Les combats ont repris en Angola après une tentative de retour à la paix et la tenue d'élections législatives et présidentielles qui se se jouées, pour l'essentiel, entre le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), son président, également chef de l'Etat, José Eduardo dos Santos, et l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA) derrière son leader, Jonas Savimbi. L'ancien parti unique a obtenu la majorité absolue au Parlement (53,74 % des voix, contre 34,10% à l'UNITA) et pour les présidentielles, le chef de l'Etat avait frôlé les 50% (49, 57%, contre 40,07% à Savimbi) au premier tour. En Angola, le conflit armé a commencé avant l'indépendance du pays, en 1975, avec la bataille de Luanda pour le contrôle du pouvoir entre les trois mouvements nationalistes reconnus et associés dans un gouvernement de transition, et avec, à l'époque de considérables interventions étrangères. Sorti vainqueur de cette guerre, le MPLA allait très vite se voir confronté à une reprise de la guerre, celle du Front national de libération de l'Angola (FNLA) ; puis celle de l'UNITA, soutenue par l'Afrique du Sud, qui n'a cessé de prendre de l'ampleur. Ce nouveau conflit faisait suite à une lutte armée de libération menée à partir du début des années 60. Voilà done 30 ans que certaines parties de l'Angola ne connaissent pas la paix. Nous avons rencontré Christine Messiant du Centre d'études africaines de l'Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, sociologue et spécialiste de l'Angola, où elle a voyagé en octobre 1992.
ANGOLA
INPRECOR : Peut-on dire que le conflit en Angola est toujours un conflit ethnique ou régionaliste?
Christine MESSIANT : La dimension ethnique et régionaliste s'est peu à peu affirmée au cours du conflit et de la période de "transition" ouverte par les accords d'Estoril, en mai 1991 (1). Mais, il serait réducteur d'analyser ce conflit uniquement sous cet angle.
La naissance du mouvement nationaliste angolais, au début des années 50, a connu d'emblée une opposition entre des élites, sur laquelle se sont greffées des considérations ethniques. Et si l'Union du peuple d'Angola-Front national de libération de l'Angola (UPA-FNLA), qui s'est organisée, à partir du Congo belge, parmi les Bakongo angolais, était un mouvement "ethno-nationaliste", ce n'était pas le cas du petit groupe d'hommes qui allait former, en 1966, l'UNITA, et qui s'affrontait au MPLA sur des bases bien plus socio-culturelles, contre la domination de l'élite créole de la capitale.
Après la révolution portugaise, le 25 avril 1974, les trois mouvements nationalistes mettaient sur pied un gouvernement de transition. Lorsque l'affrontement entre les trois mouvements — un conflit qui, dans les villes du plateau umbundu, divisait la population en fonction d'oppositions sociales et idéologiques — a dégénéré en conflit armé, la violence de la guerre a ancré le conflit d'un point de vue ethnique.
Le MPLA, dont la direction initiale était principalement créole, représentait une alliance avec des élites subalternes urbaines et rurales umbundu, puis bakongo, qui bien que conflictuelle s'était formée par les nécessités de la lutte armée et de la solidarité face aux autres organisations.
Affaibli par deux scissions, le MPLA a gagné, à partir de 1974, un soutien décisif parmi la population urbaine face aux deux autres organisations dans la lutte pour le pouvoir, à la fois dans la petite-bourgeoisie salariée de l'appareil d'Etat colonial et parmi les travailleurs.
Quand le MPLA s'est transformé en parti "marxiste-léniniste", il intégrait donc des fractions sociales, politiques, ethniques souvent foncièrement hostiles à l'idéologie officielle, mais qui acceptaient la normalisation, soit parce qu'elles se sentaient plus menacées, identitairement et socialement, par les ennemis internes (les nitistes) [partisans de Nito Alves qui avait tenté un putsch en 1977, ndlr] ou externes (l'UNITA et FNLA) que par ce parti, soit comme seul moyen de promotion ou de préservation de leur position. C'était le cas pour la majorité des intellectuels, en grande partie créoles, pour la majorité de l'appareil d'Etat colonial, composé surtout de créoles et de Kimbundu, puis pour une partie des dirigeants, cadres et sympathisants bakongo du FNLA.
Cette hétérogénéité et la nécessité de préserver la cohésion de ce bloc ont été autant de facteurs de l'évolution du partiEtat en un système de nomenklatura.
• Quelles ont été les formes de contrôle social mises en place par le
MPIA durant toutes ces années ?
Il faut d'abord rappeler le rôle très important de la production pétrolière pour révolution (et le maintien) du régime ; elle n'a cessé de progresser depuis l'Indépendance et représente aujourd'hui plus de 80 % des recettes à l'exportation. Economie d'enclave, essentiellement off-shore et donc à l'abri de la guerre, elle a été gérée, dès le départ, hors des normes "socialistes" en vigueur dans le reste de l'économie officielle. Exploité grâce au soutien des compagnies étrangères, le pétrole a dégagé des revenus très importants pour l'Angola qui lui ont surtout permis de financer une guerre toujours plus coûteuse, de satisfaire les besoins de l'appareil du parti-Etat et de préserver la cohésion d'une nomenklatura très divisée.
Les revenus du pétrole ont été un moyen de conserver et même d'élargir le soutien politique, au profit du renforcement d'une "caste" dont on ne peut plus dire, depuis des années, qu'elle soit communiste (elle ne l'a d'ailleurs jamais été majoritairement), ni qu'elle soit dominée par les Créoles (politiquement éliminés, en fait, depuis le milieu des années 80).
Au fil des ans, le pouvoir a quasiment cessé de tenter de satisfaire les besoins essentiels de la population : à mesure que la guerre s'étendait, et grâce aux revenus du pétrole, il a pu vivre presque exclusivement de sa rente pétrolière en se passant de la production et du travail du peuple.
L'éducation et la santé ont alors considérablement régressé, les services publics (électricité, eau, transports) ont été "désocialisés", et, de fait, privatisés. Les "magasins du peuple" — où certains biens essentiels étaient vendus à des prix officiels compatibles avec les salaires — se sont vidés au
1) Les accords d'Estoril, au Portugal, ont été signés en mai 1991. Ils prévoyaient un cessez-le-feu immédiat ; le pluralisme politique ; le départ des derniers soldats cubains ; la création d'une armée nationale formée par les deux parties, et, enfin, la tenue d'élections.
= ANGOLA profit d'importations destinées, selon un système extrêmement inégalitaire, aux divers cercles de privilégiés (et bénéficiant, en fait, de ces prix officiels). A l'absence totale de "libertés formelles", s'est ajoutée la disparition des "libertés réelles" qu'on peut du moins mettre à l'actif d'autres régimes dits marxistes.
Dans le système socio-économique angolais "réellement existant", le travail ne vaut rien, puisque les salaires sont dérisoires par rapport au coût de la vie. Avant les réformes économiques, par exemple, les salaires s'échelonnaient entre 5 000 et 25 000 kwanzas. Sur les marchés, on trouvait une livre de tomates pour environ 1 000 kwanzas — le taux de change officiel du dollar était alors de 30 kwanzas, et son taux au marché noir, c'est-à-dire celui de l'économie réelle, était 40 fois supérieur.
Dans ces conditions, les salaires monétaires ne forment qu'une part dérisoire du revenu réel. C'est seulement l'échange des biens acquis — LUANDA légalement, et au prix officiel, pour ceux qui en bénéficient, ou illégalement, par vol ou détournement — ce qui permet à la majorité de survivre, à certains (les cadres notamment) de vivre décemment, et à une minorité de l'appareil du parti-Etat de le faire luxueusement, tandis qu'elle assure la fortune de quelques-uns, situés à la fois dans l'appareil d'Etat et en dehors. Derrière cette "économie de transition au socialisme", il y a eu de fait une "dollarisation" et le développement d'une économie essentiellement spéculative, fondée quasi exclusivement sur les importations, sans autre production que celle du pétrole qui apportait les devises nécessaires.
• En quoi ce système d'inégalités extrêmes est-il aussi un système de contrôle social et de domination ?
Le fossé se creusant entre les privilégiés et les bénéficiaires du régime, d'une part, et, le peuple, de l'autre, tout ce qui arrive dans les mains des individus dépend du système : en l'absence de droits, de rémunération monétaire du travail, c'est l'intégration (arbitraire) dans les divers cercles de privilèges qui assure le niveau de vie des couches et des groupes concernés. Ce sont les retombées, aussi maigres soient-elles, de ces avantages qui permettent, finalement, à la majorité de la population de survivre.
L'économie parallèle, nourrie surtout par les redistributions nomenklaturistes, principal mécanisme de répartition des revenus, fait que la dépendance et les allégeances, matérielles et mentales, à ce système sont très fortes.
Cela apparaît aussi comme un moyen efficace de contrôle social. D'où les "difficultés" à transformer ce système quand, suite à la chute des prix du pétrole, à l'extension de la guerre, et aux pressions des créanciers, le régime a dû engager des réformes économiques. Toute réforme économique et financière impliquant un réajustement des taux de change et, avec la monétarisation des salaires, une suppression du système de privilèges "cachés" par la distribution d'avantages en nature, mettait en cause ces privilèges, et donc la base sociale principale du régime. C'est essentiellement cette crainte — en même temps que celle d'arriver par la voie de réformes économiques à une libé-
INSHASA km 300 N'Giva NAMIBIE ralisation politique alors unanimement rejetée — qui a été à l'origine de la non-application du plan de réformes mis au point en 1987.
Les pressions des créanciers et des organisations internationales ont obligé cependant l'Angola à prendre un certain nombre de mesures : dévaluation de la monnaie, suppression des magasins spéciaux et des avantages en nature et monétarisation des salaires. Mais le gouvernement a maintenu l'attribution d'avantages en nature pour certains secteurs, le pétrole notamment, ou l'a réintroduit pour d'autres — pour les journalistes peu avant les élections.
• Mais des mouvements de grève ont eu lieu dès 1990.
La résistance d'en "haut" à ces mesures, fait apparaître aussi la dépendance d'en "bas" : les vagues de grèves, parfois violentes, qui se sont produites - avant même le vote du droit de grève — se sont vite épuisées, alors que les conditions sociales empiraient. Les grèves étaient nées suite à l'opération d'échange de la monnaie, menée en octobre 1990, par le gouvernement - il s'agissait d'un échange des anciens kwanzas pour de nouveaux qui s'accompagnait de la retenue par l'Etat d'une épargne forcée de 95 % des sommes déposées, privant donc la population du numéraire indispensable à sa survie. Cela montrait aussi que, contrairement à ce que prétendaient la plupart des observateurs, l'économie angolaise n'était nullement une économie de "troc", , mais bien une économie monétaire, dans laquelle le kwanza avait une valeur.
La principale revendication — naturelle et de bon sens — n'était pas celle de l'augmentation des salaires mais celle d'avantages en nature (c'est-à-dire de biens équivalents-dollars) dont la plupart des travailleurs avaient jusqu'alors été exclus et qu'ils pouvaient désormais exiger. C'est ce qui explique l'extrême fragmentation des luttes — l'ancien syndicat unique, l'Union nationale des travailleurs d'Angola (UNTA), étant incapable, vu sa place dans le régime, de diriger ces luttes, mais aussi de les contrôler. Certaines de ces luttes ont abouti, mais les acquis allaient être grignotés au fur et à mesure des dévaluations successives. En revanche, durant la période pré-electorale, l'approvisionnement a été abondamment assuré par le gouvernement. Le système social "réellement existant" a donc été un moyen de contrôle social et un facteur de consolidation du régime — de même, bien sûr, que la guerre qui a justifié la répression contre tout ennemi intérieur potentiel. Toute critique se situant hors du cadre du parti unique a été étouffée, rejetée du côté de la subversion, donc de l'UNITA, donc de l'impérialisme américain et de l'Afrique du Sud. Il faut comprendre cette mentalité de citadelle assiégée par tous les ennemis des peuples et de l'Afrique, partagée bien au-delà du pouvoir lui-même et qui a servi à la mise en place d'un Etat policier et répressif.
• Comment les Cubains ont-ils fonctionné dans ce cadre ?
Ils ont été étroitement associés à la politique menée et actifs dans la formation bureaucratique et répressive du régime, dans la mesure où ils ont été longtemps présents dans tous les rouages de l'Etat. Ils ont, comme tous les étrangers, participé au marché noir et à divers trafics. Mais il y a un autre aspect à la présence cubaine (plus de 300 000 d'entre eux ont été en Angola) : les Cubains ont aussi combattu avec les Angolais et repoussé les agressions du Zaïre puis
de l'Afrique du Sud.
Leur aide militaire a été essentielle pour que la Namibie accède à l'indépendance. Contrairement à d'autres étrangers, ils ont aussi eu un rôle positif dans l'armée et dans la coopération civile. Beaucoup sont morts aux côtés des Angolais — on pouvait trouver des médecins cubains dans des coins reculés du pays où même les médecins angolais refusaient de vivre. Les sentiments de la population à leur sujet sont donc fort divers. De plus, leur rôle politique n'a pas duré aussi longtemps qu'on le pense généralement. A partir de 1982-83, ce sont, par exemple, les Hongrois qui ont été sollicités pour la coopération économique.
Enfin, l'expérience "à la base" que les Cubains ont eu de l'Angola les a aussi fait évoluer : ils se sont notamment rendu compte que la guerre n'était pas simplement un conflit contre les Sud-Africains et leurs "fantoches". Il est significatif qu'ils aient collaboré au seul projet d'enquête sociale qui ait été réalisé en Angola, sur la "question nationale", , entre 1984 et 1986, pour essayer de comprendre les données intérieures de la guerre. Et beaucoup ont aussi été scandalisés par la réalité qu'ils découvraient et par le "socialisme" des dirigeants angolais. Le bilan de leur côté aussi est donc marqué par cette désillusion. Si les Cubains jugeaient nécessaire de "neutraliser" l'UNITA sur le terrain militaire, ils ont, après les accords de New York, cessé de participer aux combats entre Angolais, ils savaient qu'il n'y aurait pas de victoire militaire au conflit et qu'une solution politique serait nécessaire.
• Quel était le rapport de forces au début des négociations ? En Afrique du Sud, principalement dans les milieux du Congrès national africain
(ANC), l'accent a surtout été mis sur le tournant de la bataille de Cuito
Canavale (2).
Le "règlement" du conflit angolais s'est fait en deux temps. Premièrement, il y a eu T'accord de New York, fin 1988, après la sérieuse défaite militaire des Sud-Africains, à Cuito Canavale. L'issue de cette bataille a effectivement été très importante dans le revirement d'une politique qui avait été jusqu'alors de renforcer la déstabilisation de l'Angola et de maintien en Namibie -même si d'autres facteurs ont joué, internationaux et intérieurs à l'Afrique du Sud. Mais l'échec militaire sud-africain est survenu à un moment où la crise angolaise était profonde ; l'Union soviétique, principal soutien militaire du régime angolais, était en perte de vitesse, et avait manifesté qu'elle était favorable au règlement de ce conflit "régional" — les Etats-Unis s'étaient, depuis plusieurs années, préparés militairement et politiquement à remplacer l'Afrique du Sud dans son soutien à l'UNITA, essentiellement par le Nord et le Zaïre.
En dépit de Cuito Canavale, l'accord de
New York entre l'Afrique du Sud, Cuba et l'Angola - avec la médiation des Etats-
Unis, de plus en plus engagés dans le conflit — a entériné ce que le MPLA avait jusqu'alors officiellement refusé : le linkage [liens, ndlr]que voulait imposer
Washington entre l'indépendance de la Namibie et le départ des troupes cubaines, alors même que l'accord ne mettait pas fin au soutien apporté par les deux grandes puissances.
Fort du retrait des troupes et de l'aide sud-africaines à l'UNITA, le gouvernement angolais a cru qu'il pourrait enfin remporter une victoire militaire lui évitant, d'une part, une négociation avec l'UNITA,
Jonas Savimbi, dirigeant de l'UNITA.
et, de l'autre, une démocratisation du régime. Mais, dans le même temps, les
Etats-Unis ont renforcé considérablement leur soutien, financier, militaire et diplomatique à l'UNITA.
C'est cette aide nord-américaine qui a été responsable de l'extension de la guerre et de ses ravages — les deux dernières années ont été les plus terribles. Ainsi, après son échec à Mavinga, au début de l'année 1991, le régime de Luanda a été pris à la gorge.
C'est alors seulement qu'il s'est engagé dans la voie des négociations. Le MPLA a engagé les réformes politiques exigées et accepté le principe du pluralisme politique et de la tenue d'élections.
En mai 1991, au lendemain de la victoire de la coalition dirigée par les Etats-Unis dans la guerre du Golfe, les accords d'Estoril ont été signés. Les termes de ces accords étaient favorables à l'UNITA.
• En quoi ces accords étaient-ils favorables à l'UNITA, et pourquoi y a-t-il eu ensuite un renversement?
Le vice fondamental de ces accords — et qui rend une pacification réelle extrêmement aléatoire — était le pacte tacite conclu entre les "protagonistes" du conflit et les
"observateurs" : le règlement du conflit armé devait rester fermement entre leurs mains, et exclure toute autre ingérence. Pour le comprendre, il faut retracer le contexte
ANGOLA international dans lequel ont été signés ces accords : les partis uniques africains, "socialistes" ou non, étaient remis en cause ; le camp "socialiste" était en pleine déconfiture ; la victoire du "nouvel ordre international" se gorgeait de "démocratie".
En Angola, l'UNITA s'en était faite le héraut (comme tous les mouvements en lutte contre un pouvoir non démocratique), puissamment relayée par les Etats-
Unis qui ont construit l'image internationale
Savimbi de
Jonas comme "combattant de la liberté".
Le MPLA, contraint en catastrophe à la démocratisation, a tenté de montrer qu'il en était à l'initiative, et a fait de la surenchère
"démocratique".
. Mais si l'on regarde de près ces accords, il est clair qu'ils ont été passés au bénéfice exclusif — mais inégal — des deux
"partis armés". Aucune mesure, permettant à la société civile et aux autres forces politiques — dont les accords affirmaient, toutefois, que leur participation était indispensable — n'a été prise. Le vice fondamental, selon moi, de la transition vers la "démocratie" en Angola est qu'elle est foncièrement non démocratique.
Les accords instituent une confiscation dans les faits de la nouvelle légalité démocratique au bénéfice des deux camps, en instituant une bipolarisation extrême de la transition, sous tutelle internationale, mais sans
La direction pour la période de la transition - très précisément codifiée dans ses aspects militaires, mais aussi politiques, par les accords - était en fait bicéphale : d'une part, le gouvernement du MPLA restait en place ; de l'autre, une instance de direction était constituée, chargée de l'application de tout ce qui relevait des accords négociés, la
Commission conjointe politico-militaire
(CCPM), composée de l'UNITA, du gouvernement et des trois observateurs, fonctionnant au consensus.
Pour l'UNITA, ces accords avaient un énorme avantage. Non seulement, elle n'a pas reconnu immédiatement le gouvernement, mais elle a évité de devoir en former
2) A la fin de 1987 et au début 1988, les troupes sud-africaines ont fortement soutenu les troupes de UNITA alors "menacées"
par les troupes angolaises et les Cubains. Poussant leur avantage jusqu'à Cuito Canavale dans le Sud-Est du pays, base stratégique pour le régime angolais, ils y ont pourtant subi une sévère défaite.
= ANGOLA un. L'UNITA a choisi, en refusant de partager la responsabilité d'une gestion gouvernementale qui ne pouvait qu'être impopulaire, une position à la fois irresponsable et très puissante. Elle a aussi obtenu de "rogner" certaines des prérogatives importantes de tout gouvernement : le contrôle de son territoire - l'extension de l'administration gouvernementale aux zones occupées par le MPLA au moment du cessez-le-feu ne devait se faire que « progressivement et avec son accord » — et celui de sa police, qui devait théoriquement intégrer des membres de l'UNITA (cela ne s'est, en revanche, pas fait). Elle a surtout obtenu la tenue d'élections dans des délais très courts (15 mois), le gouvernement ayant dû progressivement céder sur sa position (trois ans).
Toutes ces manœuvres devaient permettre à l'UNITA de parvenir au pouvoir, seule. Cette prise du pouvoir — pour laquelle elle lutte depuis tant d'années — se faisait non par une victoire militaire, mais légitimement et démocratiquement, ce qui était appréciable aux yeux de ses alliés nord-américains.
Au cours des négociations, l'UNITA a défendu les droits démocratiques "de tous" comme c'était de bon ton, mais s'est surtout assuré des droits spécifiques. Convaincue d'arriver au pouvoir seule par les élections, l'UNITA a fait preuve d'un profond mépris pour la "confusion démocratique" et a constamment voulu limiter le champ politique à son "dialogue" avec le MPLA dans les instances prévues par les accords et à des discussions exclusivement bilatérales. Quant au gouvernement, aucune obligation démocratique ne lui était faite au-delà du vote des lois minimum de démocratisation auquel il avait été contraint au cours des négociations
Or, les lois de démocratisation qui ont été votées étaient, en effet, limitées ; pour ne prendre qu'un exemple, la loi sur les partis, exigeant de chaque parti qui voudrait participer aux élections de recueillir 3 000 signatures dans 15 provinces, a signifié que les partis ont perdu des mois avant de satisfaire à ces exigences - sauf le MPLA et l'UNITA. Il a finalement fallu, au début de 1992, que le gouvernement revoie les conditions de la légalisation des partis à la baisse — aucun parti n'était arrivé à remplir les conditions, ce qui ne donnait pas une image très crédible de la démocratisation. Il en a été de même avec les lois sur les libertés civiques qui ont été pratiquement vidées de leur contenu.
Pour le gouvernement, dans sa lutte contre l'UNITA, il convenait de donner l'apparence de la démocratie, mais sans que celle-ci ne lui échappe, et ne l'affaiblisse
Les calculs de l'UNITA et des EtatsUnis au moment des accords se fondaient sur une prétendue "base ethnique" acquise à régime. De plus, l'UNITA dans l'opposition au gouvernement angolais ne pouvait lui laisser échapper la victoire. Cependant, la capacité du MPLA à faire usage de toutes les ressources de son maintien "aux affaires" a enrayé un plan par trop machiavélique. La révélation, enfin entendue internationalement, de la nature profondément Le président José Eduardo Dos Santos. réfractaire à la démocratie de l'UNITA, et son incapacité, pendant les 15 mois de la transition, à se transformer en organisation politique ont aussi pesé.
• L'UNITA a pourtant été massivement aidée, protégée et popularisée comme une sorte de David démocratique contestant le Goliath de Luanda, "communiste" et ami des Cubains.
Bien qu'elle ait mis en avant la lutte pour la démocratie depuis longtemps, l'histoire de l'UNITA depuis sa création en fait une organisation réfractaire à la démocratie. Ce n'est pas contre le système de parti unique que l'UNITA se bat, mais contre son exclusion du pouvoir d'Etat. Dans les "terres libres" de Jamba, les aspects dictatoriaux et totalitaires de l'organisation de Savimbi n'ont cessé de se renforcer, couplant la discipline militaire et celle du "centralisme démocratique" des partis staliniens.
Son fonctionnement est très proche de celui des sectes, organisé autour d'un chef, avec un culte de la personnalité très fort ; le pouvoir est concentré dans les mains d'hommes de confiance. La direction de l'UNITA a mené une politique d'élimination physique des opposants et rivaux potentiels et aussi de "punition" systématique des "erreurs" ; un contrôle totalitaire a été exercé sur une population totalement dépendante de l'organisation et soumise à la répression arbitraire du chef : les témoignages sur les bûchers où ont été brûlés vives des familles, accusées de sorcellerie montrent qu'il ne s'agit pas d'accidents isolés et mettent en cause Savimbi lui-même. Le fait que ce système de pouvoir terrifiant ait pu être si longtemps occulté à l'extérieur au bénéfice du portrait d'un Savimbi en héros de la démocratie et des droits de l'homme, tient largement à la puissance et aux intérêts de ses alliés.
• Mais n'y a-t-il pas eu ces dernières années un début de réaction sociale indépendante face au pouvoir ou à
PUNITA ?
Il y a eu des mouvements sociaux dans certains secteurs (la santé ou l'enseignement) mais qui ont été rapidement étouffés. Le fonctionnement du système angolais explique la soumission, le silence des intellectuels, des avocats ou des journalistes notamment sur l'Etat de droit.
L'Eglise catholique - dont la force populaire n'avait cessé de grandir dans les dernières années, du fait, du dénuement du peuple mais aussi de ses prises de position répétées pour la paix et contre le pouvoir des armes — a joué un rôle important dans la prise de conscience civique. Mais, en même temps, elle a tiré de très gros avantages du nouveau cours "religieux" du MPLA.
Avant et après les élections, l'Eglise a subi les effets de la bipolarisation, sa hiérarchie étant paralysée par ses divisions.
La lutte politique, en fait, s'est réduite à quelques groupes dissidents du MPLA et de l'UNITA. Faibles et sans moyens d'expression ou financiers, il se sont orientés prioritairement vers la formation de partis politiques électoralistes, privilégiant l'unité au sommet avec des formations sans représentativité ni projet.
De fait, c'est la bipolarisation voulue par les accords qui l'a emporté et qui empêche toute démocratisation, et même
Fin septembre 1992, les conditions n'étaient réunies ni pour que les élections expriment les aspirations réelles de la population, ni pour que le perdant soit contraint d'en accepter l'issue. Par leur vote, les Angolais ont voulu dire : « Laissez-nous en paix ! » et « Nous existons ! ». Dans les grandes lignes, il s'est agi d'un vote-sanction : pour une organisation terrifiante, mais contre un pouvoir arbitraire, corrompu, discriminatoire pour 35 à 40 % de la population, en très grande majorité umbundu, pour qui le maintien du MPLA au pouvoir signifiait la continuation de leur misère ; vote pour un pouvoir corrompu et arbitraire, mais contre une organisation guerrière qui laisse échapper sa haine contre des secteurs
raciaux (Blancs et Métis), sociaux (les cadres) et politiques (les "marxistes" et les gens du MPLA). Dans ces conditions d'absence de choix, le fait que le parti au pouvoir ait devancé son adversaire exprime aussi, entre « le MPLA [qui) vole, L'UNITA [qui] tue » (texte d'un graffiti à Luanda) un certain choix, en dépit des irrégularités — nais, rien ne permet de dire, comme l'UNITA, que ces élections sont totalement entachées d'irrégularités.
• Le fait que l'UNITA ait refusé le résultat des élections en dit long sur la nature de cette organisation. La nouvelle bataille de Luanda, voici quelques jours, rappelle étrangement ce qui s'était déjà passé en 1975 lorsque le MLA et PUNA avaient participé, pour quelque temps, à un gouvernement de coalition.
En 1975, ce n'est pas l'UNITA qui a pris l'initiative des affrontements armés. Aujourd'hui, la situation n'est pas la même. L'UNITA a signé les accords, alors que le rapport de forces lui était militairement, politiquement et diplomatiquement favorable, parce que les élections prévues devaient légitimer son acces au pouvoir -ce qui a toujours été son objectif ultime.
Savimbi ne peut se contenter de contrôler seulement une partie du territoire. Il a souvent expliqué qu' « il faut gagner, parce qu'une fois qu'on a gagné, on peut écrire l'histoire, la justifier, alors que l'Histoire ne pardonne pas aux perdants ». Cela explique pourquoi la direction de l'UNITA a refusé de reconnaître le résultat des élections. L'UNITA a été incapable de se transformer en organisation "civile" - contrairement à la Résistance nationale du Mozambique RENAMO). Elle n'a eu que le recours à la force et l'encerclement des villes, pour empêcher dans un premier temps, la publication du résultat des élections, puis, lorsque la communauté internationale les a déclarés « globalement libres et justes », l'UNITA a exigé la tenue d'un second tour de l'élection présidentielle. Tout cela a été accompagné l'une violence verbale incroyable, l'UNITA déclarant qu'elle avait les moyens de « somaliser l'Angola », et de la « réduire en poussière ».
La majorité de la direction de l'UNITA était prête à refuser le résultat des élections (indépendamment des discours) et se préparait déjà à le contester par la guerre. Mais tout ce dispositif guerrier passait aussi, dans un premier temps, par la construction d'un rapport de forces pour une négociation de conditions lui permettant de l'emporter au deuxième tour des présidentielles. Cette négociation sur la transition, jusqu'au deuxième tour, était en cours avec des intermédiaires internationaux dont Pik Botha, le président sud-africain, venu clairement défendre des solutions à usage sud-africain interne pour l'Angola — le partage du pouvoir plutôt que les élections, le deuxième tour ne lui semblant ni la seule ni la meilleu-
L'UNITA a demandé alors, pour reprendre sa place dans l'armée unique et accepter d'appliquer enfin les termes militaires des accords, ce qu'elle avait elle-même refusé à Estoril : la mise en place d'un gouvernement de transition dans lequel elle participerait, ainsi qu'à tous les niveaux de l'administration, un contrôle des moyens de communication et la dissolution de la police anti-émeute, et de nouvelles élections sous contrôle international considérablement renforcé. Outre ces dernières conditions, toutes ses revendications remettaient en cause les accords signés.
Le gouvernement du MPLA n'était pas prêt à négocier sur ces bases, fort d'une situation diplomatique plus favorable que jamais et légitimé par sa victoire électorale. On sentait donc que c'était l'impasse, en même temps que progressait l'occupation du terrain par l'UNITA et que sa radio en venait à poser pour la première fois le problème du pouvoir en termes d'opposition du "Nord"' contre le "Sud" et revendiquait « la participation de tous les groupes ethniques » à la conduite des affaires du pays. Tandis que le gouvernement dénonçait ces intentions, et que les observateurs internationaux les déploraient, rien n'a été fait pour endiguer la violence annoncée. Le gouvernement n'a pas opposé à cette remise en cause du vote sa légitimité démocratique en convoquant le Parlement élu, et au sein duquel l'UNITA, fortement représentée, aurait pu faire entendre sa voix. De même, il n'a pas formé un gouvernement d'union nationale, selon les engagements pris par les deux parties avant les élections.
Il est trop tôt pour expliquer comment les événements se sont précipités pour aboutir au massacre de Luanda, le 31 octobre 1992, mais les prises de position dans la presse, à « faire la guerre puisque l'UNITA l'avait déjà commencée » et les appels à la « mobilisation populaire généralisée », comme en 1975, se succédaient. La mobilisation volontaire de démobilisés et d'anciens officiers a été mise en place et des armes ont été distribuées à Luanda. Ce que l'on sait aujourd'hui tend cependant à indiquer qu'il s'agissait d'une attaque délibérée, menée principalement par des forces policières et des commandos, pour décapiter la direction militaire et politique de l'UNITA dans la capitale, et liquider autant de cadres que possible.
Cette attaque visait à prévenir toute possible tentative de prise du pouvoir par la
ANGOLA force — perspective préparée par le stockage massif d'armement — et, plus immédiatement, à interdire que l'UNITA soit en position de négocier les conditions de la transition jusqu'au deuxième tour des élections. La répression a eu lieu surtout dans les quartiers populaires, contre les militants et les sympathisants connus de l'UNITA, les Ovimbundu (mais aussi les Bakongo), "naturellement suspects" d'avoir voté pour celle-ci - dans la capitale, ce sont surtout les quartiers à forte concentration umbundu qui ont voté pour l'UNITA.
Il y a certaines analogies entre la bataille de 1975 et la situation actuelle — sauf que l'UNITA est aujourd'hui incomparablement plus forte militairement sur le reste du territoire, et que si le pouvoir se prend certes à Luanda, le pays ne s'y limite pas ; mais il y a aussi, cette fois dans la tactique suivie par les dirigeants de Luanda, de très fortes analogies avec la façon dont a été préparée et de façon sanglante là aussi — la répression du coup d'Etat de Nito Alves en
Cette réponse policière pour restaurer l"autorité de l'Etat", face au chantage et à la préparation de la guerre par l'UNITA a, sans aucun doute, affaibli la capacité de Savimbi à peser sur les conditions du deuxième tour.
Le gouvernement aurait pu, cependant, choisir d'autres moyens pour obliger l'UNITA à se mettre hors du nouveau cadre légal démocratique, en convoquant le Parlement, en nommant un ministre d'ouverture et en formant un gouvernement d'union nationale. L'UNITA avec 40 % des électeurs, et l'UNITA et le MPLA ensemble, ne représentent pas la totalité de l'électorat — sans oublier que 10 % seulement des Cabindais ont participé au scrutin (3).
Jonas Savimbi a maintenant encore moins de chances de gagner le deuxième tour qu'au lendemain du premier ; il ne peut donc pas prendre l'initiative d'une guerre généralisée, mais à l'issue imprévisible dans l'état actuel des forces, qui dévasterait le pays, et qui entraînerait certainement un exode massif des populations.
Propos recueillis par Claude Gabriel, 19 novembre 1992
3) Cabinda : enclave au Zaïre rattachée à l'Angola en 1956. L'exigence d'indépendance du mouvement de libération du Cabinda se heurte aux intéréts de l'Angola dont 90 % des revenus pétroliers proviennent de l'enclave.