Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Des fissures dans le bipartisme

· Inprecor n° 361, 23 octobre 1992 · p. 23-24 · 1 780 mots

États-Unis Femmes

Perot, la campagne présidentielle de 1992, aux Etats-Unis, laissera des traces.

D'une part, le rejet par la population de la politique traditionnelle a contraint les candidats à aborder quelquefois les vrais problèmes. De l'autre, l'apparition d'une série de nouveaux regroupements politiques indépendants constitue aussi

Des fissures dans le bipartisme

Au-delà des allées et venues médiatiques du candidat "trouble-fête"

un événement.

Keith MANN

LA PREMIERE nouveauté est constituée par le rejet sans ambiguïté de la politique traditionnelle par de larges couches de la population des Etats-

Unis.

Ce sentiment s'est exprimé sous au moins deux formes. Tout d'abord, par le soutien massif apporté aux candidats qui se présentaient comme des "trouble-fête" du bipartisme. Le plus connu étant le milliardaire texan, Ross Perot (1). Bien que Perot, en reprenant la course électorale en septembre 1992, n'ait pas retrouvé, loin s'en faut, sa popularité de l'été 1992, la volatilité de l'électorat — produit du manque d'enthousiasme pour Bush ou Clinton et du dégoût pour la politique traditionnelle — a jeté le trouble quant au dénouement réel des élections tout au long des dernières étapes de la campagne.

Par ailleurs, on a assisté au rejet net de tout candidat qui ne faisait pas au moins l'effort de se concentrer sur des questions concrètes plutôt que sur le show business ridicule qui a souvent dominé la politique aux Etats-Unis.

En ce sens, la campagne de 1992 contraste singulièrement avec celle de 1988.

Celles-ci avaient été, même selon les critères en vigueur aux Etats-Unis, particulièrement creuses, sans refléter, ne serait-ce que de façon défor-

ETATS-UNIS mée, les problèmes pressants du pays. La campagne de Bush avait, avec succès, fait de la politique pénitentiaire "libérale" du candidat démocrate, Michael Dukakis, alors que celui-ci était gouverneur de l'Etat du Massachusetts, le centre de sa campagne victorieuse — en fait une façon à peine voilée de flatter les sentiments racistes des Blancs (2).

Le guerrier aux pieds d'argile

Pour ces premières élections, où aucune menace étrangère ne peut plus être utilisée pour faire diversion face aux problèmes quotidiens des travailleurs, il s'est avéré considérablement plus difficile de faire campagne sur des questions hors-sujet.

George Bush, qui bénéficiait de 91 % d'opinions favorables dans les sondages après la guerre du Golfe, a vu sa popularité s'effriter ; ni lui ni son parti n'ont été capables d'apporter des solutions à la profonde crise économique qui frappe le pays (3). L'économie dominée par la crise s'est imposée au centre de la campagne et les tentatives de Bush pour attirer l'attention sur les démêlés de Clinton avec son service militaire se sont retournées contre lui. La campagne réactionnaire, misogyne, contre les homosexuels et autour des "valeurs de la famille", déclenchée par les républicains à la suite du soulèvement de Los Angeles, a été, de même, mise aux oubliettes faute de répondant.

Il est évident que bon nombre de travailleurs et de membres des classes moyennes sont à la recherche de solutions concrètes à leurs problèmes matériels pressants. Depuis son retour sur la scène, contrairement au début de sa campagne, Perot a été contraint de fournir des précisions concernant son programme économique. L'intérêt qui existe pour des solutions réelles aux problèmes véritables explique aussi pourquoi les arides ouvrages politiques publiés par Perot, d'une part, Clinton et Gore, de l'autre, sont si bien placés dans la liste des best-sellers.

Un autre fait nouveau qui a été mis en lumière par ces élections est le tournant à droite du Parti démocrate. Pendant longtemps, les démocrates ont cherché à se débarrasser de la réputation qu'ils avaient d'être les dépositaires d'intérêts particuliers", c'est-à-dire d'être bienveillants pour les intérêts des classes populaires. Clinton et son colistier, Al Gore, représentent un nouveau type de "démocrates modérés" qui rompent avec l'image du parti prônant des programmes sociaux coûteux. La campagne de Clinton, en même temps qu'elle s'adressait au mouvement ouvrier avec les vagues promesses traditionnelles des démocrates, faisait des appels du pied aux milieux des affaires.

L'offensive de charme de Clinton

Même si la plupart des chefs d'entreprise continuent d'apporter un tiède soutien à Bush en tant que candidat républicain, l'un des événements les plus intéressants de cette campagne est constitué par les efforts relativement fructueux de Clinton pour séduire les riches industriels. En fait, depuis les appels de Lyndon Johnson aux patrons de l'industrie pétrolière texane et autres capitaines d'industrie, jamais un démocrate n'avait compté sur autant d'industriels et de présidents directeurs généraux républicains. Par exemple, les 210 membres de la Coalition nationale pour l'industrie de pointe, qui inclut d'immenses groupes comme Johnson et Johnson et IBM, ont récemment écrit à Clinton pour le féliciter 1) Voir Inprecor n° 357 du 17 juillet 1992 2) Le droit de sortie le week-end avait été accordé aux prisonniers méritants. Lors d'une telle permission, Willie Horton, un Noir emprisonné pour viol, avait violé et tué une femme. 3) Voir Inprecor n° 345, 346 et 352 des 31 janvier, 14 février et 8 mai 1992.

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= ETATS-UNIS de son programme favorable aux affaires. Ce faisant, ils lui ont accordé plus d'égards qu'à George Bush — un homme dont l'engagement pour le système capitaliste et les entreprises des Etats-Unis ne peut pourtant pas être mis en doute. Robert Johnson, le président de la Western Digital Corporation, un républicain dévoué, remarquait après un entretien avec Clinton : « J'ai réalisé que je ne discutais pas avec un démocrate traditionnel. »

Même certains secteurs de l'industrie de la défense soutiennent Clinton, en dépit de ses appels à des réductions des dépenses militaires, car il a manifesté son empressement pour que le gouvernement intervienne et trouve de nouveaux marchés pour l'industrie d'armement.

Il est probable que les actuelles élections présidentielles marquent la fin de l'hégémonie du "marché libre" dans le sens reaganien, du tout-investissement privé en lequel croyaient les républicains et la majeure partie de la bourgeoisie des Etats-Unis durant les années 80. L'incapacité de Bush et de ses conseillers à proposer un programme économique qui aille au-delà des diminutions d'impôts pour les riches et un minimum d'intervention du gouvernement, explique le déclin de la confiance que de nombreux capitalistes plaçaient en Bush et les républicains, tout autant que son caractère amorphe et passif. Dans son édition européenne des 25-26 septembre 1992, le Wall Street Journal explique cette nouvelle attitude en affirmant que « beaucoup d'hommes d'affaires importants sont convaincus que les démocrates, avec leur conception d'un gouvernement plus interventionniste, ne sont pas forcément une mauvaise chose pour les affaires nord-américaines ».

Bien que Clinton ait clairement fait savoir qu'il rejetait la politique libérale modérément réformiste qui caractérisait jusque-là le Parti démocrate, il demeure favorable aux interventions de l'Etat dans l'économie. La sympathie que semblent éprouver de nombreux capitalistes pour Clinton et son projet d'investir 200 milliards de dollars dans l'enseignement, les études et les infrastructures, représente le début de ce qui pourrait être un changement significatif dans la philosophie politique de la bourgeoisie.

Un autre aspect intéressant de la campagne a été l'évolution des trois initiatives politiques progressistes et indépendantes animées, ces derniers temps, par des forces qui appelaient les travailleurs et les opprimés des Etats-Unis à rompre avec les deux partis traditionnels. Il s'agit des initiatives des Partisans d'un Parti du travail (LPA) et pour un Parti du XXle siècle et de la "Campagne pour un nouveau lendemain" qui présentait un vétéran du mouvement noir, Ron Daniels, pour les présidentielles (4).

Les prémisses d'une alternative ?

Le Parti du XXle siècle a été créé lors d'un congrès qui s'est tenu à Washington, les 29 et 30 août 1992. Ce congrès était l'aboutissement de la campagne lancée après la convention de 1989 de l'Organisation MAL CONNU

PORtRAIt Des eLectIons 1992 nationale des femmes (NOW). Son programme, dont une partie est connue comme la "charte des droits étendus", est un programme de réformes radicales d'un point de vue essentiellement féministe — mais pas exclusivement. L'aspect le plus important de la fondation de ce parti, abstraction faite de ses faiblesses et ses insuffisances, est qu'il s'appuie sur un mouvement social progressiste - le mouvement des femmes —, il devrait donc avoir les moyens de populariser l'idée d'une action politique indépendante, qui a également été mise en avant par les LPA et la campagne de Ron Daniels.

Dans le cadre de cette dernière, un Congrès national progressiste et populaire a été organisé, en août 1992. Un peu plus de 300 militants de divers mouvement sociaux y ont participé. Les objectifs de cette confé rence étaient assez modestes : il s'agissait d'établir des contacts réguliers entre plusieurs mouvements sociaux progressistes. Bien que le Congrès n'ait pas formellement soutenu la candidature de Daniels, des contacts importants ont été établis entre différents mouvements sociaux et ceux qui militaient pour une action politique indépendante, qui vont sans doute encourager la discussion au sein de ces mouvements.

L'initiative des Partisans d'un Parti du travail, lancée par Tony Mazzocci, un dirigeant du Syndicat des travailleurs des industries du pétrole, chimique et atomique, est toujours relativement isolée car les directions syndicales réformistes continuent à soutenir le Parti démocrate et la candidature Clinton. Pourtant, Mazzocci croit que l'objectif de gagner 100 000 travailleurs à l'idée d'un Parti du travail peut être atteinte d'ici à la fin de 1993. Il prétend s'appuyer sur des sondages montrant que 55 % des syndicalistes des Etats-Unis pensent qu'il est temps de créer une telle organisation. Une fois cet objectif atteint, le LA projette de lancer officiellement un Parti du travail. Les vieux démons du suivisme A l'approche des élections, des dirigeants de ces trois initiatives ont apporté leur soutien aux démocrates — dans certains cas ouvertement. Cette attitude a été encouragée par une certaine ambiguité concernant les limites permises dans le soutien aux politiciens capitalistes "amicaux", présente dans la littérature de ces organisations. Cette straté gie vis-à-vis des démocrates prône la construction de l'alternative politique à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du Parti démocrate. Malgré la faiblesse majeure de ces regroupements — faiblesse qui peut miner tous leurs projets — le fait qu'aucune d'entre elles n'ait pu utiliser les pressions du "réalisme" ou du "moindre mal" pour que leurs organisations soutiennent officiellement Clinton, atteste la force que le sentiment en faveur d'une rupture claire avec les démocrates a gagné. C'est, en particulier, le cas pour le Parti du XXIe siècle, alors que le droit à l'avortement est sérieusement menacé et que Bush fait campagne pour son interdiction tandis que Clinton défend ce droit.

Plus généralement, on peut constater que dans une période où les luttes ouvrières généralisées ont été rares, le soutien modeste qu'ont recueilli ces trois initiatives est déjà important.

20 octobre 1992

4) Sur ces initiatives voir Inprecor n° 345 du 31 janvier 1992

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