Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAYS BALTES

Désenchantement

· Inprecor n° 364, 4 décembre 1992 · p. 10-11 · 1 495 mots

URSS et Russie Femmes

Les récentes élections en Lituanie se sont soldées par la victoire du principal parti d'opposition, le Parti démocratique du travail (PDT) et la léfaite des nationalistes du front Sajudis, du président Vytautas

Landsbergis. Le PDT est, en grande partie, le successeur de l'ancien

Parti communiste qui, sous la direction d'Algirdas Brazauskas, s'était aligné sur le sentiment majoritaire indépendantiste durant les dernières années de l'ancienne Union soviétique (1).

Brazauskas a promis de ralentir les réformes économiques et d'améliorer les rapports de la Lituanie avec la Russie ; il tient un discours conciliant vis-à-vis de ses opposants et se dit prêt à respecter les accords passés par le précédent gouvernement avec le Fonds monétaire international (FMI).

Après la victoire d'Ilieseu en Roumanie (2), celle du PDT en Lituanie lévoile le déclin de l'enthousiasme initial pour les changements radicaux lans plusieurs pays de l'ancienne Union soviétique.

La défaite du mouvement nationaliste reflète aussi l'émiettement des illusions antérieures selon lesquelles le soutien de l'Ouest et l'adoption des programmes du marché libre, inspirés par l'Occident, paveraient la route vers la prospérité et la liberté.

Vous reproduisons des extraits d'un reportage de Gerry Foley dans les

Pays baltes.

Gerry FOLEY

LES PREMIERES élections, depuis l'éclatement de l'ancienne Union soviétique, qui viennent de se dérouler dans les Etats baltes révèlent apparemment des tendances contradictoires. Le 25 octobre

1992, en Lituanie, le Parti démocratique du travail (PDT), successeur de l'aile "nationaliste" du Parti communiste lituanien - et qui a servi de modèle aux successeurs des autres PC baltes — a remporté une nette victoire sur le Sajudis qui avait conduit la

Lituanie à l'indépendance.

Le PDT a obtenu 44 % des voix et formera un nouveau gouvernement dans lequel il sera majoritaire. Le leader du Sajudis,

Vytautas Landsbergis, a déjà annoncé qu'il passerait désormais à l'opposition. Le New

York Times, attribue la défaite de Landsbergis aux « discordes » et aux divisions politiques qui existent au sein du Sajudis. Mais cette défaite s'explique en grande partie par l'impopularité du programme de privatisaion de l'ancien président qui a essentiellenent bénéficié à l'ancienne bureaucratie.

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Par ailleurs, les élections qui se sont déroulées en Estonie, le 20 septembre 1992, ont abouti à la victoire d'une coalition de partis de droite anticommunistes.

Le Isamaa (Patrie) a remporté 30 des 100 sièges du Parlement estonien. Le Front populaire (Rahvarinne), la principale force politique de la lutte contre l'ancien PC, n'a obtenu que 12% des voix et 15 sièges. Le parti des directeurs de grandes entreprises, Sauver notre pays (Kindel Konu), a obtenu 18 sièges, et arrive en deuxième position.

La coalition estonienne victorieuse est essentiellement composée de petits groupes d'intellectuels qui ont une conception très dure de la "libre entreprise".

Des démocraties moroses

Malgré ces résultats, autant les élections lituaniennes qu'estoniennes traduisent des processus similaires : l'érosion et l'éclatement des fronts nationalistes qui avaient dirigé les mouvements de masse contre l'ancien régime dans les différentes républiques.

Il y a deux ans, avant l'indépendance, la presse de ces républiques reflétait un large éventail d'opinions ; la vie politique était dynamique. Aujourd'hui, la démocratisation a perdu beaucoup de sa force — aucun des fronts nationalistes, par exemple, n'a été capable de développer sa propre presse, ce qui a gêné l'élargissement de leur influence politique. En outre, depuis le début, le fonctionnement de la presse est entravé et déformé par l'afflux d'argent en provenance de l'étranger.

Le cas de l'Estonie est, à ce niveau, éloquent. Les Estoniens constituent une petite nationalité — environ 1 million d'habitants — et ils ont une diaspora relativement importante - 100 000 personnes auraient fui le pays durant la Seconde Guerre mondiale. Le journal estonien le plus prestigieux, Postimees, est contrôlé par la droite ; la majorité du financement de la campagne électorale était aussi assuré avec des fonds venus de l'étranger.

La tentation chauvine

Le Front letton (Latvias Tautas Frontas - LTF) disposait de l'organe de presse le plus important et dynamique du mouvement nationaliste démocratique balte, l'hebdomadaire Atmoda. Mais le directeur de ce journal se l'est approprié pour en faire un média strictement commercial - depuis, une nouvelle série d'Atmoda a été lancée par le LTF mais à une échelle plus modeste.

Une des éditions du nouvel Atmoda a reproduit un long article du président letton, Romualdas Razukas. Celui-ci se plaignait du fossé qui est en train de se creuser entre une petite partie de la population, qui s'enrichit grâce à la privatisation, et la grande majorité qui, elle, s'appauvrit. Selon Razukas, le gouvernement sortant, supposément composé de partisans du Front letton, représente en fait la "nomenklatura libérale". Le président déclare que le LTF se considère désormais comme faisant partie de l'opposition à ce gouvernement.

Des députés élus au Soviet suprême letton sous l'étiquette LTF ont choisi de faire

1) Sur le Sajudis et le processus d'indépendance des Pays baltes, voir notamment Inprecor n° 304, 306, 308 et 309 des 9 mars, 6 avril, 4 mai et 18 mai 1990.

2) Voir Inprecorn° 360 du 9 octobre 1992).

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cavalier seul depuis le début de la législature. La moitié du groupe parlementaire du groupe nationaliste le plus dur, le Mouvement letton pour l'indépendance (LNKK), aurait fait de même — le LTF et le LNKK se sont alliés pour les prochaines élections.

Le LNKK — qui a appelé à la restauration de la république lettonne de 1940 et qui ne veut reconnaître comme citoyens que ceux qui ont vécu sous cette république et leurs descendants — semble avoir une position dominante au sein de cette coalition. Son programme prône la non-reconnaissance de la citoyenneté aux russophones de Lettonie, qui forment presque la moitié de la population.

Razukas croit, par ailleurs, que la forme organisationnelle des fronts n'est plus à l'ordre du jour et espère que le LTF deviendra un parti qui, selon lui, devrait se situer politiquement au "centre" — il semble juger que la nouvelle formation ne doit pas avoir de programme défini, mais qu'elle doit refléter le climat politique dominant.

Il est possible que le bloc LTF-LNKK remporte un succès électoral temporaire, tant que les russophones seront privés du droit de vote.

Cependant, le LTF est en train de perdre sa place dans le champ politique et laisse un espace important au nouveau Parti socialdémocrate (PSD).

Le mouvement social prend ses distances

Le mouvement syndical letton d'opposition, qui s'était développé dans l'orbite du LTF, l'Union des travailleurs, se tourne maintenant vers le Parti social-démocrate. Ce syndicat est aussi bien composé de Russes que de Lettons et s'oppose à la discrimination envers les russophones.

Le mouvement des femmes qui s'était développé à l'ombre du LTF est aussi en train de prendre ses distances. Sa principale organisation, la Ligue des femmes, était, à ses débuts, un mouvement antimilitariste de mères de soldats qui protestaient contre le traitement subi par leurs enfants dans l'armée soviétique.

Ces femmes avaient lancé des appels aux mères des autres républiques d'URSS pour dénoncer le fait que leurs enfants Staient envoyés dans les Etats baltes pour réprimer les Lettons. Au fur et à mesure que le mouvement s'est développé, ses dirigeantes se sont aussi intéressées aux problèmes économiques des femmes.

La dirigeante de la Ligue des femmes, Anita Stankevica, explique que les femmes sont les plus touchées par les changements économiques en cours, surtout par la fermeture des crèches et la hausse des prix. Elle déclare qu'elle veut construire un mouvement uni et indépendant pour défendre les intérêts des femmes.

Le programme du PSD ressemble beaucoup à celui du PC letton reconverti, le Parti démocratique letton du travail. Selon le président de l'Union des travailleurs lettons, la différence entre les programmes de ces deux organisations n'est qu'une affaire d'individus — le Parti démocratique letton du travail a été formé par des d'anciens ou actuels bureaucrates, alors que le PSD est constitué de "gens nouveaux".

Concernant la plupart des fronts, les gens parlent aujourd'hui de radicalisation. La couche d'intellectuels qui, au départ, était l'épine dorsale de ces mouvements nationalistes prend en général ses distances pour se tourner vers de nouveaux partis qui, d'une façon ou d'une autre, sont favorables aux compromis avec la bureaucratie.

Malgré la victoire électorale d'Isamaa, les hommes politiques en Estonie ne s'atten-

PAYS BALTES dent pas à ce que le gouvernement tienne longtemps. Celui-ci a déjà promis de rendre les biens confisqués à leurs propriétaires initiaux ; sa volonté d'exclure les russophones de la vie politique, et même de les chasser de cette république, conduira sans doute à

En fait, les acquis qui avaient été arrachés dans les républiques baltes suite aux indépendances, sont de plus en plus menacés par le glissement graduel du gouvernement de Boris Eltsine vers des positions chauvines (3). La récente décision de Moscou de suspendre le retrait des troupes anciennement soviétiques des Etats baltes et l'utilisation de leur présence pour faire pression sur les gouvernements locaux constituent autant de menaces. *

Octobre 1992

3) Vois Inprecor n° 353 et n° 361 des 11 septembre et 23 octobre 1992.

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