la faiblesse fondamentale de l'économie de ce pays et l'absence de stratégie de politique alternative de type néokeynésien, basée sur une tentative de renforcer
Une crise très britannique
La sortie forcée de la livre sterling du Système monétaire européen (SME), à la mi-septembre 1992, sa dévaluation de 15 % et les dissensions publiques entre le gouvernement britannique et ses partenaires de la Communauté économique (CE) — en particulier l'Allemagne — ont mis en lumière à la fois sa bourgeoisie (voir Inprecor n° 360 du 9 octobre 1992).
cruel dilemme qui se pose pour la classe dirigeante du pays. La "eure monétariste" miraculeuse du thatchérisme a créé autant de problèmes qu'elle n'en a résolu (voir Inprecor n° 346 du 14 février 1992). Néanmoins, toute les struetures de production, se heurterait à d'énormes difficultés.
La question sous-jacente à toutes ces tensions est la contradiction entre la nature sociale du capital et sa mobilité.
Jamie GOUGH
LE GOUVERNEMENT conservateur de John Major est aujourd'hui la proie d'un profond désarroi, ce que ressentent bien ses propres supporters. Il a, à la fois, perdu le mécanisme principal de sa politique économique et échoué selon les paramètres de succès qu'il s'était lui-même choisis. Depuis le milieu des années 80, lorsque les conser-
Derrière la crise économique actuelle qui frappe la Grande-Bretagne, c'est un vateurs ont abandonné le contrôle de l'émission de la monnaie comme levier central de leur stratégie, ils se sont reposés sur un taux de change élevé pour imposer déflation et discipline à l'économie. Ce dernier levier a aujourd'hui été abandonné de façon spectaculaire.
Les conservateurs ont toujours présenté leur stratégie comme visant à "réduire l'inflation". Peu avant la récente débâcle,
Major justifiait la récession par les succès remportés par son gouvernement en matière de réduction de l'inflation — qui est descendue à de 4 %, en dessous du taux de l'Allemagne pour la première fois en 25 ans — et en promettant une inflation nulle. Avec la dévaluation actuelle, on sait que l'inflation va désormais augmenter considérablement dans les années à venir.
Les taux de change et d'inflation sont seulement des formes indirectes et fétichistes de l'accumulation du capital.
Pourtant, c'est sous ces formes que la politique économique des Etats bourgeois fonction-
ne. La perte de contrôle sur ces deux facteurs est un désastre non seulement pour le gouvernement mais aussi pour l'ensemble du capital britannique, qui soutenait la stratégie de Major.
La crise de la livre sterling est liée au niveau élevé des taux d'intérêt allemands. Mais sa raison fondamentale réside dans la faiblesse du capital productif en GrandeBretagne ; sur le long terme, les taux de change reflètent les niveaux relatifs de productivité du travail dans différents pays. La dévaluation traduit une réalité inéluctable, et les spéculateurs — auxquels le gouvernement et les dirigeants de l'opposition travailliste faisaient porter la responsabilité de la crise — ne sont que des médiateurs.
En queue de
Péconomie mondiale
La mesure la plus immédiate de la productivité relative est la balance commerciale. Celle-ci n'a cessé de se détériorer dans les années 80 et elle est devenue négative en 1986, en dépit des revenus du pétrole de la Mer de Nord. Malgré le fait que la récession est pire en Grande-Bretagne que dans d'autres pays impérialistes - ce qui aurait dû améliorer la balance commerciale — cette dernière reste déficitaire, et elle subirait une dégradation en cas de regain économique.
L'absence de compétitivité au niveau international se reflète dans la gravité particulière de la récession britannique. Elle dure depuis deux ans et demi, et continue de s'approfondir. Le chômage réel touche 4 millions de personnes, soit 14 % de la population active.
Les emprunts du gouvernement, pour l'année 1992, vont représenter 5 % du produit national brut (PNB), empêchant le gouvernement d'utiliser des investissements d'Etat pour combattre la récession ; en fait, les rumeurs d'augmentation des impôts vont bon train, ce qui aggravera la récession tout en constituant un tourant humiliant pour un gouvernement qui a toujours sollicité le soutien populaire en tant que "parti des réductions d'impôts".
Les taux d'intérêt réel sont à leur plus haut niveau depuis les années 30, mais une diminution durable pour relancer l'économie est exclue à cause du plongeon de la livre. En somme, les marchés monétaires ont raison : l'économie britannique est dans la pire des situations depuis le début des années 30.
On aurait pu s'attendre à ce que le mouvement ouvrier utilise cette crise ouverte pour prendre l'offensive — hélas, on a entendu des gémissements plutôt que des détonations.
La direction travailliste a été ligotée par son soutien à l'entrée de la Grande-Bretagne dans le SME avant même le gouvernement conservateur ; elle a même défendu le taux élevé dans lequel la livre était maintenue. Voilà pourquoi les dirigeants travaillistes défendent, avec la même ferveur que les conservateurs, la discipline déflationniste et considèrent le SME comme un moyen de l'imposer, en s'appuyant sur l'Allemagne et en espérant que la nature "extérieure" de la contrainte leur fournira un alibi pratique en cas de conflit futur avec les travailleurs.
La direction travailliste exclut aussi 123
CRISIS, CRISIS, CRISIS
toute augmentation substantielle des dépenses publiques. Elle a donc été obligée de mettre en avant quelques timides propositions pour accroître la compétitivité économique : un allongement du temps des études des mesures d'encouragement pour les investissements lourds, pour la recherche et le développement, et des stimulants pour le secteur du bâtiment. De la part des directions syndicales, qui ont, lors du récent congrès de la Confédération syndicale unique (TUC), fait un pas en avant vers le syndicalisme de service à la nord-américaine ou à la japonaise, on n'a entendu qu'un silence assourdissant (1).
La crise pose donc des questions fondamentales. Tout d'abord, pourquoi la politique conservatrice visant à revigorer l'économie britannique a-t-elle échoué si lamentablement ? Ensuite, pourquoi la réponse du mouvement ouvrier a-t-elle été si timide ? Enfin, on peut s'attendre à ce que la faillite flagrante de la politique néolibérale donne un coup de pouce à un projet qui bénéficie d'un important soutien, surtout dans le mouvement ouvrier — celui de la "modernisation" signifiant la réorientation de la politique gouvernementale et du centre financier de la City de Londres vers les besoins du capital domestique. Est-ce une stratégie réaliste du point de vue du capital britannique et qu'elles seraient ses implications pour les travailleurs ?
Une erise "particulière"
Ces problèmes ne sont pas spécifiques à la Grande-Bretagne. Ils portent sur les contradictions du néolibéralisme et celles de la social-démocratie dans la période actuelle. De plus, alors que ces contradictions s'y expriment sous une forme particulière, cette "particularité" britannique diffère de ce qu'on s'imagine traditionnellement à gauche.
La crise britannique est une expression particulière de la crise mondiale du capitalisme, qui se traduit en général par la récession
You le ralentissement dans les économies de tous les pays impérialistes, par l'instabilité du système financier international et des catastrophes économiques dans la plupart des pays semi-coloniaux. Cette situation a évidemment des interférences sur la crise britannique, et, de façon plus flagrante, en restreignant les marchés. Mais, il y a aussi des contradictions à l'œuvre à l'intérieur de la Grande-Bretagne et des autres pays impérialistes qui reproduisent et perpétuent la stagnation.
Toutefois, les performances de l'économie britannique ont été particulières : depuis le début de l'austérité, elle a poursuivi son déclin historique relativement à ses concurrents. Les crises mondiales révèlent et aiguisent les inégalités inhérentes au capitalisme, y compris entre pays. C'est la raison de l'abandon des taux de change fixes, en 1971, et de l'actuelle crise monétaire européenne. La Grande-Bretagne a particulièrement souffert de ce processus.
Le néolibéralisme essaye de résoudre la crise en faveur du capital en créant le maximum d'espace pour des opérations thérapeutiques dans le cadre du mode de production capitaliste lui-même. La destruction de pans entiers du capital est accélérée, réduisant ainsi la masse de capital qui revendique des profits, et cherchant de cette façon à aug-
1) Voir Inprecorn° 351 du 24 avril 1992.
Inprecor n° 362 du 6 au 19 novembre 1992
menter le taux de profit. Le chômage n'est pas combattu - il est même activement encouragé, comme moyen de maintenir de bas salaires et d'intensifier le travail.
Pour que de tels procédés atteignent leur efficacité maximale, les obstructions à la loi de la valeur doivent être aussi réduites que possible. Le néolibéralisme a cherché à affaiblir et à balayer les arrangements "institutionnels" hors-marché qui avaient été mis en place durant la phase longue d'expansion précédente, qu'il s'agisse de formes d'intervention de l'Etat, de l'Etat-providence, d'ententes commerciales (pour avoir plus de poids dans des négociations), de l'influence des syndicats ou des cartels, et autres formes de coordination entre entreprises ; ces arrangements ont pu être profitables pour le capital dans le passé, mais sont aujourd'hui considérés comme des entraves. De cette manière, le capital devient plus mobile, plus libre de se déplacer vers de nouveaux champs d'investissement, des zones géographiques ou de nouvelles relations entre firmes.
Ce programme a été accompli sous une forme relativement pure en Grande-Bretagne, étant donné qu'il est bien dans le sens de la tradition britannique. Le passé de domination impériale britannique a produit, d'une part, un capital monétaire important, et, de l'autre, un capital industriel qui, pendant une longue période, n'a pas eu à se préoccuper de stratégie de compétition grâce à son avance historique et au réservoir des marchés de l'Empire. La mobilité du capital, les marché libres et le libre échange semblaient être opérationnels. La classe dirigeante est, dans ce sens, libérale invétérée.
La hantise de la "socialisation"
Le thatchérisme a obtenu certains résultats pour le capital. Entre les deux pointes cycliques de 1979 et 1989, la productivité du travail a augmenté dans une proportion comparable à celle des pays de l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) dans leur ensemble — du jamais vu dans la période consécutive à la Seconde Guerre mondiale. Ceci a été réalisé, en partie, par la destruction massive des usines les moins productives, et, en partie, par des investissements pour réduire la main-d'œuvre, et enfin, dans une moindre mesure, par une intensification du travail lui-même.
La réorganisation de la production s'est accompagnée de défaites successives des syndicats. Dans la décennie 1979-1989, le taux de profit a augmenté jusqu'à atteindre son niveau de 1970 — ce qui ne constitue pas un "boom", mais représente une hausse substantielle. Comme d'habitude, le capital = Inprecor n° 362 du 6 au 19 novembre 1992 britannique s'en est mieux sorti que l'économie britannique : l'abolition des contrôles, mise en œuvre par Thatcher, a permis une exportation de capitaux - 53 milliards de livres pour 1989 seulement.
Mais, pour le capital, les problèmes les plus importants demeurent. Le taux des investissements productifs nationaux n'était pas supérieur, à la fin des années 80, à celui de la fin des années 70 — une performance bien inférieure à celle d'autres pays de l'OCDE —, et une proportion croissante de ces investissements s'est faite dans l'immobilier plutôt que dans des usines. L'investissement productif net dans l'industrie était, en réalité, négatif entre 1981 et 1984. Des branches entières de l'industrie, notamment l'industrie informatique, ont été rayées de la carte dans les années 80. La plupart des phases de plus haut niveau de la production ont été transférées à l'étranger, laissant sur place la production nécessitant peu de qualification et répétitive. La présente crise découle de ce manque d'investissements industriels.
Le refus du thatchérisme de mener une politique industrielle a été un facteur crucial dans ce désastre. Les économies actuelles des pays impérialistes sont hautement socialisées. C'est-à-dire que nombre d'investissements se font sur le long terme et nécessitent un environnement planifié ; les projets des entreprises sont hautement dépendants de ceux des autres, mais ne peuvent pas être aisément ou rapidement modifiés ; enfin, il y a beaucoup de secteurs essentiels de la production dans lesquels le capital répugne à investir parce qu'il est difficile, voire impossible, de les maintenir dans le privé tant ils impliquent un travail qualifié et des technologies de pointes. Pour que l'accumulation du capital se fasse effectivement, ces liens d'interdépendance nécessitent une organisation entre, et même contre, les intérêts et des firmes et des travailleurs.
Cette socialisation de la production s'est développée inexorablement durant l'histoire du capitalisme. Les deux industries impérialistes les plus efficaces de l'après-guerre, celles de l'Allemagne et du Japon, ont été marquées par une forte socialisation ; organisée en Allemagne par les banques et la collaboration formelle entre les employeurs et les syndicats, et au Japon par des planifications conjointes entre les grandes entreprises de chaque secteur et l'Etat.
Le néolibéralisme ne voit que les effets négatifs de la socialisation du capital : la protection des entreprises, la fermeture de secteurs entiers aux investissements, l'influence excessive des travailleurs et l'exposition de l'Etat aux pressions des intérêts particuliers. Dans sa croisade contre ces rigidités, il ne parvient pas à trouver les formes nécessaires de socialisation.
Les conservateurs se sont, au lieu de cela, reposés sur les économies budgétaires et la "moderisation".
L'absence de préoccupation pour la socialisation a eu des conséquences graves et négatives. La majeure partie de l'industrie britannique a perpétué la tradition de faible développement des produits et des procédés de production, de marketing médiocre et d'absence de planification stratégique et de collaboration. La stratégie de réduction des dépenses budgétaires du gouvernement a fait chœur avec la tradition industrielle britannique ; toutefois, dans le capitalisme tardif, la pure concurrence des prix est une forme très mauvaise d'accumulation du capital.
La myopie patronale
Les succès du gouvernement dans l'affaiblissement des syndicats ont été mis à profit par les employeurs pour augmenter les cadences, la flexibilité du travail effectif et le temps de travail. Mais, de telles formes d'extraction de plus-value ne conduisent qu'à une augmentation temporaire des profits, sauf si elles sont utilisées pour faciliter les innovations technologiques - ce qui n'était pas le cas dans la Grande-Bretagne des années 80. La rationalisation de la production et l'autoritarisme accru ont parfois apporté une petite marge de manœuvre aux employeurs, mais, en tant que procès de travail en système capitaliste, ce schéma est moins efficace que la collaboration active et
l"initiative" des travailleurs que les patrons allemands et japonais ont été capables de susciter (2).
Les investissements d'Etat dans les infrastructures physiques et sociales — la branche de la production la plus évidemment socialisée — n'ont pas été à la hauteur. La pénurie résultante en matière de qualification, de transport et de logement, de même que les faillites chaotiques d'entreprises et de secteurs, ont entravé la production et provoqué l'inflation, minant la stratégie d'économie budgétaire du gouvernement. Ceci montre que réduire l'inflation et créer un "marché parfait" ne suffit pas pour supprimer les interventions de l'Etat et des institutions ; en fait, ces dernières sont nécessaires pour assurer l'adéquation des investissements et donc l'adéquation de l'offre.
De la propriété publique au monopole privé La nécessité objective de la socialisation se manifeste dans les difficultés des conservateurs à privatiser les fonctions de l'Etat (fourniture d'électricité et de gaz, télécommunications, etc.). Dans la plupart des cas, la privatisation s'est résumée à la création d'un monopole privé dont les prix élevés sont, en dernière analyse, une projection des profits des autres secteurs du capital, et qui sous-investissent systématiquement. Les tentatives pour que les capitaux privés investissent dans les écoles technologiques spécialisées, par exemple, ont échoué et on a pu assister à des farces comme l'annulation d'une nouvelle ligne de métro, dans l'Est de Londres, à cause de la faillite du promoteur de l'immense quartier de bureaux de Canary Wharf, sur les quais de la Thamise.
De même, les essais d'introduction de pseudo-marchés et de compétition internes au sein du service national de la santé et de l'éducation ont manqué leur but qui était de dépolitiser ces services. Au contraire, ils ont mis en lumière les coûts et les bénéfices des différentes parties de ces services et ont encouragé de nouveaux conflits pour plus de ressources. La nature sociale et politique inhérente à ces services a trouvé une nouvelle façon de se manifester.
Puisqu'il manquait de toute stratégie industrielle positive qui puisse guider ses investissements, le gouvernement a été plus vulnérable aux pressions pour faire de la charité. La société libérale britannique se reflète dans une culture qui vénère les gains à court terme. En l'absence d'une culture de collaboration dans la production, la cohésion sociale dépend des rentrées immédiates d'argent pour le capital et le travail.
En fait, les conservateurs n'ont rien fait pour arrêter, et ont perpétué, des pratiques gouvernementales d'aumône qui sont coûteuses et inutiles pour le capital dans son ensemble : réduction d'impôts pour l'achat de biens immobiliers ; subsides aux promoteurs immobiliers, aux paysans et à l'industrie d'armement ; et protection pour les entreprises privatisées. Ces aumônes faites au capital sont allées aux branches les moins innovatrices et qui prenaient le moins de risques. La faiblesse ne réside pas seulement dans ces pratiques d'achat du soutien politique (bien qu'elle existe là aussi), elle découle surtout de l'absence de stratégie.
La même faiblesse repose sur le relâchement du contrôle monétaire et du crédit par les conservateurs, au milieu des années 80, parallèlement au "boom" économique sous Reagan aux Etats-Unis. Il est évident qu'en période de crise le capital lui même tend à s'endetter pour régler ses problèmes ; et des tentatives de récolter des profits par la spéculation causent périodiquement une inflation des valeurs du capital (la Bourse de Tokyo en est l'exemple le plus spectaculaire de ces dernières années).
Mais, tant en Grande-Bretagne qu'au Etats-Unis, le gouvernement a cédé aux pressions du capital et s'est plié à la déflation exigée par le néolibéralisme. Ce n'est pas un hasard si ces pays sont les deux plus libéraux parmi les pays impérialistes, sans aucune stratégie.
Cela a abouti à ce que, alors que des pans entiers du capital manufacturier faisaient faillite, il y ait un énorme développement du capital des secteurs des services d'affaires et de la consommation, de l'immobilier et boursier. Cet excès de capital fait baisser le taux de profit. Le keynésianisme de Reagan/Thatcher a aujourd hui fait marche arrière : la montagne de dettes sans précédent menace maintenant, à la fois, les investissements productifs et le système bancaire international, tandis que l'endettement des consommateurs réduit la demande (3).
Les rêves de
"modernisation" Ces contradictions montrent à quel point la vision eurocommuniste britannique, qui a eu son heure de gloire — promue par le très influent journal Marxism Today — est illusoire ; elle affirmait que le thatchérisme avait créé une nouvelle économie politique hégémonique. En réalité, la stratégie des conservateurs, malgré sa puissante logique, pèche par son incapacité à mettre en œuvre la socialisation de la production.
L'echec du néolibéralisme donne une crédibilité renouvelée au projet de "modernisation" du capitalisme britannique. Ce projet a une longue histoire, qui remonte au milieu du XIXe siècle, quand les faiblesses productives de la Grande-Bretagne avaient été, pour la première fois, mises en évidence.
Les "modernistes" veulent rendre la Grande-Bretagne plus semblable à l'Allemagne, à la France dirigiste ou, dernièrement au Japon. Ils veulent défendre l'industrie nationale et la politique du gouvernement plutôt que la City de Londres, avec ses priorités d'investissement à l'étranger et de profits à * court terme. La livre semble être chroniquement surévaluée dans l'intérêt du capital financier ; les "modernistes"" voient d'un bon œil la dévaluation actuelle. Ils veulent que l'industrie productive elle-même accorde plus d'importance à la planification à long terme et à la coordination entre branches. Il faudrait, à leur sens, plus de collaboration institutionnalisée entre capital et travail, à travers l'embauche plutôt que par le chômage — un changement important par rapport à la médiation par le seul argent.
Ce projet s'appuie sur une logique réelle et s'adresse non seulement aux travailleurs mais aussi au capital dans la mesure où celui-ci est toujours dépendant de l'économie nationale. Par exemple, les actions des quatre grandes banques britanniques, qui sont fortement internationalisées, se sont
2) John Holloway, "The red rose of Nissan", Capital and Class n° 32, 1987.
3) Ernest Mandel, The twilight of monetarism", Internationa/ Viewpoint, n° 235, 14 septembre 1992.
Inprecor n° 362 du 6 an 19 novembre 1992
plus mal comportées dans les années 80 que celles des compagnies industrielles. Elles ont été frappées par l'échec des investissement d'outre-mer, par la faiblesse de l'économie intérieure et, maintenant, par la dévaluation forcée. La Grande-Bretagne leur importe encore un peu. Une autre version "douce" de la "modernisation" a été tentée par les governments conservateurs et travaillistes des années 60.
C'était l'essence de la stratégie économique alternative qui disposait du soutien massif des travaillistes dans les années 70. Ces dernières années, un remake de cette stratégie a été mis en avant par l'éminent parlementaire de la gauche du Parti travailliste, Ken Livingstone, et par des staliniens de gauche : contrôle sur les exportations de capitaux et sur le crédit ; réduction des dépenses militaires pour financer des investissements industriels et dans l'éducation, et peut-être des nationalisations sélectives pour créer des "pôles d' entraînement" (4).
Pressions du patronat
Sous le gouvernement conservateur, il y a eu continuellement des pressions de la part des organisations patronales demandant au moins certains éléments de "modernisation", comme des dépenses accrues en matière d'infrastructures et un soutien ciblé à l'industrie. De nombreux "comités locaux" et autres agences économiques ont tenté de mettre en cuvre des stratégies de "modernisation" locale avec le soutien du capital et des travailleurs, et ce, ave des moyens limités.
Si la "modernisation" était réalisée comme le proposent ses défenseurs, elle bénéficierait indubitablement à l'accumulation du capital en Grande-Bretagne. Et, bien que l'internationalisation de l'argent, de la production et de la connaissance fasse plus que jamais "prendre l'eau" à toute action nationale pour la socialisation, certains aspects de la socialisation peuvent encore être réalisés au sein d'une économie de la taille de celle de la Grande-Bretagne (5).
La "modernisation" a potentiellement un grand pouvoir de séduction, elle prétend affronter les problèmes de la production avec une approche teintée de "bon sens" nationaliste.
Mais le projet rencontre des obstacles majeurs. Tout d'abord, malgré les appels à la solidarité nationale, elle devrait constituer un fardeau pour certains secteurs. Le gouvernement serait contraint d'arrêter de nombreuses aumônes traditionnelles de façon à utiliser l'argent de façon plus productive.
La restructuration de l'industrie implique que des entreprises pâtissent pour que l'industrie dans son ensemble en profite. — Inprecor n° 362 du 6 an 19 novembre 1992
Si le chômage venait à ne plus être utilisé pour modérer les salaires, une politique gouvernementale des revenus devrait certainement l'être. De plus, malgré les promesses des "modernistes" d'une plus grande égalité, la socialisation est intrinsèquement injuste. Ses bénéfices profitent de façon disproportionnée à certains secteurs de l'industrie — par exemple, ceux qui nécessitent une technologie de pointe —, à certaines régions et aux travailleurs les plus qualifiés.
Les "modernistes" devront persuader beaucoup de secteurs du capital et les travailleurs de faire des sacrifices pour obtenir les bénéfices promis dans dix ou vingt ans.
Pour un penny... Voilà pourquoi, en substance, les tentatives successives de modernisation des 140 dernières années ont échoué. L'onde longue actuelle de stagnation rend les choses encore plus complexes. En ces temps difficiles, le capital et les travailleurs sont moins enclins à faire des sacrifices : la proposition des démocrates-libéraux, lors des élections de 1992, d'ajouter un penny, destiné à l'éducation, à l'impôt sur le revenu a provoqué une chute brutale de leurs voix. L'attitude de prudence du capital britannique sur les sacrifices est dévoilée de façon éloquente par le fait que, pendant les deux dernières années de baisse des profits, les dividendes ont peine baissé.
Par ailleurs, le capital international a essayé de répondre à la crise en tentant d'augmenter sa mobilité et d'affaiblir les entraves institutionnelles. Le capital mondial a également conscience que, tout particulièrement après le "boom" inflationniste du milieu des années 80, il y a un besoin permanent de dévalorisation du capital. Il n'y a, donc, pas que des maladies britanniques.
Au Japon, par exemple, le système de propriété par holding, qui a été une méthode de planifications à long terme pour protéger les entreprises des pressions à court terme de la Bourse, subit les attaques des capitaux des Etats-Unis qui veulent pénétrer au Japon. Les compagnies japonaises elles-mêmes sont en train d'affaiblir leur système d'assurance d'un "travail pour la vie" pour être plus mobiles. Cela ne signifie pas que toutes les formes sont en train d'être détruites, mais que c'est une tendance très forte. En Grande-Bretagne, cette tendance accentue les comportements traditionnels du capital.
Beaucoup de "modernistes" espèrent qu'un approfondissement de l'intégration européenne attirera la Grande-Bretagne vers les formes de régulation économique plus socialisées qui prévalent sur le continent. La réalité est exactement le contraire. Bien que la CE avance certaines politiques d'investissement industriel, ses politiques centrales visent à supprimer les entreprises qui ont un "excès de capacité" et à l'arrêt des subsides nationaux pour l'industrie jugés "perturbateurs" ; cela contribue à affaiblir la socialisation. De surcroît, le SME et le libre échange interne ont nécessairement un effet déflationniste sur les pays qui ont les économies les plus faibles, comme la Grande-Bretagne.
Pour finir, la socialisation tend à donner à la classe ouvrière des moyens de pression accrus sur le patronat et le gouvernement. Cela ne comporte pas de danger pour le capital si le movement ouvrier est très faible - comme c'était le cas dans l'Allemagne de l'Ouest de l'après-Seconde Guerre mondiale. En Grande-Bretagne, malgré les défaites infligées aux syndicats, le capital n'est pas convaincu que les travailleurs soient suffisamment "disciplinés" pour ne pas utiliser les opportunités créées par des initiatives de modernisation pour défendre leurs propres intérêts. C'est seulement à un niveau local, là où le travail est géographiquement fragmenté et dépendant, que le capital a été assuré de garder le contrôle de la "modemisation" (6).
Ces contradictions expliquent pourquoi le capital, bien qu'il ait exigé du gouvernement une plus grande attention pour la "modernisation", et soutenu des initiatives locales, a rejeté tout projet de "modernisation" systématique. Les conservateurs "modernistes", comme Michael Heseltine, ont peu de poids dans le gouvernement Major.
Pas tout-à-fait capitaliste ?
Le Parti travailliste n'a pas réussi à obtenir le soutien d'une quelconque portion significative du capital industriel lors des élections d'avril 1992, malgré le fait que son programme était une copie conforme de ses exigences.
La timidité avec laquelle la bureaucratie travailliste brandit la bannière de la modernisation, malgré le terrible état de l'économie productive, reflète les problèmes qu'elle comporte pour les travailleurs et surtout pour le capital.
La crise ouverte du néolibéralisme a produit non pas une alternative moderniste mais une paralysie de la bourgeoisie et des réformistes.
Le projet de "modernisation" subordonnerait les travailleurs au capital d'une manière nouvelle, plus consensuelle et coopérative. Il devrait être rejeté pour cette seule raison. Mais il est aussi important de voir son caractère utopique : les travailleurs
4) N. Costello, J. Michie, S. Milne, Beyond the casino economy, Verso, Londres, 1989
5) Pour un point de vue différent, voir E. Mandel, op.cit.
6) Aram Eisenschitz et Jamie Gough, The politics of local economic policy, Macmillan, Londres, à paraitre.
et les capitalistes britanniques ont tous de fortes raisons pour rester "non-modernisés"
Une idée influente parmi la gauche britannique, plus systématiquement développée par la New Left Review (NLR) [revue théorique indépendante traditionnellement proche de la gauche du Parti travailliste, ndlr], est que la Grande-Bretagne a une classe dominante réactionnaire, pas complètement capitaliste. Cette conception mène naturellement aux projets de "modernisation", une logique récemment exprimée par le soutien de la NLR à une coalition des travaillistes et des libéraux.
Le capital dans
Uses contradictions
Cette analyse ne voit le capital que sous un de ses aspects — la production, la socialisation, la valeur d'usage, l'enracinement géographique, la collaboration capitaltravail — et en ignore l'autre — l'argent, le marché libre, la loi de la valeur et la mobilité. Ce dernier n'est pas moins caractéristique du capital que le premier ; en fait, la prédilection britannique pour l'argent et le marché libre correspond au capital sous sa forme la plus "parfaite"
Il est vrai que ce caractère unilatéral du capital britannique crée des problèmes à l'accumulation nationale. Mais il rend bien service au capital britannique dans ses investissements d'outre-mer, qui développent la division internationale de la production.
La plus puissante des formes du capital, les multinationales, combine maintenant des opérations productives et financières ; c'est particulièrement le cas pour les multinationales britanniques. L'internationalisation, la mobilité et l'affaiblissement de la socialisation sont maintenant des tendances puissantes au sein du capital international, pas seulement en Grande-Bretagne (7).
Il nous faut donc considérer, d'une part, la socialisation et la mobilité, et de l'autre, le capital financier et productif, comme formant des unités contradictoires. Ces unités sont conflictuelles et ce sont ces conflits qui bloquent le projet de modernisation en Grande-Bretagne. Mais leurs composantes dépendent les unes des autres. Cette contradiction crée des tensions et des dilemmes fondamentaux pour le capital international et empêche toute solution simple à la crise. *
Londres, octobre 1992 7) Pour une critique des positions de la NLR dans une optique similaire, voir Ellen Meiksens Wood, The Pristine Culture of Capitalism, Verso, Londres, 1991.