Inprecor 1974–2004

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ONU

L'ONU repart en croisade

· Inprecor n° 364, 4 décembre 1992 · p. 28 · 786 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

États-Unis

C'EST, en effet, Washington

qui a décidé de s'offrir — à un coût modeste — une intervention d'apparence humanitaire et qui obtient pour cela la bénédiction du Conseil de sécurité. Au moment où la mission de l'ONU s'enlise dans l'ancienne Yougoslavie et sans doute aussi au Cambodge, en l'absence de véritable participation américaine, l'opération somalienne (I) permettra à la Maison blanche de s'attribuer, sans trop de difficultés, un avantage politique par rapport à ses partenaires européens enlisés dans l'affaire bosniaque.

L'intervention "humanitaire" en Somalie complètera le dispositif américain dans cette région après la guerre du Golfe. Il n'est pas exclu qu'une fois rétabli un certain ordre, Washington y maintienne des troupes et réactive l'ancienne base américaine de Berbera. L'envoi de troupes en Somalie vise d'ailleurs à stopper, autant que possible, la déstabilisation de toute la région, à commencer par le Kenya, maillon important de la politique américaine, qui est d'ores et déjà atteint au Nord par la vague de réfugiés et par des bandes armées.

Bill Clinton a annoncé qu'il chercherait lui aussi à renforcer les capacités d'intervention de l'ONU. Il a proposé la création d'une "force de déploiement rapide" dont les missions dépasseraient « la traditionnelle force de paix à des fins humanitaires » (2).

¡vis de "tempête" sur le Sud

On assiste ainsi à une politique de réorganisation des forces nord-américaines vers les théâtres d'intervention les plus probables pour l'avenir, à savoir ceux du tiers monde.

Les Nations-Unies, pour leur part, se sont maintenant engagées dans un grand nombre de "missions" avec 52 000 soldats éparpillés sur quatre continents. Ces opérations sont de nature fort différente et leurs objectifs concrets ne sont pas toujours bien définis. Cette multiplication des interventions conduit ainsi une inévitable extension des notions de "maintien de la paix" et l'ingérence humanitaire. Le statut et la nature des forces militaires engagées sont à

La décision de l'Organisation des Nations-Unies (ONU)

d'accorder un mandat à des troupes nord-américaines pour une intervention en Somalie n'est pas sans rappeler la guerre du Golfe. Bien que le contexte politique et militaire soit bien différent de celui de l'opération

"Tempête du désert", il faut souligner, une nouvelle fois, la prodigieuse élasticité de la notion d'intervention de l'ONU.

Claude GABRIEL chaque fois différents. Et les objectifs politiques sont aussi divers qu'il peut y avoir de contingents nationaux engagés.

Cette extension des "droits" de l'ONU est une conséquence des bouleversements internationaux survenus ces dernières années. C'est l'impudence impériale qui fait force de loi, sans limite, sans recours. Mais l'imbroglio des missions pourrait bien engendrer rapidement de nouvelles contradictions.

On ne résoudra pas le chaos somalien — pas plus que toutes les crises de décomposition sociale et politique dans le tiers monde

- par la simple multiplication des sentinelles impérialistes. C'est la pénurie généralisée qui a produit l'éclatement actuel de la

Somalie. La fragmentation s'est poursuivie jusqu'à ce que les camps en présence ont pu s'assurer un butin suffisant. Division régionale, puis clanique pour finir aujourd'hui avec des chefs de guerre et des bandes armées qui commercialisent et se partagent les aides alimentaires internationales. C'est maintenant un lieu commun que de lier tout cela à l'héritage du sous-développement. Or, Washington a soutenu pendant plus de douze ans le régime de Syad Barré dont la capacité à maintenir l'unité politique du pays avait pour corollaire la dictature de son propre clan. L'apparente stabilité politique à Mogadiscio suffisait amplement pour Washington. Il n'était question, à l'époque, ni de démocratie ni de prévention des famines.

Le diable se fait ange

La chute de Syad Barré survient dans un nouveau contexte politique et économique mondial. Des pays comme la Somalie sont frappés comme jamais auparavant par une brutale mutation de l'économie mondiale. La sécheresse, comme phénomène socio-économique, illustre la marginalisation du pays. Il n'est plus simplement

"sous-développé", il est devenu inutile, comme éjecté de la nouvelle économie mondiale !

Comment s'étonner alors que la survie des personnes dépende de leur capacité à s'organiser en bandes armées pour se disputer l'aumône de la mauvaise conscience universelle ?

L'intervention nord-américaine veut faire table rase de cet épouvantable bilan. Le diable s'est fait ange pour assurer la distribution

IMED BEN HAMIDA des sacs de riz. Mais il lui faudra bien mettre en place un nouveau régime et fabriquer une légitimité sur mesure pour un quelconque candidat au pouvoir.

Comment cela se fera-t-il ? Henry Kissinger pose la bonne question : « Une opération militaire ne peut se déterminer uniquement sur des impulsions humanitaires. Il sera difficile pour les troupes américaines de quitter la Somalie. Sommes-nous prêts à y rester indéfiniment? » ler décembre 1992

1) Sur la Somalie, voir Inprecorn° 361 du 23 octobre 1992.

2) Africa Report. African-American Institute, octobre 1992.

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