Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRESIL

Le départ de Collor

· Inprecor n° 363, 20 novembre 1992 · p. 3-6 · 4 200 mots

Brésil Syndicalisme Économie mondiale

LORSQUE, le 2 octobre

1992, 441 députés suspendaient de ses fonctions le président brésilien, un cycle de la lutte politique du

Brésil s'achevait.

Lors du ler congrès national du

Parti des travailleurs (PT), fin

1991, une polémique était apparue autour de l'adoption du mot d'ordre : « Collor, dehors ! ». Cette formule traduisait l'opposition au programme de réformes néolibérales et de la politique économique du gouvernement, mais elle a été rejetée majoritairement, pour des raisons tactiques (2).

Quelques mois plus tard, la question s'est reposée par un autre biais. Des informations faisaient état d'un gigantesque réseau de corruption au sein du gouvernement fédéral, qui partait d'un proche du président, Paulo Cesar Faria, surnommé "PC", qui avait été le trésorier de sa campagne

La bombe a explosé lorsque le frère du président l'a dénoncé publiquement, après des mois de disputes familiales sur leurs intérêts économiques et politiques. La première interview du frère de Collor est parue dans l'hebdomadaire Veja accusant "PC" et surtout Collor.

Les mécontents de la droite

Deux députés du PT ont exigé immédiatement la création d'une

Commission parlementaire d'enquête (CPI), afin que la Chambre puisse se prononcer sur ces informations.

En un premier temps, cette proposition a été négligée par les autres formations politiques, mais, face à l'opinion publique, le Parlement se devait de réagir.

La droite a commencé par accepter la création de la CPI en espérant un résultat identique à celui des

Commissions d'enquête antérieures.

La pression d'une opinion publique remontée a fini par convaincre des secteurs de plus en plus larges du centre et de la droite de mener jusqu'au bout l'enquête et de traduire Collor en justice, d'autant plus que les élections municipales d'octobre approchaient. Mais un autre élément peut expliquer l'attitude de la droite : selon l'expression d'un député de droite, le gouvernement Collor bouleversait le schéma traditionnel des pots-de-vin (3), puisqu'il avait augmenté les taxes perçues, en avait écourté les termes de recouvrement et que, dans certains cas, il n'avait pas mené à terme des affaires pour MES CHERS lesquelles il avait pourtant déjà touché des avances. En d'autres termes, le mécontentement allait croissant dans les milieux patronaux au fur et à mesure que se développait la corruption au sein du gouvernement. œuvre ces réformes s'explique par le fait

Après avoir été suspendu de ses fonctions, le 2 octobre

1992, Fernando Collor a été inculpé de corruption et d'association de malfaiteurs, le 12 novembre. Jugé par la plus haute instance de la justice brésilienne, le président brésilien est accusé d'être étroitement lié au réseau de trafic d'influence de l'homme d'affaires Paulo Cesar Farias. Fernando Collor est actuellement jugé par le Sénat pour crimes dans l'exercice de ses fonetions (1).

Gustavo CODAS *

(CUT). L'empressement de Collor à mettre en affaires.

qu'il s'était présenté à la présidence en dehors des modèles traditionnels de gouvernement de la bourgeoisie brésilienne et qu'il cherchait à consolider son propre schéma.

Pendant la campagne électorale de 1989, par divers coups publicitaires, il avait été le seul à même de rivaliser avec Lula et avait reçu le soutien financier de certains entrepreneurs

Ainsi, Collor ne cherchait pas seulement à entretenir un train de vie somptueux, mais il tentait aussi de créer à court terme son propre style politique, pour se préparer à de nouvelles élections grâce à ses amis et alliés.

Tout ceci a été révélé jour après jour par les médias et les enquêtes menées par les députés de l'opposition dans la CPI

Dissimulé derrière une nuée d'entreprises fantômes au Brésil et à l'étranger, le duo Collor-"PC" a été pris de court lorsque des dénonciations émanant de secteurs patronaux ont été rendues publiques et que le secret bancaire de nombreux suspects a été levé. On a découvert alors une multitude de titulaires fictifs de comptes bancaires, de faux noms avec la signature de proches du tandem Collor-"PC", qui leur permettait de réaliser discrètement des transactions de plusieurs

Cet argent provenait de pots-de- vins payés par des entrepreneurs et aussi d'affaires illicites réalisées par le gouvernement. Il était utilisé pour financer des campagnes politiques et le train de vie luxueux du président et de sa famille. Par exemple, on a découvert que la direction d'Autoiatina (conglomérat Volkswagen-Ford au Brésil) avait financé un candidat de droite aux élections fédérales de la région amazonienne ; ou que le président avait utilisé l'argent de "PC"

•Gustavo Codas est membre du Parti des travailleurs (PT) et conseiller économique de la Centrale unique des travailleurs

1) Voir Inprecor n° 358 du 11 septembre 1992.

2) Voir Inprecor n° 349 du 27 mars 1992.

3) Au Brésil, l'existence d'une "seconde caisse" dans les entreprises est traditionnelle. Elle est utilisée pour obtenir des avantages auprès des hauts fonctionnaires, que ce soit par la surfacturation de travaux publics, ou des avantages illégaux pour leurs

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(environ 3 millions de dollars) pour agrémenter son jardin personnel de huit cascades artificielles, ou encore que les membres de sa famille recevaient quotidiennement des dépôts de plusieurs milliers de dollars.

Le Congrès, la presse et la société civile

La balle était alors dans le camp des députés d'opposition qui formaient la CPI — en premier lieu ceux du PT - et de la presse écrite. Connu pour sa morosité, le Congrès ne pouvait éveiller aucune confiance au début. Néanmoins, soumis à la pression, il a assuré le fonctionnement de la CPI, et, dès que les résultats ont fait apparaître que Collor comme "PC" étaient directement impliqués, le Congrès a retrouvé une crédibilité perdue depuis des années.

Députés et journalistes ont donné le ton pendant plusieurs semaines. Cette situation n'allait changer qu'avec le renforcement du Mouvement pour l'éthique en politique, né d'une initiative de la Centrale unique des travailleurs (CUT) et de l'Ordre des avocats du Brésil (OAB) (4), mais surtout lorsque la jeunesse, à l'appel des organisations étudiantes, est sortie dans les rues en donnant au mouvement de protestation un caractère de masse, dynamique et sincère. Dès lors, le mouvement a occupé la rue jusqu'au 29 septembre.

Le Mouvement pour l'éthique en politique était conduit par la CUT, l'OAB, l'Union nationale des étudiants (UNE) et la Pensée nationale des bases d'entreprises (PNBE) (5). S'appuyant sur le réseau national de la CUT, le mouvement a été à même d'organiser des manifestations dans tout le pays, sans caractère partisan, mais avec une tonalité particulière : le refus de la corruption l'emportait sur celui du programme libéral ou de la politique économique. Cela ne signifie pas que des sujets comme le chômage, la baisse du salaire réel, la récession ou la désindustrialisation étaient absents des préoccupations des manifestants, mais que l'objectif concret des mobilisations était « d'en finir avec la corruption » et de faire approuver l'impeachment (6) de Collor par le Congrès.

A cette caractéristique du mouvement pour l'éthique et la moralisation de la vie politique s'ajoute un autre élément fondamental : la récupération de leur potentiel de lutte par de larges secteurs populaires, c'est-à-dire un niveau de mobilisation de masse jamais vu depuis la campagne « Direitas ja ! » (« Elections directes tout de suite ! ») (1983-84) et celle de Lula (1989). Ainsi, cette campagne doit être perçue comme une partie du comoat démocratique dans nos pays, ou le modèle économique comme le système politique sont source d'exclusions.

La jeunesse reprend la rue

Ce départ du président de la République pour corruption, suite à ces manifestations, correspond à une revendication radicale inscrite dans la conscience populaire brésilienne et d'ailleurs : ce n'est pas par hasard si, en Argentine, au Venezuela ou en Russie, les manifestations antigouvernementales font référence à la victoire des Brésiliens. De même, au Brésil, l'idée de "révoquer" le mandat des corrompus tend à s'étendre à d'autres domaines : syndicats, municipalités etc.

Par ailleurs, ces mobilisations ont caché sous le label "étudiant", un phénomène de la jeunesse en général : lycéens, étudiants, et jeunes en général ont démontré leur capacité à occuper la rue dans toutes les villes du pays, à s'attirer la sympathie de la population, en inaugurant, par leur fougue et leur attitude décontractée, une nouvelle façon de "faire de la politique"

Trois facteurs au moins ont contribué à ce sursaut de la jeunesse, absente des mobilisations depuis la fin des années 70 : d'une part, les jeunes sont touchés par le chômage et n'ont pas de perspectives ; de l'autre, la privatisation progressive de l'enseignement est allée de pair avec l'augmentation des frais de scolarisation. Pourtant, ces deux éléments ne sont pas apparus sur les bande-

Un troisième facteur, l'impact d'une série télévisée brésilienne, Années rebelles, est aussi évident : la principale chaîne de télévision commerciale (O Globo), a diffusé l'histoire vécue par un groupe de jeunes, filles et garçons de la génération de 68, qui a lutté contre la dictature, en prenant part à la guérilla, qui a subi une défaite, mais qui n'a pas abandonné son engagement. Certains sont morts, d'autres ont connu l'exil, et sont revenus à la faveur de l'amnistie, tout en vivant intensément leurs amours, leurs malheurs, leurs joies personnelles, leurs erreurs et leurs contradictions.

Les manifestants ont repris à la série télévisée les musiques de l'époque de 68, leurs banderoles n'affichant que des slogans "anticorruption". Ils se sont grimé le visage et ont été surnommés de fait les "caras pintadas" (visages peints) ; leurs cris de joie et leurs slogans étaient l'arme principale des manifestations. En général les manifestations de rue correspondaient davantage à une réponse spontanée des masses aux appels des organisations syndicales, étudiantes et professionnelles qu'à une participation organisée. Par ailleurs, la question "éthique" tendait à mettre sur la sellette tous les hommes politiques, comme Orestes Quercia, président du principal parti bourgeois, le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) (7) et ancien gouverneur de São Paulo, qui dispose de la majorité à la Chambre des députés fédéraux. La suite de l'enquête devrait compromettre sa candidature à la présidence du pays.

La CUT a, sans aucun doute, joué un rôle essentiel vis-à-vis de l'opinion publique. En tant que structure nationale non partisane, bien qu'assimilée au PT, elle a pu entraîner de larges fractions de la "société civile" dans la mobilisation, ce qui a occulté ses faiblesses au niveau syndical.

L'application d'un ensemble de réformes néolibérales (privatisation d'entreprises

4) Principale centrale syndicale, qui compte 4,5 millions d'adhérents, et qui est liée au PT.

5) La direction de l'UNE est liée à la gauche ; son président est membre du Parti communiste du Brésil (anciennement pro-albanais), le PT y est la deuxième force. Quant au PNBE, il remet en cause la ligne actuelle de la Fédération des industries.

6) Jugement pour des délits commis pendant l'exercice du pouvoir. Il commence par l'approbation de l'accusation à la Chambre des députés (votée le 29 septembre 1992) et se termine au Sénat, qui se transforme en tribunal avec 180 jours pour procéder au jugement. Pendant cette période le Vice-président assure la présidence.

7) Centre et centre-droit.

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Ce Tran

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et de services publics, libéralisation du commerce extérieur et dérégulation du marché de l'emploi), combinée à une politique économique de récession dans des proportions inconnues jusqu'alors dans le pays, ont rendu le mouvement syndical incapable de riposter à l'offensive Collor, relayée par les initiatives patronales.

Ainsi le succès remporté par la CUT lors de cette campagne ne l'a pas sortie de l'impasse de l'affrontement concret avec les mesures gouvernementales.

La centrale syndicale qui concurrence la CUT, la Force syndicale, qui a adopté une orientation de type syndicalisme d'affaires" à la nord-américaine, s'était liée au gouvernement Collor au début, et en avait tiré des bénéfices politiques et financiers considérables. Lors de la campagne pour la destitution du président, elle s'est effacée pour éviter la colère de la population.

Faiblesses du mouvement syndical

La combinaison réformes néolibéralesrécession a permis au patronat et au gouvernement de prendre une série d'initiatives visant à restreindre les droits des travailleurs, restructurer la production et les services et promouvoir une insertion passive du Brésil dans le marché mondial, à un moment où le chômage atteignait des records inédits et entamait les capacités de mobilisation des travailleurs. Dans le grand São Paulo, le nombre de chômeurs avoisine 1,5 million et la moitié des salariés travaille dans le secteur informel, ce qui correspond à la moyenne nationale.

Ces mutations sont accompagnées d'un discours idéologique agressif : les industriels et le gouvernement affirment vouloir changer le modèle économique, le moderniser, dépasser le système antérieur, celui qui a contribué à approfondir la crise économique des années 80 !

De fait, de larges secteurs de la population perçoivent de façon négative, à juste titre, l'ancien modèle économique, responsable de la paralysie d'un Etat pléthorique, de la corruption, du clientélisme politique (à coups de subventions et de protections pour des secteurs d'entreprises qui dégagent ainsi des gains substantiels), de la spéculation financière, etc. Mais la population n'a pas conscience que les deux modèles économiques —l'ancien et celui qui est proposé - ne tiennent compte que des intérêts d'un nombre restreint de groupes d'entrepreneurs.

Le discours néolibéral flirte avec cette perception faussée en avançant des formules telles que « Les entreprises d'Etat sont une source de corruption, vendons-les » ; « Libé— Inprecor n° 363 du 20 novembre au 3 décembre 1992 rons les importations pour que le consommateur puisse accéder au mieux et au meilleur prix » ; « Nous souhaitons améliorer la productivité et la qualité, il faut donc modifier les contrats de travail », etc.

Le projet démocratique et populaire se devait donc de proposer autre chose. Le mouvement syndical de classe a pâti de cette période de récession et de chômage de masse, mais aussi de son incapacité à présenter une alternative à la crise de l'ancien modèle capitaliste, même si, à juste titre, il

Le nombre de grèves sous le gouvernement Collor est impressionnant, mais il a baissé pendant les derniers mois, traduisant le découragement des travailleurs face aux défaites successives subies dans différents secteurs. La défaite de la CUT, peu avant la chute de Collor, lors des élections du syndicat de la métallurgie de Volta Redonda (Etat de Rio de Janeiro) est significative.

L'issue "constitutionnelle"

Les travailleurs de la Compagnie sidérurgique nationale (CSN) (8), entreprise d'Etat, avaient joué un rôle important dans les années 80 dans la lutte contre la dictature et les mesures économiques ; peu après l'accession de Collor, ils avaient déclenché une grève totale pendant plus d'un mois. Or, à ces élections syndicales, c'est la liste à la solde de la direction de l'entreprise, appuyée ostensiblement par son président (membre du groupe de Collor), qui l'a emporté, après avoir mené une campagne en faveur de la privatisation et de la suppression de "droits acquis" par les travailleurs. Symbole des entreprises étatiques dans le pays, la CSN était mise sur la liste des entreprises à privatiser.

Au sein du front pour la destitution de Collor, tous souhaitaient que la chute de Collor soit suivie d'une "issue constitutionnelle" à la crise, assumée par le Vice-président, Itamar Franco, ainsi que le prévoit la Constitution. Mais cela n'épuisait en rien la discussion tant à gauche qu'à droite sur la nature et l'orientation de ce gouvernement. Très rapidement, les secteurs de droite et du centre, et les médias commerciaux se sont mobilisés pour que le gouvernement se place dans la continuité du précédent, c'est-à-dire qu'il maintienne le programme de réformes néolibérales. Le Fonds monétaire international (FMI), de son côté, faisait des pressions

Itamar avait été écarté depuis des mois à cause du caractère "impérial" du gouvernement Collor, qui laissait peu de place à un Vice-président. Si le nouveau gouvernement recherche le consensus le plus large au sein du Congrès, le projet néolibéral et la politique économique orthodoxe feront face à des contradictions dont on ignore encore

Collor avait une façon de gouverner qui lui permettait d'attaquer à loisir les droits du mouvement ouvrier, et d'adopter des mesures économiques allant à l'encontre des intérêts de certains groupes et secteurs d'entrepreneurs. Le style autoritaire de Collor, qui gouvernait en passant outre le Congrès, et en violation des décisions de la justice, permettait l'application du projet néolibéral. Ainsi, sa première grande défaite n'est pas de nature socio-économique, mais politique. Mais, c'est un fait : le projet bourgeois ne peut plus gouverner de façon offensive, et le mouvement ouvrier et populaire peut remettre en cause et attaquer les mesures du programme néolibéral et de la politique économique, à condition évidemment de se doter d'une stratégie allant dans ce sens, ce que la conjoncture brésilienne

Le nouveau gouvernement s'est proposé de négocier avec les partis majoritaires au Congrès national ; constitué d'éléments allant du centre-droite au centre-gauche, il en subit les multiples pressions : la première mesure proposée pour diminuer à court terme le déficit public ou la création d'un impôt sur les transactions bancaires s'est heurtée aux intérêts du ministre de l'Industrie, un banquier de droite. Le gouvernement d'Itamar Franco reposerait donc sur un programme minimum, pour tenir jusqu'aux élections de 1994. Il est composé de ministres des partis de droite (Parti du front

8) La CSN fut fondée par Getulio Vargas dans les années 40 et reste un symbole de l'industrialisation au Brésil.

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libéral et Parti travailliste brésilien - PFL et PTB), de centre-droit (PMDB), de centre-gauche (Parti de la social-démocratie brésilienne - PSDB) et Parti démocratique travailliste (PDT). Son représentant à la Chambre est le président du Parti populaire socialiste (PPS) (9). Le ministre du Travail est un économiste, un intellectuel du mouvement syndical de classe qui a travaillé avec le PT, et tous les postes clés de l'économie et de la politique sont aux mains de la droite, particulièrement le PFL (qui, à travers d'autres fractions, en était venu à former le gouvernement Collor par une réforme ministérielle quelques mois avant sa chute).

Le PT face à Itamar

Moins d'une semaine après l'éviction de Collor, le PT est devenu le principal parti au plan électoral dans les villes importantes où il sera présent au second tour. La destitution de Collor a été, aux yeux de l'opinion publique, l'œuvre du PT. Une fois la chute de Collor devenue évidente, on se demandait quelle serait l'attitude du PT face au nouveau gouvernement.

Réuni quelques semaines avant le 29, son éxécutif national a enregistré des positions diverses : le PT devait lutter pour la tenue d'élections (proposition des représentants des courants Démocratie socialiste, Force socialiste, et d'individus appartenant à l'Articulation), ou bien le PT devait composer avec Itamar le nouveau gouvernement en luttant pour que celui-ci soit de "centre-gauche" (position d'un député du courant Projet pour le Brésil) (10). La ligne qui prônait que le parti ne devait rien avancer jusqu'au vote fut adoptée, à peine le débat ouvert.

Après la chute de Collor, les positions se rejoignaient sur le fait que le PT était dans l'opposition au gouvernement conservateur d'Itamar. Quant à la participation au gouvernement, la direction a réaffirmé que « le PT n'y participe pas et n'autorise aucun de ses adhérents à le faire et adopterait des sanctions à l'encontre de quiconque y contreviendrait » (11).

Mais que signifie être un parti d'opposition aujourd'hui ? Plusieurs courants au sein du PT (12) estimaient, pour des raisons "éthiques" ou politiques, que le PT devait considérer ce gouvernement comme transitoire, et proposer la tenue de nouvelles élections. Celles de 1989, qui ont conduit Itamar à la vice-présidence, sont entachées de diverses fraudes prouvées ou en passe de l'être (13). Et il est évident aussi que le gouvernement Itamar, de par sa composition, assume, même au prix de contradictions, la continuité des réformes néolibérales commencées par Collor et que le PT avait combattues depuis le début. Ainsi, il devait mener le « combat pour l'éthique jusqu'au bout, de front avec la lutte contre le programme néolibéral ».

Dans ses prises de position publiques, Lula agissait comme si le PT devait donner une chance à Itamar, tout en sachant fort bien que celui-ci ne la saisirait pas. De cette façon, Lula arborait un certain « sens des responsabilités » sans entrer dans le jeu proposé par la droite : être co-responsable du destin du nouveau gouvernement. Ainsi, il affirmait : « Si Itamar se demande si le PT est dans l'opposition, je réponds : s'il poursuit la politique de récession de Collor, s'il ne prend aucune mesure en faveur du développement économique, s'il n'est pas capable de résoudre les conflits à la campagne, s'il ne revoit pas les accords sur la dette, s'il ne procède pas à un ajustement fiscal, afin de faire payer les plus riches, s'il n'adopte pas une politique salariale de redistribution de rente, alors oui, le PT sera dans l'opposition ». Ou encore : « Bien que nous refusions de participer au gouvernement, nous sommes prêts à discuter avec d'autres partis d'un programme minimum d'urgence qui pourrait être approuvé par le Congrès national » (14).

La lutte politique

Néanmoins, il y avait accord dans le PT sur le fait que l'éviction de Collor signifiait une défaite du néolibéralisme, mais que l'action du parti ne s'arrêtait pas là, et que seul le mouvement populaire, renforcé par ce processus, pourrait freiner ce projet. C'est ainsi que la direction du parti a entrepris de définir le "programme minimum" qui serait présenté "à la nation" (Congrès, gouvernement et société) ; et le PT soutiendra au Parlement et dans la société, les mesures correspondant à ce programme.

Lors de la réunion de sa direction nationale, les 24 et 25 octobre 1992, le PT a défini certaines priorités : la poursuite des enquêtes sur la corruption ; la révision des accords sur la dette extérieure passés sous le gouvernement Collor avec le FMI et les banques privées ; la réforme fiscale ; la reprise de la croissance économique ; un programme alimentaire pour la population pauvre (15).

Ces voies sont tortueuses, car le nouveau gouvernement poursuivra l'application

9) Le FPL est issu d'une scission de l'ancien parti de la dictature militaire. Le Parti travailliste est de droite. Le PSDB (scission du PMDB) regroupe des secteurs libéraux et de centre-gauche. Le PDT, centre-gauche, est affilié à l'Internationale socialiste et le PPS, prolongement du Parti communiste brésilien (PCB), suit la ligne du Parti démocratique de gauche italien (PDS, ancien PC).

10) Démocratie socialiste : courant de la IVe Internationale. Force socialiste : courant communiste révolutionnaire. Articulation : courant de Lula, majoritaire. Projet pour le Brésil : courant issu d'anciens secteurs de la gauche du PT, empruntant un virage social-démocrate teinté de libéralisme.

11) Résolution de la comission éxécutive nationale du PT du 13 octobre 1992.

du projet néolibéral, et appliquera les mesures qui sont dans la ligne droite de ce qu'avait commencé Collor ; il se heurtera à l'opposition de la base ouvrière du PT et aux revendications du parti.

En outre, avec une inflation mensuelle évaluée selon les indices à 22 % ou 27 %, un grand déficit public, une large part des recettes fiscales englouties par le service de la dette (avec des taux d'intérêt réels atteignant 30 % fin 1992), un niveau d'activité économique équivalent à celui de 1987 (et un produit intérieur brut pratiquement inférieur à celui de 1980), le gouvernement Itamar dispose d'une marge de manœuvre étroite. D'autre part, le gouvernement sera sujet à des contradictions explosives, vu son hétérogénéité, ce qui aidera à la reprise des luttes populaires.

La CUT a décidé de ne laisser aucun répit au gouvernement et de lui adresser une liste de revendications en ce qui concerne la politique des salaires (salaire minimum et réajustement mensuel), la dette, l'arrêt des privatisations, la réforme immédiate de la législation sur les conventions collectives, la poursuite des enquêtes dans le cadre de la lutte anti-corruption, etc.

La démobilisation soudaine, au lendemain du 29 septembre, préoccupe les directions du syndicat et du PT : remobiliser et mettre à l'ordre du jour le programme d'urgence constituent aujourd'hui un nou-

Quoiqu'il en soit, la dynamique des débats et la nécessité d'appliquer des mesures d'urgence, devrait susciter à court terme des conflits aigus, dans lesquels le PT et la CUT ont les moyens de démontrer, comme en 1989, qu'il y a deux projets pour le pays, un projet néolibéral conservateur et un projet démocratique et populaire. Un succès des initiatives du PT et de la CUT devrait affaiblir le gouvernement Itamar qui sera alors incapable d'appliquer le programme néolibéral et de combattre le mouvement ouvrier. Le PT devra défendre un programme contre la crise, mais également une alternative politique.

Alors la "crise d'hégémonie" évidente posera la question des élections anticipées, dont le PT débat déjà.

São Paulo, octobre 1992

12) En plus des courants déjà cités, "Le PT dans la lutte" est issu d'une scission de l'Articulation et a ses principales bases dans le mouvement paysan.

13) Le député fédéral Helio Bicudo (PT de São Paulo) de l'Articulation et proche d'un secteur chrétien, a intenté en 1990 une action pour annuler l'élection de 1989, qui n'est pas encore terminée.

14) Brasil Agora, n° 25 du 12 octobre 1992. Avec des nuances. des dirigeants liés à la majorité de l'Articulation s'expriment dans le même sens.

La préoccupation des dirigeants liés au PPB reste la *gouvernabilité" et la "stabilité-consolidation" des institutions.

15) Folha de São Paulo, 25 octobre 1992.

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