LE TRAITEMENT médiatique de l'intervention en cours en Somalie (1) n'est certes pas le scandale majeur de cette nouvelle tartufferie, mais il n'en est pas moins affligeant. Pour couvrir l'arrivée des Zorro nord-américains, il s'est subitement concentré en Somalie beaucoup plus de reporters que la famine — pourtant endémique dans ce véritable enfer terrestre qu'est devenue la Corne de l'Afrique, depuis plusieurs années — n'en a jamais attirés. C'est que la couverture médiatique a désormais une nouvelle fonction : il ne s'agit plus d'attirer l'attention sur les souffrances des Somaliens, mais de légitimer une intervention militaire nord-américaine, la troisième et dernière opération commandée par Bush, après Panama et le Golfe.
L'hypocrisie atteint aujourd'hui de nouveaux sommets : « Nous n'allons pas tolérer que des bandes armées (...) condamnent leur propre peuple à la famine », a déclaré solennellement George Bush, le 4 décembre 1992. Quel toupet de la part d'un homme qui fait payer au peuple irakien le maintien au pouvoir du tyran qui l'accable, en soumettant ce peuple à un embargo meurtrier dont les conséquences en famine et morts d'enfants sont à peine évoquées dans les médias ! Et Cuba, a-t-on oublié Cuba ? Combien d'équipes de presse ont-elles couvert les conséquences du blocus des EtatsUnis contre le premier territoire des Amériques libéré de l'analphabétisme ?
Vous avez dit
"humanitaire" ?
"Humanitaire"'... Ce terme évoque dorénavant, irrésistiblement, celui de "pacification", autre grand exemple du maniement de l'antiphrase par les puissances hégémoniques. A l'adresse de ceux qui seraient tentés d'écouter le chant des sirènes de cet "humanitarisme-là", rappelons quelques faits qui situent le véritable enjeu de la nouvelle intervention américaine et ses conséquences prévisibles.
La décision, pour le moins insolite, de la part d'un président sortant, deux mois avant la passation des pouvoirs à son successeur, d'engager des troupes dans une intervention
SOMALIE
Les bonnes âmes de l'Occident chrétien pourront fêter Noël en toute sérénité. Les images atroces et insoutenables des enfants somaliens squelettiques, assaillis par des nuées de mouches, cèderont bientôt la place sur leurs écrans et dans leurs magazines à celles de Marines souriants, blanes de préférence, tenant dans leurs mains viriles les menottes d'enfants somaliens ayant retrouvé le sourire...
le temps d'une prise de vue.
Salah JABER extérieure qui n'est pas sans risques, ne relève pas du baroud d'honneur comme on pourrait le croire. Ce n'est pas ainsi que les
Etats-Unis sont gouvernés. Bush ne s'offre pas un départ "en beauté" — résultat qui est loin d'ailleurs d'être garanti.
L'opération a une finalité beaucoup plus sournoise : le complexe militaro-industriel représenté par Bush est inquiet de la perspective de l'accès à la présidence d'un homme qui ne cache pas s'être opposé à l'intervention au Viêt-Nam et ne s'en repent pas, de surcroît. Il s'agit donc de placer son mandat, d'entrée de jeu, sous le sceau de l'interventionnisme, dont le renouveau restera la principale "réalisation" de l'ère Bush après les tentatives peu convaincantes de l'ère Reagan. Le prétexte est particulièrement bien choisi, car facile à "légitimer" par le matraquage médiatique et les discours hypocrites (66 % de soutien dans l'opinion publique, selon un sondage de Newsweek).
Par ailleurs, l'intervention en Somalie, à la pointe de ce fameux are de crise dont le
Golfe constitue l'enjeu majeur, s'inscrit dans la continuité stratégique de l'opération contre l'Irak. Au moment où les confidences à répétition faites par Washington aux médias américains semblent préparer le terrain à une action contre l'Iran — bastion de l'intégrisme islamique et nouvelle bête noire de l'Occident depuis l'effondrement du
"communisme" —, l'intervention des Etats-
Unis dans un pays musulman de la même région, à proximité du Soudan allié à l'Iran
(qui a condamné l'intervention), est lourde de signification.
L'intervention en Somalie représente un pas important dans la voie de la consolidation du "nouvel ordre mondial" inauguré par la guerre du Golfe. Cette notion, sur laquelle on a beaucoup ricané, recouvre en fait trois éléments tout à fait tangibles : d'abord, les Etats-Unis sont le gendarme du monde ; ensuite, ils agissent désormais sous le couvert de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) ; enfin, leur action militaire doit être financée par les autres, notamment leurs alliés riches bénéficiant de leur protection armée
Le premier élément est flagrant : encore une fois, les Etats-Unis démontrent qu'ils sont plus à même d'intervenir que d'autres puissances bien plus proches qu'eux du théâtre des opérations (dont la France qui dispose, en outre, d'une base sur le territoire adjacent de Djibouti).
La feuille de vigne
Quant au second élément, il commence à devenir habituel. C'est la deuxième fois. depuis août 1990, que les Etats-Unis font avaliser par le Conseil de sécurité de l'ONU — après coup — leur décision d'envoyer des troupes ; la seconde fois que la couverture onusienne est accordée à des troupes nord-américaines, agissant sous commandement nord-américain sans même s'embarrasser de casques bleus, avec de surcroît un mandat très élastique, autorisant le recours à la force. Qui plus est, c'est la première fois qu'un "droit d'ingérence" (nous vous faisons grâce de l'adjectif) dans les affaires intérieures d'un pays est établi.
« Feuille de vigne », dit Newsweek, « habillage onusien », affirme le quotidien français, Le Monde ; en effet, il est difficile d'être dupe. Les Etats-Unis ont, encore une fois, carrément imposé leur volonté aux Etats membres de l'ONU. Ceux-ci avaient déjà décidé de mettre sur pied une force de 3 500 hommes chargés de protéger la distribution de l'aide alimentaire en Somalie. Cette force, qui n'inclut pas de troupes nord-américaines ou même françaises, commen-
1) Voir Inprecor n° 361 et 364 des 23 octobre et 4 décembre 1992.