Cinq cent ans après, Saint Domingue vient d'offrir à nouveau l'image odieuse mot d'ordre "500 ans de résistance indigène et populaire" — au Mexique, en
Le phare de la honte de la mitraille soldatesque et du matraquage "évangélisateur" tandis que se déroulaient, sous la protection de l'armée, les célébrations officielles de la
"Découverte" (voir Inprecor n° 359 du 25 septembre 1992).
Par ailleurs, divers actes symboliques et manifestations ont été organisés, et souvent réprimés, un peu partout en Amérique latine, le 12 octobre, sous le
Equateur, au Chili, en Argentine, etc.
Andy BROCK
DES SOLDATS fortement armés à tous les coins de rue. Tous les corps de police et d'armée en alerte pour interdire tout rassemblement ou manifestation.
La circulation interrompue à n'importe quel moment pour laisser passer les cortèges funèbres de dignitaires civils, militaires et religieux dans des avenues désertes. Les vendeurs ambulants interdits de paraître, les mendiants et "fous" ramassés sans ménagement pour être déversés dans les rues d'une ville de province. Le "mur de la honte"
élevé autour du phare de Colomb pour boucher toute vue sur la misère qui nourrit la classe dirigeante et ses œuvres.
Tel est le pays, telles sont les circonstances choisies par Jean-Paul II pour relancer sa campagne d"évangélisation" de l'Amérique latine (1). A nouveau, 500 ans plus tard, la violence des soudards accompagne la conquête des âmes.
Bien des catholiques et leurs prêtres posent la question : comment le pape a-t-il pu accepter de telles circonstances pour réunir la IVe Conférence générale de l'épiscopat latino-américain (CELAM) ?
Ignorance ? Sûrement pas. Le président
Balaguer avait annoncé depuis des années le caractère qu'il entendait donner aux célébrations du Ve centenaire. Pas question ici de
"commémorer" un événement historique pour le moins douloureux (le génocide de dizaines de millions d'Indiens, l'esclavage des Africains et le saccage colonial), même pas question de célébrer la "Rencontre de
REPUBLIQUE DOMINICAINE deux mondes" (version fadasse social-démocrate). A Saint Domingue, le président Balaguer, vieillard aveugle de 86 ans, avait décidé de couronner sa carrière de timonier héritier de Trujillo par une grande fête de l'Occident chrétien : le Ve centenaire de la "Découverte et de l'Evangélisation des Amériques".
Pour cela, il lui fallait un monument à la gloire de Colomb : une débauche de béton et de marbre rose italien en forme de croix couchée, surmontée de rayons lasers qui tracent une autre croix dans le ciel. Crucifié il y a 500 ans, ce pays l'est une deuxième fois. Ce monument funéraire d'architecture mussolinienne fut construit au prix de milliers de délogés et de 70 millions de dollars.
Les coulisses du phare de Colomb
En attendant, les Dominicains subissent tous les jours des coupures de courant, les hôpitaux laissent mourir les malades, faute d'oxygène, d'antibiotiques, de seringues ou même de coton, les rues sont jonchées d'immondices. Les 45 000 cas de seropositivité, associés à la tuberculose, qui frappe 300 000 personnes dans la seule capitale, menacent de décimer la population.
Le pouvoir d'achat de 90 % de la population recule depuis 20 ans. Les fonctionnaires n'ont plus guère d'autre préoccupation que le trafic d'influence. 110 000 personnes, dont 11 000 ont péri en mer, se sont converties en boat-people en 1991 ; des dizaines de milliers de femmes ont déjà fui à l'étranger pour vendre leur corps ou alimentent le "boom" touristique.
Les réseaux de drogue des militaires dominicains tissent leur maille avec la mafia des Etats-Unis et les putschistes haïtiens. Ajoutons enfin que la République Dominicaine est, avec Haïti et les Iles Maldives, le pays qui consacre la plus petite part de son produit intérieur brut (PIB) à l'éducation,
Balaguer a souhaité, comme il y a 500 ans, associer étroitement l'Eglise catholique à sa grande fête coloniale. En dépit des multiples interventions de catholiques et laïcs, le pape est bel et bien venu à cette invitation.
Son hôte, Balaguer, est pourtant connu : serviteur fidèle du tyran Trujillo pendant des dizaines d'années, artisan de la campagne raciste qui conduisit au massacre de 17 000 Haïtiens en 1937, marionnette remise au pouvoir en 1966 par l'invasion des EtatsUnis. Il y est toujours, par la grâce des EtatsUnis, de la fraude électorale et du discrédit de l'opposition social-démocrate, vautrée dans la corruption pendant un intermède de huit ans (1978-1986).
Echee aux patriarches
Depuis des mois, les organisations populaires avaient annoncé leur refus de participer à une telle fête, même avec le pape. Balaguer et la classe dominante pensaient
Aux menaces et aux contrôles policiers depuis des mois, a suivi l'assassinat, le 20 septembre, dans la capitale, du jeune avocat Efraim Ortiz, alors qu'il chantait avec un groupe d'enfants dans une marche de la "Campagne continentale 500 ans de résistance indigène, noire et populaire", puis l'assassinat d'un manifestant à Azua ainsi que des dizaines de blessés et des centaines d'arrestations dans différentes villes. Cela n'a pas empêché un débat critique, la tenue les 2 et 3 octobre d'un festival de culture populaire "500 tambours d'identité" et des protestations incessantes sous toutes les
Aucun des chefs d'Etat attendus pour l'inauguration du phare de Colomb ne s'est déplacé. Le flot touristique attendu n'a pas eu lieu. Seul le pape et ses évêques sont venus pour lancer la grande campagne de "ré-évangélisation" des Amériques. Pendant que le pape maniait le goupillon, Balaguer a continué à faire tomber ses coups de sabre : pas un jour sans protestation, sans agressions policières, sans blessés et arrestations. Un bien mauvais départ : la messe devant le phare n'a rassemblé environ que 30 000 per-
La ferveur religieuse et les foules des précédentes visites était absente. Depuis des mois, le cardinal primat des Amériques, le dominicain Nicolas de Jesus Lopez, avait dénoncé la campagne contre les célébrations du V centenaire comme une conspiration marxiste, féministe et écologiste. Un peu
1) Voir Inprecor n° 360 du 9 octobre 1992.
2) Voir Inprecor n° 351 du 24 avril 1992.
= REPUBLIQUE DOMINICAINE court : le principal artisan du rejet massif de la fête à Colomb est le peuple dominicain, majoritairement catholique, mais las de voguer pendant 500 ans de caravelle en galère.
Le pape est parti goupillon bas le 14 octobre. Quant au CELAM, il est trop tôt pour en analyser les résultats. Mais le ton a déjà été donné il y a un an dans la République voisine d'Haïti : le Vatican est le seul Etat à avoir immédiatement reconnu le gouvernement macoute, proclamé sur des milliers de cadavres après le coup d'Etat contre un prêtre, Jean-Bertrand Aristide. Il est toujours le seul. Que Dieu reconnaisse les siens. Un fait significatif : les deux grands partis d'opposition — le Parti révolutionnaire démocratique (PRD, social-démocrate) et le Parti libéral démocratique (PLD de Juan Bosch) — ne sont pratiquement pas intervenus dans le débat, et pas du tout dans les mobilisations. Un signe de plus que la recomposition de la gauche est nécessaire et attendue.
15 octobre 1992