Inprecor 1974–2004

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GUATEMALA

Rigoberta, prix Nobel de la paix

· Inprecor n° 361, 23 octobre 1992 · p. 22 · 766 mots

Amérique centrale

Nobel de I

Le 16 octobre 1992, Rigoberta Menchu a reçu le prix Nobel de la paix 1992. Dirigeante indigène et paysanne guatémaltèque, elle vit en exil au Mexique depuis une dizaine d'années (1). Ulises MARTINEZ FLORES

INTERROGEE peu avant la nouvelle, sur ce que signifiait pour elle ce prix, Rigoberta Menchu a déclaré : « Ce serait une grande responsabilité, parce que je représente beaucoup de gens qui ont beaucoup souffert.»

Certains voudraient voir le prix Nobel de la paix 1992 comme le couronnement de l'année du Ve centenaire de la "Découverte", ce qu'il est certainement. De ce point de vue, l'attribution du prix Nobel à Rigoberta Menchu a une signification particulière parmi la multitude de manifestations de cette année controversée ; cette décision bouscule, de plus, ceux qui prétendaient célébrer 1992 dans une parfaite neutralité, par rapport aux événements et aux conditions mêmes de la Conquête. Cela laisse sans voix ceux qui avaient pris ouvertement fait et cause pour le héritiers des conquistadores. Le contraste est évident entre ceux qui ont décidé d'attribuer ce prix à Rigober-

• prix

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ta Menchu et ceux qui, comme Jean-Paul II, (voir l'article en p. 21) ont évité de prendre position dans la polémique, tout en s'inclinant devant les dictateurs comme celui de la République Dominicaine, Balaguer, dans le cadre de célébrations officielles fort contestées par la population!

Le gouvernement guatémaltèque a evidemment été parmi les plus gênés par la nomination de Rigoberta Menchu : la veille, le ministre des Affaires étrangères ne déclarait-il pas « qu'elle était liée à certains groupes qui ont causé de graves dommages au Guatemala » (2) ; le lendemain, le président du Guatemala, Jorge Serrano, rectifiait le tir en affirmant que le Nobel était « la reconnaissance de l'effort de toutes les communautés indigènes pour améliorer leurs conditions de vie » (3).

Cependant, en marge de ces déclarations, Rigoberta Menchu et Jorge Serrano sont les héritiers et les acteurs de luttes antagonistes.

Entre 1978 et 1980, Rigoberta a perdu une partie de sa famille, assassinée par les divers corps de sécurité du gouvernement guatémaltèque. Sans doute, Jorge Serrano ne peut être tenu pour le responsable direct de ces faits ; mais il est à l'origine de beaucoup d'autres crimes ; sans parler de la responsabilité du gouvernement dans les 398 assassinats qui ont déjà eu lieu en 1992 dans le pays, d'après la Commission des droits de l'homme du Guatemala.

Toutes ces victimes se retrouvent dans le prix Nobel de la paix 1992... et beaucoup d'autres encore, à l'intérieur et à l'extérieur du Guatemala.

Les indigènes exploités jusqu'à la mort des plantations de la United Fruit company, qui, durant la première moitié de ce siècle, régna et dirigea le Guatemala et une bonne partie de l'Amérique centrale, avec son monopole sur les transports ferroviaires et maritimes, avec ses immenses propriétés et ses gouvernements fantoches. Les dirigeants ouvriers, étudiants et les militants de l'opposition en général, qui, en 1933, furent assassinés sur ordre du dictateur Ubico. Tous ceux qui furent assassinés par les bombardiers nord-américains, en 1954, qui marquèrent la fin de l'ère des réformes d'Arévalo et d'Arbenz, et le début des gouvernements civils et militaires, responsables d'une répression féroce qui se poursuit. Ce prix, comme celui attribué à l'Argentin Adolfo Perez Esquivel, en 1980, est celui des milliers de détenus-disparus du Guatemala et de toute l'Amérique latine.

Mais, surtout, Rigoberta représente les centaines de milliers d'indigènes, paysans, étudiants et travailleurs qui luttent aujourd'hui au Guatemala ; dans des organisations sociales, comme le Comité d'unité paysanne (CUC, fondé et dirigée par Rigoberta Menchu), la Coordination nationale des veuves du Guatemala, l'Association des étudiants universitaires, l'Unité d'action syndicale et populaire, etc. ; ou même les organisations armées, réunies dans l'Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG).

La voix de Rigoberta Menchu reprend les mots du poète guatémaltèque, Otto René Castillo : « Comprenez alors, la pauvreté de mon pays et ma douleur et l'angoisse de tous. Si quand je dis : Pain ! On me dit : Tais-toi ! Et quand je dis : Liberté ! On me dit : Meurt ! Mais je ne me tais pas, je ne meurs pas. Je vis et je lutte. Et cela affole ceux qui commandent mon pays. Parce que si je vis, et si je lutte, je contribue à faire naître le jour. Et de cette manière la victoire naît même dans les heures les plus amères. » *

21 octobre 1992

1) Voir Inprecor n° 353 et 360 des 22 mai et 9 octobre 1992

2) El Pais, 17 octobre 1992

3) Idem.

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