Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER GRANDE-BRETAGNE

Major est tombé dans la mine

· Inprecor n° 362, 6 novembre 1992 · p. 3-5 · 2 412 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme Europe

LE PROGRAMME de fermeture des mines est devenu le symbole qui focalise la colère provoquée par treize ans de gouvernement de droite. En outre, le parti au pouvoir est profondément divisé sur le Traité de Maastricht.

La question des mines est omniprésente dans les conversations de tous les jours, dans les usines comme dans les bureaux. Même l'extrême gauche a été surprise par les développements du problème. Le mouvement ouvrier britannique a maintenant la possibilité de récupérer le terrain perdu pendant les années Thatcher.

A Londres, une marche organisée le dimanche 25 octobre 1992 par la confédération syndicale unique, la TUC, a rassemblé au moins 200 000 personnes. Elle a, de loin, constitué la plus grosse manifestation depuis les campagnes de masse contre le nucléaire, au début des années 80 — elle est même plus importante que la manifestation contre la Poll Tax qui s'était terminée en émeute au centre de Londres en 1990 (I).

Le mercredi 21 octobre, 70 000 personnes - essentiellement des ouvriers — avaient déjà manifesté à l'appel du Syndicat national des mineurs (NUM).

Au niveau local, des fonctionnaires et les travailleurs de certaines centrales électriques ont déjà fait des grèves de solidarité

— ce qui est illégal selon les lois antisyndicales britanniques (les plus sévères d'Europe) (2) - tandis que les pompiers n'assuraient que les services d'urgence.

S'il y avait eu, en Grande-Bretagne, une véritable opposition capable de capitaliser ces événements, la chute du gouvernement — par le biais d'une procédure normale de la démocratie parlementaire, comme le vote de confiance — aurait été inévitable.

Malheureusement, une telle opposition n'existe pas. Le Parti travailliste a actuellement la direction la plus droitière de son histoire et il est resté à la traîne, loin derrière l'opinion publique, émettant de timides condamnations des fermetures de puits, considérées comme une « mauvaise chose ».

- Inprecor n° 362 du 6 au 19 novembre 1992

L'administration conservatrice britannique a été contrainte de

Le mercredi 4 novembre 1992, lors d'un vote aux Communes, la n'assure le Premier ministre, John Major, que d'un piètre répit (voir l'article en p. 5).

travailliste et le NUM — historiquement un du NUM, Arthur Scargill. Alors que les indubitablement le dirigeant syndical le plus à gauche de Grande-Bretagne, comme il l'a montré durant la grève des mineurs d'un an, en 1984-85. La bourgeoisie a tenté de le sataniser en tant qu'incarnation même de la révolte de la classe ouvrière — Thatcher l'appelait l'"'ennemi de l'intérieur"

1992, lorsque le prétentieux ministre de l'Industrie, Michael Heseltine — qui a ressuscité le titre désuet de "président de la

SCANDALES retarder ses plans de fermeture des deux tiers des mines de charbon, après une vague de protestations qui a mis le pays dans une situation de crise politique sans précédent depuis des années.

poursuite de l'examen du Traité de Maastricht a été décidée par

319 voix contre 316. Cette victoire à l'arrachée (dans ce qui a constitué une sorte de vote de confiance du gouvernement)

Dave OSLER minières.

Ceci est dû, en partie, à l'importante fracture qui s'est produite entre la direction des piliers du parti —, fracture qui doit beaucoup au caractère militant du président positions politiques de ce dernier sont très fortement influencées par le stalinisme, il est nucléaire.

La crise actuelle a débuté le 13 octobre commission des échanges" pour se l'appliquer à lui-même —, a annoncé un plan de fermeture de 31 des 50 dernières mines de charbon pour mars 1993. L'annonce de ce plan avait déjà été rendue publique : un journal libéral avait éventé le secret et publié des documents du gouvernement bien avant terme. Selon ce projet, environ 30 000 emplois devaient être supprimés dans l'extraction, provoquant plus de 60 000 licenciements dans des secteurs voisins, comme le transport, la fabrication d'équipements minier et les commerces des villes

La grande braderie

Des experts en matière d'énergie affirment que la fermeture des mines est une folie, sauf à faire des calculs à la petite semaine. Le secteur charbonnier britannique a rapporté 170 millions de livres (1,250 milliard de francs français) cette année ; il est de loin le producteur de charbon de grande profondeur le plus efficace d'Europe — alors que des subventions gouvernementales massives sont attribuées à l'industrie

Le marché de l'énergie, en Grande-Bretagne, a été extrêmement malmené par les privatisations. Lorsque celles-ci ont eu lieu, en 1990, le monopole d'Etat de l'électricité

La été divisé entre 19 compagnies ostensiblement concurrentes, y compris pour les générateurs et la distribution. Si le projet actuel de fermeture des mines est mené à bien, il faudra payer plus d'un milliard de livres pour les indemnités de licenciement ; 2 milliards de livres supplémentaires vont sans doute s'ajouter au déficit chronique de la balance des paiements et 90 000 chèques d'allocations hebdomadaires devront être versés, tandis que des impôts directs et indirects disparaîtront. Voilà une leçon de rationalité capitaliste!

Le charbon était à la base de la 1) Sur les mobilisations contre la Poll Tax, voir Inprecorn° 306 et 309 des 6 avril et 18 mai 1990. 2) Sur l'arsenal antisyndical instauré par les conservateurs, voir Inprecor n° 335 du 19 juillet 1991.

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révolution industrielle britannique. Après la nationalisation de 1947, l'entreprise de charbonnage britannique possédait 1 400 puits de mine. A la veille de la grève de 1984-85, il n'en restait que 170, employant 180 000 mineurs. Aujourd'hui, il n'y a plus que 45 000 mineurs travaillant dans 50 mines ; la plupart de ceux qui ont perdu leur emploi n'ont pas retrouvé de travail depuis.

Charbon et chômage

Maintenant, le gouvernement veut privatiser ce qui reste des charbonnages. Pour quiconque serait prêt à abolir le salaire minimum, à introduire la journée de douze heures et à généraliser la semaine de six jours, les mines de charbon britanniques pourraient être des mines d'or; les charbonnages britanniques ont des droits d'exploitation pour des réserves de l'ordre de 45 milliards de tonnes.

Pour les travailleurs industriels, l'avenir que proposent les conservateurs n'est pas de bon augure. Dans un rapport confidentiel du conseiller du gouvernement pour les privatisations, le banquier N. M. Rothschild a affirmé que « suivant tous les scénarios basés sur le marché, une fermeture substantielle supplémentaire est nécessaire ». Selon les pires projections de Rothschild, les effectifs de l'emploi dans ce secteur pourraient descendre jusqu à 10 000 mineurs dans douze mines, en 1995.

Avec un chômage qui touche 2,8 millions de personnes, si l'on se base sur les statistiques officielles qui sous-estiment beaucoup la réalité, presque tous les travailleurs vivent dans la peur de rejoindre les sans-travail, voire même les sans-logis. Pour beaucoup de gens, même parmi ceux qui ont voté conservateur aux élections législatives d'avril 1992, la dernière mesure d'Heseltine était tout simplement inacceptable.

L'opposition des petits commerçants à cette mesure — beaucoup d'entre eux ont été ruinés après deux ans de récession économique - a également été forte. Même des hôteliers du bastion conservateur de Cheltenham, où il n'y a aucun puits à des kilomètres à la ronde, ont organisé des protestations.

La seule ampleur des protestations a contraint le gouvernement à effectuer un recul partiel, tout en soutenant que la fermeture des puits était « inéluctable ».

Pour l'heure, dix mines doivent être fermées après 90 jours de consultation de la force de travail — une obligation légale qui avait été tout simplement ignorée jusque-là. Même la très réactionnaire Cour suprême britannique est prête à appuyer des recours sur cette question. Le cas des 21 puits restants sera étudié par une commission parlementaire.

Le préjudice politique subi par le Premier ministre, John Major, est énorme. Des journaux, qui d'habitude sont de véritables organes de propagande conservatrice, spéculent aujourd'hui sur les chances de survie du gouvernement, qui est d'ores et déjà dans un état de crise avancé. L'ancien Premier ministre, Margaret Thatcher, elle, saisit toutes les occasions d'attaquer son successeur à propos du Traité de Maastricht, qu'il a négocié et auquel elle s'oppose. Le récent congrès des conservateurs, qui aurait dû normalement être une affaire de routine, a dégénéré en guerre ouverte sur la question.

L'effondrement dramatique de la livre sterling, au mois de septembre, qui a imposé un retrait humiliant du Système monétaire européen (SME), a réduit à néant la politique économique du gouvernement (3). Celui-ci parle de réduction drastique des dépenses publiques en même temps qu'il stimule l'économie en encourageant l'investissement privé. Même l'association des patrons, la Confédération de l'industrie britannique (CBI), ne prend pas de telles affirmations au sérieux.

Reeul tactique

Néanmoins, le recul tactique sur les fermetures des puits représente une manœuvre subtile de la part des conservateurs. Cet ajournement ne constitue pas, bien entendu, un abandon. Mais, en donnant l'impression de lâcher du lest — alors qu'en fait il n'y a aucune garantie de sauvegarde du moindre emploi →, le gouvernement espère dissiper la fureur publique.

Dans l'immédiat, Major a désarticulé la révolte des parlementaires "thatchériens", qui avaient menacé de voter contre la ligne de leur parti sur ce sujet, même si cela devait renverser le gouvernement.

Bien qu'ils se présentent en ce moment comme les "amis des travailleurs", ces politiciens ne sont motivés que par des manœuvres fractionnelles contre Heseltine, qui a été la cheville ouvrière de l'expulsion de Thatcher, et surtout par une volonté de torpiller Maastricht à tout prix. A ce propos, il faut signaler que six d'entre eux ont eu le courage d'aller jusqu'au bout de leur révolte et ont voté contre le gouvernement sur la question des mines.

L'acquis le plus significatif de la crise actuelle est que la classe ouvrière est en train de reprendre confiance. Jusqu'à ces dernières semaines, le mouvement ouvrier britannique vivait plongé dans les conséquences de l'amère défaite de la grève de 1984-85 qui avait vu éclater l'organisation des mineurs par la formation d'une scission droitière, la prétendue Union démocratique des mineurs (UDM). Les lois successives antisyndicales avaient beaucoup renforcé le courant "néoréaliste" du mouvement ouvrier qui défendait que le militantisme n'était plus seulement indésirable mais même illégal. Durant les premiers mois de 1992, la lutte dans l'industrie avait atteint son niveau le plus bas depuis que de telles statistiques existent (100 ans).

Mais, maintenant, le moral est meilleur. Avec un gel des salaires dans le secteur public pour cause de graves difficultés financières du gouvernement, l'hostilité grandissante à la privatisation prévue des chemins de fer et d'une partie de la poste, des coupes claires dans le budget des hôpitaux londoniens (qui devraient entraîner la suppression de 20 000 emplois supplémentaires) et dans les transports publics (encore 5 000 postes de travail qui partiraient en fumée) et un licenciement massif dans les administrations locales, il y a aujourd'hui une possibilité réelle de résistance générali-

Evidemment, le principal obstacle à l'action est et restera la bureaucratie syndicale. La manifestation du 25 octobre a constitué le lancement de l'initiative intitulée "Campagne pour les emplois et la reprise"

Ensuite, cette campagne prévoit de lancer des pétitions et de réaliser un travail de lobbying. Des demandes pour organiser une entrevue avec Major ont déjà été éconduites — comme d'habitude, la TUC a poliment réécrit pour redemander rendez-vous. Les mineurs relèvent la tête

Un certain nombre de meetings régionaux sur les problèmes de l'industrie locale sont désormais prévus — ils se seraient de toute manière tenus à l'initiative de militants

Les activités de masse fleurissent partout. Des réunions, préparées avec peu de publicité, réunissent pourtant des audiences importantes de travailleurs, à travers tout le pays — 250 personnes à Liverpool, et 500 à Manchester.

Pour assurer une certaine coordination, un Réseau national de soutien aux mineurs a été mis sur pied, à l'initiative du Groupe pour une campagne socialiste, l'aile gauche des parlementaires travaillistes, avec l'appui officiel du NUM et du Mouvement des femmes contre les fermetures de puits, qui avait gagné une certaine notoriété durant la grève de 1984-85.

Ce réseau aspire à fonctionner comme un centre logistique pour une organisation de travailleurs basée sur des délégués locaux, capable de rassembler l'ensemble du soutien. Une conférence nationale doit prochainement être organisée. Des journalistes

3) Voir Inprecor n° 360 du 9 octobre 1992 et voir l'article de J. Gough, en p. 5.

Inprecor n° 362 du 6 au 19 novembre 1992

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radicaux préparent la diffusion d'un bulletin à grand tirage pour le réseau. Les sympathisants dans les milieux musicaux examinent la possibilité d'un concert de solidarité avec des groupes de rock très connus.

Mais, rien de tout cela, isolément, ne suffira. En dernière analyse, le mouvement ouvrier devra se préparer pour un affrontement de classes majeur. Durant les jours qui ont suivi la nouvelle de la fermeture des puits, un congrès du NUM avait mandaté la direction pour organiser une consultation parmi les mineurs sur les actions revendicatives à entreprendre.

A qui le tour ?

Si Scargill l'avait immédiatement proposé, cela se serait soldé par un vote négatif, comme même les militants révolutionnaires dans le NUM l'admettaient à l'époque. La base des mineurs était extrêmement démoralisée et le gouvernement avait constitué des stocks de charbon pour au moins douze mois.

Même d'anciens dirigeants qui avaient exercé un rôle important dans la grève de 1984-85 étaient prêts à accepter des allocations de chômage valant au plus un an de double salaire.

Face à la démoralisation populaire, Scargill a pris la décision tactique correcte d'attendre jusqu'à ce que le dénouement de la campagne politique soit clair. Les événements de ces derniers jours ont modifié les perspectives.

Les mineurs réalisent aujourd'hui que d'autres groupes de travailleurs se mobiliseraient pour leur propres griets si un secteur en prenait l'initiative. Même certains membres de l'UDM seraient sur le point d'abandonner leur modération traditionnelle.

La question cruciale qui se pose est : à qui le tour ? La revendication d'un jour de grève générale, avancée par l'extrême gauche, gagne du terrain. Mais, si le NUM décide d'attendre les résultats de la consultation — qui ne fera probablement pas le choix de concessions - on risque de rater une occasion majeure.

Alors que le vote sur Maastricht est prévu pour le 4 novembre, le Parti travailliste a soudainement changé sa position et se prépare à voter contre le gouvernement. Major a, à plusieurs reprises, menacé de convoquer des élections législatives de façon à ramener dans le droit chemin les députés qui lui assurent sa faible majorité.

La Grande-Bretagne est soudainement devenue un pays où il fait politiquement bon vivre. *

Londres, 28 octobre 1992 = Inprecor n° 362 du 6 au 19 novembre 1992

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