Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Le retour du "rêve américain"

· Inprecor n° 363, 20 novembre 1992 · p. 7-8 · 1 615 mots

États-Unis Économie mondiale

défaite électorale de son parti depuis 1932, rejeté par 62 % des électeurs, qui

Le retour du froide".

Gustavo BUSTER

DEPUIS six mois, un tournant important dans l'opinion publique nord- américaine s'est produit.

En juin 1992, la majorité des observateurs considéraient la réélection de

Le vainqueur de la guerre du golfe, qui avait enterré le communisme, et annoncé l'avènement d'"'un nouvel ordre international" instaurant l'hégémonie définitive des Etats-

Unis et la "fin de l'Histoire", annoncée par

Fukuyama (3), semblait alors imbattable. A un tel point que les poids lourds du Parti démocrate, comme

Cuomo, renonçaient à se présenter.

Depuis le milieu de l'année

1990, la récession a mis en évidence les conséquences tragiques de la "révolution Reagan" : la disparition d'un million d'emplois et l'accumulation d'une dette de onze milliards de dollars. Bush est parvenu à soumettre la Réserve fédérale en mars et à baisser les taux d'intérêts jusqu'à 4,5 %, le niveau le plus bas depuis 1973, ce qui a entraîné une augmentation de

2 % de la consommation des ménages.

La presse a annoncé alors la fin de la récession, en dépit du pessimisme de la population, qui transparaissait dans tous les sondages.

ETATS-UNIS

"rêve américain"

Bush aura eu le triste honneur de battre un record, celui de la plus grande ont mis fin à douze années d'administration républicaine (I). La victoire du candidat démocrate, Bill Clinton, avec 43 % des voix et un taux de participation record, est l'expression d'une réaction sociale profonde, provoquée par la crise qui frappe la plus grande économie du monde au point d'ébranler les bases idéologiques du "rêve américain" (2), et de provoquer un changement de génération, inédit depuis les années 60. Mais ces espoirs pourront difficilement être satisfaits dans le contexte de l"après-guerre défaite a consisté à accuser les citoyens de manquer des valeurs morales indispensables pour faire face au défi, dans la plus pure tradition conservatrice. Mais l'ascension de de Los Angeles (4).

Perot, qui faisait appel à l'initiative individuelle, et ridiculisait les technocrates de

Washington, a achevé de river les élections à un seul thème : comment récupérer les bases économiques du rêve américain (5) ?

d'arguments pour défendre sa politique néolibérale, — ce terme ne recouvre pas seulement la défense idéologique du non-inter-

La réplique des républicains à leur

Latinos.

Clinton avait commencé après l'explosion

La candidature indépendante de Ross

Bush était tout simplement à court ventionnisme de l'Etat dans l'économie, mais aussi la pratique systématique du transfert des revenus à travers le système fiscal et les subventions à l'industrie militaire, aux mains de 15 % de la population la plus riche.

La polarisation sociale et ethnique a battu en brèche le bloc républicain, par un vote sanction sans précédent depuis les années 30 : le vote démocrate a triomphé dans les Etats industriels du Nord-Est, s'est imposé pour la première fois dans les Etats des Rocheuses, et l'a emporté en partie dans le Sud et surtout en Californie.

En attendant Clinton...

Bill Clinton, malgré sa victoire, est loin d'avoir obtenu un mandat clair pour son programme : 57 % des électeurs n'ont pas voté pour lui. Ceci peut être un facteur déterminant pour l'évolution future des Etats-Unis à court terme si la récession continue de faire grimper la courbe du chômage.

Les démocrates ont gagné un seul siège au Sénat. Ils en ont perdu neuf au Congrès. Un quart de ses nouveaux élus sont issus de la génération de 68, et dans l'ensemble, ce renouvellement a permis l'arrivée d'un nombre important de femmes, de Noirs et de

Pour la première fois depuis douze ans, le parti du président sera majoritaire à la Chambre des représentants, qui sera prêt aussi à aller plus loin que Clinton dans la voie du changement. A noter également, la réélection symbolique du représentant socialiste du Vermont, Bernie Sanders.

Robert Reich, le conseiller économique de Clinton, a expliqué que la crise économique aux Etats-Unis est principalement due à des causes structurelles, comme le vieillissement des infrastructures construites dans les années 40 et 50 et la dévalorisation de la force de travail qui ont entraîné une stagnation de la productivité de l'économie, face à la concurrence japonaise et européenne. Les transferts de revenus à la Reagan ne servent à rien si le capital ainsi constitué part à l'étranger. L'objectif, selon Reich, reste la renouvellement des infrastructures, comme la création d'un réseau national de communications en fibres optiques, et l'investissement en un "capital 1) Voir Inprecor n° 361 et 362 du 23 octobre et du 6 novembre 1992. 2) Voir Inprecor n° 346 et 352 du 14 février et du 8 mai 1992. 3) Sur l'ouvrage de Francis Fukuyama, voir Inprecor n° 349 du 27 mars 1992. 4) Voir Inprecor n° 352 et 353 du 8 mai et du 22 mai 1992. 5) Voir Inprecor n° 357 du 17 juillet 1992.

Page 8

- ETATS-UNIS

L'ORCHESTRE "BILL-HARMONIQUE"

PROMESSES

| TapDa humain", par le biais d'une politique de formation et de santé. L'objectif à court terme est l'augmentation de la demande.

Cela suppose un programme d'investissements publics annuels de 20 000 millions de dollars et une réforme fiscale encourageant les nouveaux investissements et la création d'entreprises. Mais, parallèlement, Clinton a promis une réduction du déficit public, des coupes dans les dépenses militaires, la restructuration de l'administration, et l'augmentation des impôts sur les plus gros revenus.

Le plan économique de Clinton a été soutenu par 555 économistes. Mais il comporte des faiblesses évidentes. Le budget fédéral, sans les dépenses militaires, a augmenté dernièrement de 10 % par an, et le programme de Clinton suppose qu'il augmente encore davantage, avec une anarchie monétaire qui a fait augmenter les réserves bancaires de 20 %, avec des taux d'intérêt pratiquement nuls.

D'ici à douze mois on peut s'attendre à un conflit avec la Réserve fédérale, qui exigera des taux d'intérêt plus élevés et des garanties de rééquilibrage budgétaire.

D'autre part, les mesures de Clinton ne modifieront pas forcément la courbe du chômage, qui est la conséquence d'une restructuration sans précédent et de l'extension de la récession à l'économie internationale, mais elles peuvent provoquer un processus de resyndicalisation de la classe ouvrière américaine - seuls 15 % des salariés sont aujourd'hui syndiqués.

Pour sortir de l'impasse, il peut y avoir une solution : accélérer la création de la zone de libre échange nord-américaine (NAFTA) avec le Canada et le Mexique surtout, qui permettrait une expansion du marché intérieur, et entraînerait une baisse des salaires moyens (6). Quelle que soit la stratégie adoptée, elle suppose que le rapport de forces social soit bousculé. A cet égard, Clinton symbolise l'ambiguïté de la période actuelle, plutôt qu'une solution.

Vers la gestion du

"désordre international"

Durant ces six derniers mois, l'administration Bush s'est avérée incapable de tirer profit de sa position hégémonique pour mettre un terme aux conflits ou éviter que de nouveaux foyers de tension n'éclatent. Clinton aborde l'"après-guerre froide" en s'engageant à donner la priorité aux intérêts de l'économie américaine par la réduction des dépenses militaires. Cela augure d'une exacerbation des contradictions inter-impérialistes entre les Etats-Unis, le Japon et la Communauté européenne (CE) dont les premiers effets sont déjà apparus avec les difficultés de l'Uruguay Round (voir l'article en p. 9) et les débats sur les conséquences de la réduction de la présence nord-américaine en Europe et en Méditerranée.

La diminution du recours au chantage nucléaire comme argument diplomatique ne supprime pas pour autant la nécessité d'une capacité d'intervention dans le tiers-monde, qui entre dans une seconde décennie de paupérisation généralisée.

On ne peut pas plus prévoir une stabilisation de l'ancien "bloc socialiste", dont la transition au capitalisme ne trouve pas de voie royale. Les Etats-Unis voient leur marge de manœuvre se réduire, comme le prouve le volume de leur aide à l'ancienne URSS, comparée à celle de l'Allemagne, leur attitude dans le conflit yougoslave, ou le défi permanent de Saddam Hussein.

Clinton a promis de s'intéresser aux droits de l'homme, héritage de l'administration Carter. L'attitude face à l'émigration haïtienne a déjà changé.

Mais, face au désordre mondial croissant, la gestion internationale ne peut se résumer à une prolongation de la politique étrangère nord-américaine : étant donné leur faiblesse, les Etats-Unis devront définir des zones prioritaires de défense de leurs intérêts, et renégocier les termes du partenariat inter-impérialiste, dans le cadre d'une concurrence commerciale accrue.

Le discours moral peut passer par une redécouverte des organisations internationales et de la sécurité collective ; mais on ne peut pas rester la plus grande puissance impérialiste mondiale sans faire ses preuves, qui plus est, dans un monde totalement chaotique. La politique étrangère occupera Clinton plus qu'il ne l'avait prévu.

Cent jours pour aborder

June ère nouvelle"

Dans l'imaginaire social, les fantasmes les plus dangereux sont ceux qui prônent le retour à un passé idyllique. Or les Nord-Américains ont voté pour la restauration du rêve de la croissance économique ininterrompue.

Pour répondre à ces attentes, Clinton s'est donné cent jours pour inaugurer une "ère nouvelle" : la fin des discriminations raciales et sexuelles dans l'armée (voir l'article en p. 26) ; la restauration des droits des femmes, notamment en ce qui concerne l'avortement ; l'instauration d'un code éthique qui mette un terme à la corruption qui a miné les institutions fédérales, dont le Congrès ; et un investissement public de 20 000 millions de dollars pour relancer l'économie.

Ce modèle "à la Roosevelt" de "présidence active", dans un contexte qui reste marqué par la récession mondiale et l'affaiblissement de l'hégémonie nord-américaine, pourrait bien conduire les Nord-Américains à s'affronter au cynisme du bonapartisme. Clinton, tel Pandore, a ouvert une boîte qu'il ne saura comment refermer.

Madrid, 14 novembre 1992

6) Voir Inprecor n° 339 du 25 octobre 1991 et n° 357 du 17 juillet 1992.

Une erreur sur cette page ?