 6,2 milliards de DM — leurs effectifs sont passés de 34 000 à 7 600 et, en plus, une partie de la production sera transférée de l'Ouest vers l'Est. En même temps, l'infrastructure et les entreprises d'utilité publique ont été prises en charge par l'Etat — l'électricité, le commerce, les banques et les hôtels.
En général, le capital ouest-allemand n'a fait preuve que de peu d'intérêt pour l'industrie productive est-allemande. Les entreprises étaient seulement achetées dans le but de gagner de nouveaux marchés et une nouvelle technologie, mais les usines est-allemandes n'avaient ni l'un ni l'autre. Il n'était pas nécessaire de réaliser de nouveaux investissements productifs à l'Est, car il restait des réserves à l'Ouest et que la situation économique n'encourageait pas l'expansion. Le nouveau marché est-allemand pouvait alors être approvisionné par une meilleure utilisation des capacités à l'Ouest (la production a augmenté de 80-85 % en 1989).
Dans ces conditions, seules des entreprises moyennes avec un marché local ou régional garanti pouvaient se défendre. Pour le grand capital, elles étaient peu intéressantes. Voilà pourquoi environ 1 500 sociétés ont été vendues à leur direction ; les autres ont été démontées, lentement mais inexorablement. En plus, elles ont dû payer 85 milliards de DM d'intérêts de la "vieille dette" qui leur est imputée.
Cela enlevait à ces entreprises toute possibilité d'action. En plus, la Treuhand ou la direction de l'entreprise décidaient de la politique à suivre, ce qui, dans la plupart des cas, revenait à la liquidation.
Aujourd'hui, l'industrie est-allemande est largement détruite et il est impossible de la reconstruire. En 1991, huit fois plus de produits ont été importés de l'Ouest vers l'Est que dans l'autre sens (114 milliards de
DM comparés à 15 milliards de DM). Si les travailleurs se défendaient, ils pourraient peut-être sauver un tiers des entreprises existantes. Mais seulement 750 000 personnes travaillent à plein-temps dans l'industrie ou le commerce, un quart par rapport aux chiffres d'il y a deux ans. Ce n'est guère mieux dans d'autres secteurs. Dans l'agriculture, l'emploi a été réduit de 50 % et doit passer à 30 %. Même dans l'industrie du bâtiment il y a eu un recul. Les infrastructures (transports, télécommunications, commerce et services) où 1,5 million de personnes sont employées, sont menacées de restructuration, sans parler de l'administration publique, l'éducation, la culture et la science.
La "liquidation" de la main-d'œuvre
En 1989, il y avait 9,7 millions de salariés. Environ 500 000 sont partis en Allemagne de l'Ouest ou ont été obligés de retourner dans leur pays d'origine, comme les Vietnamiens. En mai 1992, 1,1 million de travailleurs ont été officiellement mis au chômage (13,2 %), et 2,1 millions (24,6 %) dépendaient des prestations sociales pour vivre. En outre, 540 000 d'entre eux (5,7 %) voyagent tous les jours pour travailler à l'Ouest. Depuis l'unification, 4,3 millions d'emplois, soit la moitié de ceux qui existaient, ont été supprimés. Le processus est loin d'être achevé.
Même en cas de reprise économique, les experts estiment que 1,5 million de postes de travail supplémentaires seront supprimés. Il ne restera plus que 4 millions d'emplois — 40 % de ce qui existait il y a deux ans.
Des subventions massives ont empêché que cette débâcle ne se reflète immédiatement dans le niveau de vie des gens. Les comptes d'épargne ont été changés de façon avantageuse. Les gens pouvaient soudain voyager, ils se sentaient mieux et ils étaient plus libres. Cela explique la paix sociale qui, malgré tout, existe. En plus, les revenus devraient atteindre le niveau ouest-allemand en 1995. Ceux qui auront du travail et les retraités pourront espérer en profiter. Mais les revenus moyens sont relativement bas — les salariés de l'Est touchent seulement 45 % des revenus de l'Ouest (1 660 DM contre 3 720 DM).
Les conditions de vie se dégradent considérablement. Les prix n'ont pas encore
1) Voir Inprecor n° 339 du 25 octobre 1991.
atteint le niveau de l'Ouest. L'inflation augmente (14,1 % en juin, alors qu'elle est de 4 % à l'Ouest). Les prix du transport, de la santé, de l'éducation et surtout les loyers augmentent fortement. Pour cette raison, et parce que des millions de salariés ont perdu leur emploi, les revenus réels d'environ un tiers de la population vont chuter.
L'Allemagne pauvre
Cette forme d'unification a un prix élevé puisque les Allemands de l'Est vivent des faveurs de l'Ouest. Deux tiers du PNB viennent des contributions ouest-allemandes — en 1992, ce chiffre sera de 170-180 milliards de DM, c'est-à-dire 6,5 % du PNB.
En Allemagne de l'Est, les investissements de l'Etat serviront à créer une nouvelle infrastructure, à refaire des immeubles et peut-être aussi des améliorations écologiques. Le commerce, les banques et les services seront modernisés. Mais, en même temps, le pays sera désindustrialisé et le restera. Il sera peut-être plus beau, mais certainement aussi plus pauvre.
Dans l'avenir, il ne devrait y avoir que 4 millions de salariés. Le chiffre des demandeurs d'emploi diminuera à cause de l'extension de la formation, de l'émigration, des départs en pré-retraite et parce que les femmes vont se résigner et rester à la maison. Mais, au moins 7 millions de personnes seront toujours en quête d'un travail. Cela touchera les différentes catégories de manière inégale. Les vieux seront délaissés, les jeunes ne trouveront que très difficilement un travail et les femmes seront livrées à elles mêmes. Aujourd'hui déjà le pourcentage de femmes au chômage est de 64 %, dont presque la moitié sont des mères célibataires
Les revenus des salariés dans le secteur public atteindront probablement le niveau de l'Ouest dans les prochaines années. Mais, dans les autres secteurs, ce rééquilibrage sera seulement formel. Les primes supplémentaires, gagnés à l'Ouest grâce à des luttes, ne seront pas payées à l'Est. Il y aura donc une baisse réelle des revenus.
Pour les retraités et les chômeurs, la situation deviendra très difficile. Leur revenus sont calculés sur la base des anciens salaires qui étaient très bas. Dans un avenir proche, deux tiers des Allemands de l'Est vivront de prestations sociales ; la "nouvelle pauvreté" sera donc concentrée en Allemagne de l'Est.
Bien sûr, il y a aussi ceux qui profitent de l'unification, dont peu de salariés. Pratiquement toutes les entreprises importantes seront des filiales des trusts ouest-allemands. Les centrales de l'Ouest envoient leur directions d'entreprise et même leur encadrement intermédiaire à l'Est. Les banques sont un bon exemple : 4 600 des 19 000 employés bancaires viennent de l'Ouest et occupent les meilleures places. Les ordres sont donnés par des étrangers.
Cependant une bourgeoisie est-allemande est en train de se former, même si son importance est surestimée. Quelques 650 000 personnes se sont reconverties dans les affaires — mais beaucoup les quittent aussi vite. Seulement 180 000 ont survécu dans ce milieu, c'est-à-dire 2 %. Mais le chiffre augmentera lentement, surtout dans l'agriculture où il n'y a jusqu'à présent que 6 000 paysans privés.
Vers les 5 millions de chômeurs
L'effondrement économique de l'Allemagne de l'Est a des conséquences graves. Le coût des pensions et des allocations de chômage sera surtout payé par des contributions ouest-allemandes, c'est-à-dire par les salariés. En 1991, les subventions étaient de 23 milliards de DM, et, en 1992, elles atteindront 50 milliards de DM — cela revient à 2 000 DM par salarié ou à un salaire mensuel minimum. Le reste sera financé par une dette publique croissante.
Les taux d'intérêt montent aussi en flèche, entraînant une flambée des loyers. Tout cela renforce la pression dans le sens d'une réduction des dépenses publiques. Les autorités locales et régionales, en Allemagne de l'Est, seront le plus touchées par ces coupes dans le budget, car elles dépendent presque entièrement des contributions du gouvernement fédéral.
L'Allemagne de l'Est restera un pays dépendant et sa société sera coupée en deux — ceux qui auront du travail et ceux qui seront au chômage. Il en sera de même en Allemagne de l'Ouest. Si des transferts de fonds sont continuellement nécessaires, ce sera aux salariés de les payer.
S'il y a 5 millions de chômeurs en Allemagne, cette main-d'œuvre de réserve exercera une pression encore plus forte sur le marché du travail. Cette nouvelle situation nécessiterait une autre politique de la part des syndicats, de nouvelles revendications et une autre tactique.
Le retour à l'ancienne RDA est impossible, la reprise économique aussi. L'Allemagne unifiée est devenue complètement différente de ce que beaucoup avaient rêvé. La politique économique et sociale peut amortir les conséquences du marasme, répartir les coûts de l'unification sur les salariés ouest-allemands et peut-être transférer une partie de l'industrie à l'Est, mais le problème des 5 millions de chômeurs demeurera et changera profondément le pays.
Hambourg, 20 août 1992