Le 14 novembre, 200 000 personnes sont descendues dans les rues de Bonn, à l'appel, cette fois, des Faucons — organisation de jeunesse liée au Parti sociallarge majorité le projet constitutionnel de réforme du droit d'asile ainsi que le principe de la participation de la Bundeswehr à des opérations de "maintien de
Un demi-million dans la rue
Plus d'un demi-million de personnes ont manifesté dans toute l'Allemagne, le
9 novembre 1992, anniversaire du pogrom antisémite de la Nuit de cristal, perpétré par les nazis en 1938, et pour protester contre les violences racistes de ces dernières semaines (1).
démocrate allemand (SPD) —, des Verts, des syndicats, des anciennes coordinations du Mouvement pour la paix, de mouvements antiracistes et antifascistes, de l'extrême gauche et du Parti du socialisme démocratique
(PDS, ancien PC). Les initiateurs avaient convoqué cette marche pour défendre la droit d'asile, en soutien aux "fugitifs" et contre le racisme. Pour certaines organisations, il s'agissait aussi de faire pression sur le SPD, à la veille de son congrès extraordinaire, pour qu'il ne ratifie pas l'amendement à la Constitution proposé par le gouvernement visant à restreindre le droit d'asile.
Finalement, le 17 novembre, les délégués au congrès social-démocrate ont ratifié la proposition de leur président, Bjorn Engholm, et ratifié à une très la paix" hors de ses frontières.
David MÜLLER
LA PLUS grande manifestation pour l'anniversaire de la Nuit de cristal a été, de loin, celle de Berlin, le 8 novembre 1992. Elle était impressionnante non seulement à cause du nombre de participants — 300 000 environ — mais aussi à cause du large éventail d'organisations qui la soutenaien, de l'Union démocrate-chrétienne (CDU, le parti dominant dans le gouvernement fédéral de droite) au
Parti du socialisme démocratique (PDS, descendant de l'ancien parti au pouvoir en Allemagne de l'Est). Le seul parti à ne pas y participer a été l'Union social-chrétienne — parti bavarois de la CDU, encore plus à droite et qui est de plus en plus tenté de jouer la carte du racisme.
C'est la CDU qui a lancé cette initiative
- ce qui peut paraître surprenant lorsque l'on connaît la politique menée par ce parti
ALLEMAGNE contre les réfugiés, depuis 1986. Ce changement d'attitude dans le camp de la bourgeoisie — certes limité — s'explique par plusieurs facteurs.
D'abord, la droite est préoccupée, comme elle l'a dit maintes fois, par I'« image de l'Allemagne dans le monde ». Les investissements allemands et les investissements en Allemagne ne peuvent pas être compromis par une mauvaise réputation.
Ensuite, la droite est sensible à l'état d'esprit de ses électeurs, issus du camp conservateur ou social-démocrate. La plupart sont favorables à une expulsion des réfugiés voire souvent racistes. Mais, en même temps, ils rejettent l'aspect terroriste des fascistes. Cela signifie que le gouvernement ne peut plus compter que sur les divisions et la répression attisées par le racisme. Il a besoin de faire appel à la "démocratie".
Une autre raison qui explique l'initiative de la CDU est le nouveau rôle joué aujourd'hui par les fascistes en Allemagne. Tant que les petits groupes de nazis pouvaient être utilisés comme une sorte de "groupe de pression" pour les objectifs des classes dominantes - notamment pour changer le paragraphe de la Constitution qui garantit le droit d'asile —, la plupart des hommes politiques de droite étaient bien contents d'expliquer qu'il fallait « comprendre les gens qui faisaient preuve de compréhension envers les jeunes » qui attaquent les foyers de réfugiés.
Mais depuis les actions entreprises contre des mendiants, des prostituées — notamment à Dresde - et des réfugiés, les fascistes semblent en mesure de poser la première pierre d'un nouveau mouvement de masse dans les territoires de l'ancienne République démocratique allemande (RDA). En même temps, ils ont gagné une nouvelle base sociale. A l'Ouest, ils sont surtout soutenus par les classes moyennes, mais à l'Est, les fascistes font aussi des incursions parmi les étudiants et les travailleurs.
Les groupes fascistes ont tiré profit de la propagande du gouvernement contre le droit d'asile et contribué de façon décisive au climat raciste qui dure depuis quelques mois. La classe dominante et ses partis ont n'ont guère intérêt à voir émerger un mouvement fasciste qui ne serait plus minoritaire comme avant. Cela pourrait entraîner une perte massive de voix pour les partis conservateurs tout comme une réaction de la gauche.
Il n'est donc pas surprenant que la manifestation ait choisi un mot d'ordre flou — l'article 1 de la Constitution : « La valeur de l'être humain est sacro-sainte. »
Dans son discours, le président allemand Weiszäcker a dénoncé la violence « de droite comme de gauche ». Il n'a pas dit un mot sur les racines de cette violence ni sur la responsabilité de son parti. La manifestation n'avait pas pour objectif de condamner sa propre politique mais de faire bonne impression partout dans le monde.
Le discours de Weiszäcker a été aussi l'occasion pour plusieurs centaines d'"autonomes" — un courant semi-anarchiste qui réalise des squatts et qui a gagné un certain soutien grâce à ses activités antifascistes — de le traiter d' « hypocrite » et de lui lancer des œufs pourris et des tomates.
Pour le droit d'asile
Si on peut fort bien comprendre de tels sentiments, cette attaque contre le président a constitué une faute politique grave, et a donné l'occasion aux médias de parler des « casseurs de droite et de gauche qui menacent la démocratie ».
Pire encore, le grand succès de la manifestation a été, en fait, totalement dissimulé. Entraîner 300 000 personnes dans une marche contre le racisme est déjà significatif, mais c'est encore plus impressionnant lorsque l'on sait que la plupart des banderoles et des pancartes exigeaient le respect du droit d'asile. La gauche a réussi à retour
1) Voir Inprecor n° 354, 358 et 361, des 5 juin, 11 septembre et 23 octobre 1992.
ner les projets de la bourgeoisie, qui voulait une démonstration de ses propres vertus, pour en faire une manifestation contre la politique bourgeoise. Ce succès a été obtenu malgré les œufs et les tomates.
Si les politiciens bourgeois ne peuvent pas proclamer que le succès de cette manifestation leur revient exclusivement, ils peuvent cependant crier à tort et à travers contre la « populace » — comme le chancelier Kohl — et contribuer ainsi à rendre l'atmosphère plus tendue. Le maire de Berlin, Diepgen, a demandé l'arrestation d'un jeune parce qu'il avait traité le président d'hypocrite.
Ne pas baisser les bras :
Mais il faut aussi souligner les aspects positifs de cette manifestation. Une partie de la jeunesse a compris que la situation des immigrés nécessitait une mobilisation unitaire contre les fascistes.
Cela est aussi clairement apparu dans les autres manifestations qui ont eu lieu ailleurs en Allemagne — 40 000 personnes à Stuttgart ; 20 000 à Hanovre (surtout contre les restrictions sociales) ; entre 8 et 10 000 à Manheim, etc.
Il faut donc se battre pour la concrétisation d'actions unitaires avec tous ceux qui sont prêts à agir — d'abord pour l'autodéfense, que même Wieszäcker a mentionné en passant.
Il faut œuvrer à la constitution de groupes antiracistes qui défendent l'égalité civile et sociale pour les immigrés et les réfugiés. Il faut suivre attentivement l'évolution de la jeunesse d'origine immigrée.
Des manifestations comme celle du 9 novembre ne peuvent pas stopper à elles seules les nazis. Elles peuvent, par contre, neutraliser les tendances à un renforcement autoritaire de l'Etat. En effet, de plus en plus de voix s'élèvent aujourd'hui dans le camp de la bourgeoisie pour exiger une ligne dure « contre, à la fois, la droite et la gauche ». Le chancelier Kohl a déjà évoqué la menace d'un "état d'urgence" si le SPD n'acceptait pas le changement qu'il propose concernant le droit d'asile. Dans la mesure où le renforcement de l'Etat se fera plutôt à droite, les attaques les plus dures viseront sûrement la gauche et le mouvement ouvrier.
Si la gauche radicale parvient à développer une stratégie antiraciste, elle sera à même de mieux prévenir un tel tournant. Une telle stratégie doit proposer une alternative au système social actuel et éviter les erreurs qui avaient conduit à l'ascension de Hitler en 1933. Il faut une offensive unitaire et efficace contre la terreur de droite. *
Berlin, 11 novembre 1992