Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

Les boat-people de Gibraltar

· Inprecor n° 363, 20 novembre 1992 · p. 28 · 993 mots

État espagnol

LES AFRICAINS expulsés vers le Maroc sont d'abord enfermés dans un "centre de rétention", dans les arènes de Tanger — qui sert de camp d'internement depuis les émeutes de 1990 — et vont ensuite croupir en prison pendant trois mois.

Certains seront par la suite enrôlés de force dans l'armée et envoyés dans le Sahara ; ils reprennent, dès que possible, la fuite en direction des côtes andalouses, voire vers d'autres pays européens.

Cette immigration clandestine constitue une affaire juteuse pour une véritable mafia — des deux côtés du détroit — qui, après avoir fait de la contrebande de cigarettes américaines ou de transistors, sous le franquisme, s'est reconvertie dans le trafic de drogue, pour pratiquer aujourd'hui celui des Africains.

De nombreux pêcheurs marocains se sont aussi "reconvertis" dans ce commerce

— ils espèrent gagner en une nuit l'équivalent de 100 000 francs français (FF), alors que la pêche, à deux personnes, ne rapporte pas plus de 25 000 FF par mois. Le passage des clandestins constitue donc une aubaine et les bakchich que touche la police marocaine peuvent atteindre 1 500 FF!

La nouvelle traite

Le voyage des immigrés clandestins est sombres de la traite des Noirs. Près d'une une embarcation de fortune d'environ 5 mètres de long sur 1,5 mètres de large, et payent de 50 000 à 125 000 pesetas (entre

2500 et 6 200 FF environ).

Le voyage est dangereux, d'abord à cause des forts courants marins qui traversent le détroit de Gibraltar. Il arrive que les patrons des barques obligent, en plus, leurs passagers à sauter à l'eau, à 100 ou 200 mètres des côtes pour éviter les patrouilles de la police espagnole. Voilà pourquoi, beaucoup n'arrivent jamais sur la côte — on compte

200 morts dans les eaux du détroit, dont 43 pour 1992.

Là, un autre réseau de "transport" existe

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ETAT ESPAGNOL

« Si j'étais un Nord-Africain de vingt ans, je monterais dans un de ces radeaux. Et si on me renvoyait, si j'avais la chance d'arriver sans me noyer et qu'on me renvoie, je recommencerais le mois d'après » (1), c'est ainsi que

Felipe Gonzalez parlait des immigrés clandestins qui affluent sur les côtes andalouses. Pourtant, comble de cynisme, depuis le mois d'août 1992, son gouvernement respecte scrupuleusement un accord passé avec le Maroc selon lequel tous les immigrants qui « reconnaîtraient » avoir traversé ce pays pour atteindre l'Etat espagnol seraient déportés chez Hassan II. Durant le seul mois d'août, la police espagnole a arrêté 400 immigrés d'origine africaine — on compte 4 000 arrestations pour l'année 1992. Entre 12 000 et 15 000 Africains ont déjà traversé le détroit de Gibraltar (2).

Cecilia GARMENDIA qui les emmène de façon clandestine vers la province d'Almeria, voire le Nord de la péninsule, Madrid ou encore de l'autre côté des Pyrénées (France, Belgique, Pays-Bas),

Des chauffeurs de taxis, contre des sommes (@ allant de 32 000 à 40 000 pesetas (entre

1 600 et 2 000 FF), les conduisent d'Algésiras vers Almeria. Pour se rendre dans le

Nord de l'Etat espagnol ou dans les pays voisins, les Africains voyagent cachés dans des camions de marchandises.

Dans l'Etat espagnol, ils travaillent comme ouvriers agricoles dans le Sud ou en

Catalogne, dans le bâtiment ou encore comme jardiniers, pour des salaires de misère — 500 pesetas de l'heure dans l'agriculture (environ 25 FF).

Selon le quotidien El Pais, rares sont les femmes qui traversent le détroit ; celles qui osent le faire, doivent payer beaucoup plus que les hommes (l'équivalent de 9 500 FF).

vées dans l'Etat espagnol, elles se retrouvent employées dans l'agriculture, les travaux domestiques, voire la prostitution.

Si les immigrés clandestins sont arrêtés par la police espagnole, après un interrogatoire — qu'on peut imaginer musclé — ils se retrouvent dans des centres d'"accueil", où ils peuvent passer jusqu'à 40 jours en attendant d'être expulsés. Le centre d'internement de Tarifa, par exemple, « est un local cédé par la direction du port (...) ; il y a un couloir central qui sert de salle à manger-salon et deux chambres latérales qui ne peuvent accueillir plus de 45 personnes. A certains moments, il y a eu jusqu'à

84 personnes qui ne peuvent même pas sortir prendre l'air, subissant, à ce niveau, des traitements encore pires que ceux infligés aux prisonniers de droit commun », selon un militant de l'association de solidarité avec les immigrés Algeciras

Acoge (Algeésiras accueille).

Selon la loi, l'immigré clandestin dispose alors d'un délai de

30 jours pour contester son arrêté d'expulsion ; mais, en fin de course, la plupart sont refoulés.

Des associations ont commencé à s'organiser dans l'Etat espagnol et se battent contre le sort réservé aux immigrants clandestins. Outre Algeciras Acoge, il y a l'association Iguales en derecho (Egaux en droits). Algeciras Acoge organise, entre autres, des rassemblements dans les capitales des provinces du Sud chaque fois que des passagers clandestins meurent dans le détroit.

Aux portes de la forteresse Europe

Mais, dans l'Etat espagnol, comme dans les autres pays du Nord, l'arsenal juridique et policier de contrôle des frontières qui se met en place dans le cadre de la construction européenne, est impuissant face aux causes de l'immigration clandestine — la répression et la misère croissante du tiers monde. En

Afrique, il faut rappeler que 50 % de la population vit dans un état de misère absolue ; le nombre des pays africains considérés comme "sous-développés" ne cesse de croître, passant de 16 à 28 - le transfert massif de devises pour le paiement des intérêts de la dette est fortement responsable de cette chute vertigineuse, en Amérique latine comme en Afrique. Les murs de Schengen n'arrêteront pas le flot de la misère.

*

9 novembre 1992

1) Voir El Pais Semanal, cité par Courrier International.

2) Les informations et données chiffrées de cet article sont tirées de la revue Pagina Abierta, de nos camarades d'Izquierda

Alternativa, ainsi que du quotidien espagnol El Pais.

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