LE DOCUMENT qui suit est une version révisée d'un exposé que Walden Bello a présenté à San Francisco, le 30 juillet 1992, lors d'une réunion publique organisée par le FOPA. Depuis sa publication dans Philippine Alternatives, aux Etats-Unis, ce rapport a été reproduit dans deux autres revues de la gauche philippine : Debate, publié aux Pays-Bas, et Kasarinlan, publiée à Manille-Quezon City.
Cet intérêt s'explique aisément. Bello ne donne pas seulement la parole à une vingtaine de cadres du PCP et du Front national démocratique (NDF), il éclaire des éléments importants de la crise que traversent ces organisations et aborde, ce faisant, des questions de fond, parfois essentielles.
Il aborde notamment de façon détaillée les purges qui ont saigné le PCP dans l'ile méridionale de Mindanao, en 1985-1986, et dans une région de l'île septentrionale de Luzon, le Sud-Tagalog, en 1988 (1). Dans ces deux cas, une campagne pour éliminer des rangs du Parti communiste des agents infiltrés par les militaires (les DPAs, ou Deep Penetration Agents) a tourné à la paranoïa collective, se soldant par l'exécution de dizaines et de centaines d'innocents, ce que Walden Bello n'hésite pas à qualifier de « crime contre l'humanité » commis au sein même du mouvement révolutionnaire, dans une dynamique mortelle d'autodestruction.
Walden Bello a demandé à ses interlocuteurs, dont certains avaient directement vécu ces événements dramatiques, comment une telle catastrophe avait pu avoir lieu. Les réponses, encore fragmentées, touchent à des problèmes qui concernent bien d'autres organisations engagées dans un combat armé : les garanties juridiques au sein d'un parti clandestin ; le poids de conceptions "militaristes" ; les garde-fous contre le déclenchement d'une dynamique de paranoïa collective : le marxisme et la notion de "justice de classe" ; le respect du "principe de la vie" et des droits de l'homme par les révolutionnaires, etc.
Le rapport d'enquête présenté par Walden Bello est d'autant plus important qu'il arrive au moment où le PCP est traversé par un débat et une confrontation politiques internes sans précédent. Depuis des années déjà, un nombre croissant de militants du Parti communiste demandaient l'organisation d'une discussion d'ensemble sur les leçons de leur combat aux Philippines, comme sur celles de la crise du "camp socialiste" dans le monde. La direction centrale a repoussé sine die l'ouverture de cette discussion, étouffant notamment une initiative prise en ce sens, en janvier 1991, dans la publication du comité central, Ang Bayan (2).
L'enterrement des débats n'a fait qu'aggraver la crise politique interne. La revue Kasarinlan vient de publier deux documents qui l'illustrent (3). Le premier est un long texte d'Armando Liwanag, président du PCP, qui veut « réaffirmer les principes fondamentaux » du Parti, et « rectifier les erreurs ». Il revient, en fait, aux formules stratégiques de 1967-1968, années de constitution du Parti, rejetant pour "déviationnisme" les apports ultérieurs. Il s'attaque à des secteurs très importants de sa propre organisation, comme les directions régionales de Mindanao, des Visayas (un ensemble d'îles au centre de l'archipel) et de Manila-Rizal (la région de la capitale), ainsi qu'aux réseaux établis en Europe occidentale et Amérique du Nord. Il amorce un "mouvement de rectification" qui prend des allures de purge politique (4).
Le deuxième document, publié par Kasarinlan, critique les positions de Liwanag et appelle à « résister aux tendances autoritaires » dans le PC. Il représente l'un des points de vue (il y en a d'autres) de ceux qui visent à « dépasser la tradition » historique, encore incarnée par Jose Maria Sison, premier président et longtemps principal théoricien du PCP.
De nombreux militants critiques réclament aujourd'hui la convocation d'un congrès organisé démocratiquement pour tirer les enseignements de l'expérience contemporaine, nationale et internationale. Le PCP n'a, en effet, jamais tenu de congrès depuis sa fondation, il y a 23 ans. Outre la question du stalinisme (5) et celle de la stratégie, les débats portent aujourd'hui sur le centralisme démocratique, question d'autant plus névralgique que les conditions dans lesquelles le comité central a été réuni, il y a environ trois mois, pour lancer le "mouvement de rectification" sont violemment mises en cause par divers cadres du Parti.
Nous reviendrons dans un prochain numéro d'Inprecor sur ces documents et sur l'évolution des débats au sein du PCP comme du Mouvement national démocratique.
1) Voir Inprecorn° 298 du 27 novembre 1989.
2) Voir Inprecor n° 335 du 19 juillet 1991 et n° 359 du 25 septembre 1992.
3) Dans le volume 8, n° 1, troisième trimestre 1992. Kasarinlan est publié par le Third World Study Center de l'Université des Philippines.
4) Dans le rapport que nous publions ci-contre, Walden Bello note que l'un des dirigeants principaux du PCP pense que les purges anti-infiltrés, à Mindanao, en 1985-1986, sont le produit d'une orientation "insurrectionnelle" et ne révèlent pas de problèmes plus généraux. C'est la position d'Armando Liwanag.
5) Liberation International, publié par le Bureau international (Utrecht, Pays-Bas) du Front national démocratique, vient de reproduire de larges extraits d'un autre document de Liwanag qui fait l'éloge de Staline, publiant la photo de ce demier aux côtés de celle de Lénine (vol. 4, n° 3 et 4, mai-août 1992).