Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL / PALESTINE

Quand les prisonniers donnent le ton

· Inprecor n° 361, 23 octobre 1992 · p. 17-18 · 1 743 mots

Palestine et Israël Syndicalisme

dans la banlieue de Jérusalem, Hussein Abeidat et son cousin Mustafa Abeidat.

Le premier est mort d'épuisement à la prison d'Ashkélon, le dernier jour de la des détenus prêts à lutter jusqu'à la mort, la solidarité exemplaire et combative

Quand les prisonniers donnent le ton

Plus de 5 000 personnes suivaient les deux cercueils et les dirigeants connus de toutes les fractions de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) à

Jérusalem, les drapeaux et les slogans du Front démocratique aux côtés des drapeaux verts du Mouvement de la résistance islamique (Hamas), ceux du

Fatah côte à côte avec ceux du Front populaire pour la libération de la

Palestine (FPLP). Samedi 17 octobre 1992, on enterrait à Jabel Mukaber, grève de la faim des prisonniers politiques palestiniens ; le second a été tué à bout portant par un policier lors d'une manifestation de solidarité avec les grévistes, en plein Jérusalem.

Cet enterrement est tout un symbole qui reflète ces 15 jours glorieux de lutte et de sacrifices (voir Inprecor n° 360 du 9 octobre 1992) : la détermination de la population des territoires occupés, l'unité du mouvement.

Michel WARSCHAWSKI

PENDANT plus de deux semaines, plusieurs milliers de prisonniers politiques palestiniens incarcérés dans les prisons et les camps de détention militaires israéliens ont mené une lutte exemplaire qui aura des implications politiques allant bien au-delà des revendications pour lesquelles ils avaient déclaré leur grève de la faim.

Au cours d'un conférence de presse où elle présentait un rapport détaillé et accablant sur les conditions de détention à la prison d'Hébron en Cisjordanie, Tikva Honig-Parvas, animatrice du Centre d'information alternative, déclarait : « La nomination, il y a un an et demi, de

Gabi Amir au poste de gouverneur général des prisons a signifié une déclaration de guerre contre les prisonniers politiques palestiniens. Le mandat que lui donne le gouvernement Shamir est clair :

reprendre un à un tous les acquis que les détenus palestiniens ont su obtenir aux cours de deux décen-

ISRAEL / PALESTINE nies de luttes et au prix de nombreuses victimes. » Après avoir résumé les conditions sanitaires scandaleuses, l'alimentation insuffisante, la surpopulation et les brimades, elle concluait : « A Hébron, comme dans presque toutes les autres prisons, les détenus sont aujourd'hui le dos au mur, avec le sentiment de n'avoir plus rien à perdre. L'explosion est proche, et si aucune mesure n'est prise immédiatement, elle risque d'être sanglante. »

C'était au début du mois d'août 1992. Le 27 septembre, plus de 2 000 prisonniers se déclaraient en grève de la faim illimitée. Une semaine plus tard, ils étaient près de 10 000.

Parmi les 25 revendications mises en avant par la direction des prisonniers, qui concernent aussi bien l'ordinaire que le droit à la prière collective, l'amélioration des conditions du parloir ou l'aération des cellules, il faut souligner celle qui exige le droit des prisonniers de se choisir des délégués qui les représentent auprès des autorités, et la possibilité pour ces délégués de circuler entre les sections. Ce droit avait été acquis au cours des années 70, avant d'être annulé, il y a un an et demi, par le gouvernement Shamir, non sans avoir auparavant libéré de ses fonctions l'ancien gouverneur, Lévy Shaul, accusé « d'avoir transformé les prisons en centres de vacances pour terroristes » (sic).

Les avocats, les détenus libérés et les familles étaient unanimes : des conditions physiques de détention inhumaines avec, en plus, l'impossibilité de revendiquer et de négocier avec les autorités, y compris au niveau local, mènent inévitablement à l'explosion.

Deux conditions étaient nécessaires pour mener à bien cette grève de la faim : l'unité dans les prisons entre les membres des différentes fractions, et une prise en charge des revendications des prisonniers par la communauté palestinienne.

Les comités de grève ont tous été unitaires, incluant aussi bien les intégristes du Hamas que les communistes, les partisans des négociations israélo-palestiniennes liés au Fatah, que les opposants liés au FPLP ou au Front démocratique.

Une solidarité exemplaire

Cette unité, assez rare ces derniers temps, a été une condition indispensable non seulement pour mener avec succès une grève dans près de 20 prisons et centres de détention, mais aussi pour permettre un mouvement à l'extérieur sans lequel la grève était vouée à l'échec.

Comme l'explique Hani Baydoun, un des dirigeants du FPLP dans les territoires occupés qui vient juste d'être libéré de prison : « La signification politique de cette grève n'est pas dans la grève elle-même, à laquelle prennent part tous les courants, mais dans l'énorme soutien populaire. Il s'avère que la force politique la plus importante au sein du peuple palestinien n'est pas le Fatah, ou le Hamas ou le Front populaire, mais les prisonniers et leurs familles. Ce sont eux qui payent le prix, et ce sont eux qui ont su forcer Rabin, les services de sécurité et les politiciens à réévaluer la situation politique. » La grève de la faim des prisonniers palestiniens a montré les potentialités énormes qui

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= ISRAEL I PALESTINE existent au sein des masses palestiniennes des territoires occupés, et infirme les analyses superficielles et hâtives sur la passivité, l'indifférence et la lassitude des populations de Cisjordanie et de la Bande de Gaza.

Pendant ces dernières semaines, on s'est senti à nouveau comme au début de l'Intifada : la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est (voire même les Palestiniens d'Israël et les Syriens du Golan occupé) ont vibré à nouveau au même rythme, avec une participation active de la grande majorité de la population — manifestations de masses, confrontations avec l'armée, grèves de la faim des mères et des femmes de prisonniers dans une dizaine de localités, servant de levier pour de multiples actions de solidarité avec les grévistes. Cette reprise de la combativité populaire a obligé l'armée à réagir avec une extrême violence, faisant plus d'une demi-douzaine de morts et des centaines de blessés parmi les manifestants.

Le cycle de résistance/solidarité populaire/répression va même réussir, certes avec un certain retard, à réveiller certains éléments du mouvement de la paix israélien, qui, au cours des derniers jours de la grève, a su organiser quelques actions de protestation et de solidarité.

Le reeul du gouvernement

On comprends pourquoi de nombreux commentateurs israéliens ont commencé à se demander qu'ils n'avaient pas enterré un peu trop tôt l'Intifada, certains osant même suggérer que tout recommençait comme en décembre 1987.

Apparemment, c'est aussi ce que craignaient le gouvernement israélien ainsi que la direction palestinienne officielle, qui, à cause des fêtes juives, se trouvait dans les territoires occupés et pas à Washington quand la grève a éclaté. C'est pourquoi, après avoir déclaré pendant une dizaine de jours qu'il n'y aurait pas de négociations avec les délégués des grévistes, Rabin et le ministre de la Police, Moshé Shahal décidaient d'ouvrir des pourparlers avec les grévistes.

A la veille du Kippour, le ministre de la Police annonçait la formation d'une commission spéciale pour étudier les revendications des prisonniers palestiniens. A la tête de cette commission, Lévy Shaul, l'ancien gouverneur des prisons, limogé par le Likoud pour avoir été trop libéral face aux détenus politiques.

Mardi 13 octobre au soir, le président de l'Association des avocats palestiniens de Cisjordanie, maître Ali Ghozlan, annonçait que la grève de la faim des prisonniers palestiniens était suspendue afin de permettre des négociations sérieuses avec les autorités israéliennes, et qu'à l'issue de ces négociations, les prisonniers décideraient si leurs revendications étaient satisfaites, ou si, au contraire, la grève reprenait. Au même moment, le président du barreau de la Bande de Gaza, maître Freih Abou Meidan, annonçait que la grève se poursuivait dans les prisons du Sud, y compris dans l'immense camp de détention Anssar 3. Deux jours plus tard, il semble que les détenus aient accepté de se nourrir dans toutes les prisons.

L'arrêt de la grève

Si, parmi les Palestiniens, tout le monde s'entend pour reconnaître que le gouvernement israélien a reculé, la décision de geler la grève de la faim a provoqué des débats assez durs dans la communauté palestinienne en général, et parmi les prisonniers en

DANDIGER « Pas de cailoux, s'il vous plaît. Nous avons voté travailliste. » particulier. Car, et personne ne l'ignore, depuis une semaine, les enjeux dépassaient de loin les conditions de détention des prisonniers, et tout indiquait que la grève de la faim pouvait être l'amorce d'un tournant dans la mobilisation populaire contre l'occupation israélienne et d'une amélioration substantielle du rapport de forces en faveur des Palestiniens.

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C'est précisément cette dynamique que

Rabin et Shahal ont voulu arrêter, en acceptant de négocier les revendications des grévistes. Mais c'est apparemment aussi ce qu'ont voulu la direction du courant central de l'OLP et les membres de la délégation palestinienne qui lui sont liés, effrayés par la perspective qu'une remobilisation du mouvement populaire dans les territoires occupés ne remette en question les termes des négociations en cours à Washington.

Si tel est le cas, la direction palestinienne a fait preuve d'une myopie politique très grave en refusant de comprendre que seul un meilleur rapport de forces dans les territoires occupés est apte à imposer, dans le cadre des négociations israélo-palestiniennes, des termes plus compatibles avec les droits nationaux du peuple palestinien, et à réduire les effets suicidaires du chantage permanent qu'Israéliens et Américains font aux délégués palestiniens. Comme l'explique un militant syndicaliste proche du Fatah et pas nécessairement hostile aux négociations : « La délégation palestinienne a, à juste titre, refusé il y a un an de conditionner les négociations à l'arrêt de l'Intifada ; elle n'en avait de toute façon pas les moyens. Mais la logique qui se cache derrière la décision d'arrêter la grève semble aller à l'encontre de cette politique, qui pourtant relève du bon sens. »

C'est ce qu'on très bien compris les conseillers du nouveau Premier ministre, et quelques réformes dans les prisons — aussi importantes soient-elles pour les détenus concernés — sont un prix somme toute assez modeste comparé aux risques d'une escalade qui aurait bousculé l'agenda des négociations qui, comme on ne le sait que trop bien, a été rédigé par les

Israéliens, amendé par les Américains, et imposé aux Palestiniens.

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Jérusalem, 20 octobre 1992 n° 348 du 13.03.92 n° 351 du 24.04.92 n° 356 du 03.07.92 n° 356 du 03.07.92 n° 360 du 09.10.92

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