Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE

Le miracle d'Edimbourg

· Inprecor n° 365, 18 décembre 1992 · p. 3-4 · 1 558 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

France Allemagne Italie

DES PAYS comme l'Etat espagnol, le Portugal, la Grèce et l'Irlande ont obtenu un "fond de cohésion" de 15,15 milliards d'écus pour la période allant de

1993 à 1999. Mais cette manne, destinée à combler des retards en matière d'infrastructures, sera subordonnée au respect des critères fondamentaux de convergence. Encore !

L'Allemagne a obtenu dix- huit sièges de plus au Parlement européen afin de tenir compte de l'unification. La France, la Grande-Bretagne et l'Italie en auront chacune six de plus. Finalement, tout le monde a promis et juré que la construction européenne se que la construction européenne se vrait malgré les désordres monétaires, les incertitudes politiques et les menaces économiques (1). L'édifice reposera dorénavant sur un noyau dur constitué par le mark allemand, le franc français et des monnaies du

Bénélux. Il y a eu aussi accord sur l'ouverture de négociations avec l'Autriche, la

Suède et la Finlande pour l'élargissement de la Communauté.

Les Français ont obtenu que le Parlement communautaire siège toujours à temps partiel à Strasbourg — vive satisfaction du côté de l'Elysée ! Enfin, John Major, architecte de ce conseil européen, apparaît comme celui par qui le "miracle" est arrivé — satisfaction à Downing Street !

Ce satisfecit serait presque touchant s'il ne cachait pas une profonde escroquerie.

En fait de manne

Car la réunion d'Edimbourg a débouché sur un amas de compromis et de demi-mesures qui réduisent, pour le moment, le projet de Maastricht à un château de cartes.

Le premier problème est celui du Système monétaire européen (SME). Il se résume aujourd'hui au noyau dur évoqué plus haut. Rien n'indique qu'il pourra de nouveau jouer son rôle sous sa forme antérieure. Personne n'a émis de pronostic

EUROPE poursui- poursuisur un retour éventuel de la lire italienne et de la livre britannique dans les mécanismes vertueux du SME, et personne n'a osé évoquer une levée éventuelle du nouveau contrôle des changes dans l'Etat espagnol ou en Irlande. mique, sans doute largement évoquée dans ces réunions, est restée absente des conclusions et des commentaires officiels du sommet. Le bluff monumental de l'"initiative

PHORTE

Le récent sommet européen d'Edimbourg s'est terminé, aux dires des participants, sur une note optimiste. La raison essentielle de ce happy end tient, apparemment, au fait que chacune des parties a pu quitter le sommet en ayant arraché une concession à ses partenaires. Les Danois obtiennent notamment des dérogations par rapport à l'hypothétique monnaie unique et à la défense commune. Le gouvernement va mentir aux citoyens de son pays, pour leur faire oublier les effets durables de l'Acte unique sur les restructurations économiques, et tenter de l'emporter au prochain référendum prévu pour le début de l'année 1993. Evidemment, le gouvernement danois n'a pas annoncé qu'il renonçait aux critères fondamentaux des politiques de convergence !

gression de Claude GABRIEL publiques. Mais, plus grave encore, la crise écono-

: U

européenne de croissance" — l'apport de 7 milliards d'écus pour des projets d'infrastructure et pour des garanties à l'investissement — ne va certainement pas inverser la tendance actuelle, au moment où s'amorce une nouvelle vague de licenciements dans toute l'Europe alors que chaque gouvernement a les yeux rivés sur son propre déficit public.

Une autre escroquerie consiste à faire croire qu'il y a toujours un noyau stable franco-allemand au centre du dispositif, garantissant la prol'ensemble. En fait, l'Allemagne et la France tendent à s'éloigner dangereusement d'un des "critères fondamentaux" de la future Union économique et monétaire :

celui de la réduction du déficit des finances

Dans le cas allemand, il s'agit du coût de l'unification ; c'est maintenant le tour de la France, dont le déficit budgétaire pourrait dépasser 200 milliards de francs. Il n'y a que deux solutions : soit maintenir des taux d'intérêt élevés pour faire payer ces déficits par les capitaux extérieurs ; soit se laisser aller à une poussée inflationniste. Aucune de ces deux éventualités ne correspond au projet des convergences vertueuses pour constituer au plus vite une monnaie commune.

Diable spéculateur...

La spéculation qui a déréglé tout le système monétaire européen jusqu'aux monnaies scandinaves a été le fait de gros opérateurs financiers mettant en jeu des quantités colossales de devises.

Cette liberté du marché dont

"abusent" des institutions financières très respectables, selon les critères en vigueur, a été utilisée, non pas dans le but machiavélique d'affaiblir certaines monnaies surévaluées dans le SME... mais tout simplement parce que les gains

1) Voir Inprecor n° 351, 354 et 360 des 24 avril

1992, 5 juin 1992 et 9 octobre 1992.

Page 4

EUROPE escomptés dans ces opérations spéculatives sont infiniment plus faciles que tout investissement productif dont les résultats à long terme restent douteux.

S'il est vrai que la crédibilité de la lire était affectée par l'ampleur de la dette publique et que celle de la peseta l'était par le taux d'inflation, rien de tout cela ne concernait la couronne suédoise ; or, la spéculation s'est faite aussi au détriment de cette dernière.

L'Acte unique libère totalement la circulation des capitaux et met en concurrence ouverte l'ensemble des services financiers offerts en Europe. Et il y a une désynchronisation totale avec le seul instrument capable de stabiliser le grand marché financier, celui de taux de change irrémédiablement fixes entre les diverses devises.

••• ou Saint-Esprit de l'Union ?

Dans ce modèle hybride, la libre circulation se fait dans le cadre d'un système monétaire qui n'a pas encore réussi à stabiliser les taux de changes respectifs. Cette difficulté tient aux disparités entre les performances économiques des différents partenaires, qui entravent la fixation définitive du système de changes.

Une véritable course de vitesse s'est enclenchée depuis l'ouverture des marchés financiers. Actuellement, c'est le diable spéculateur qui l'emporte sur le Saint-Esprit de l'Union monétaire. Si tel est l'état du projet de Maastricht, pourquoi les gouvernements affichent-ils toujours tant de satisfaction ? Est-ce par simple souci de ne rien laisser transparaître et de tranquiliser leurs électeurs ? Un peu, mais pas seulement !

La pelote est bien difficile à démêler, mais les extrémités du fil constituent deux points de repère, toujours visibles, toujours nécessaires. Le premier est celui de la mutation du capitalisme et notamment des changements survenus dans la production marchande.

Est-ce un hasard si la fameuse initiative européenne de croissance prévoit des fonds de la Banque européenne d'investissement pour des infrastructures de type Train à grande vitesse (TGV) ? L'évolution de certaines productions, de certains biens et de certaines technologies recquiert aujourd'hui des niveaux d'aide, d'alliance, de crédits, d'organisation des marchés, de normes etc. auxquels ne peuvent plus répondre les petits Etats européens pris séparément. Composante de ce que l'on appelle les formes nouvelles de "globalisation", la dimension européenne est difficilement évitable.

A l'autre bout de l'écheveau, le point de repère est d'ordre subjectif : l'amas de contradictions et de compromis pourra tenir tant que l'on pourra s'attaquer aux classes laborieuses, à leur niveau de vie, aux services publics, etc. L'importance, répétée à Edimbourg, des critères fondamentaux de convergence tient à cela. C'est une façon de dire que les différents gouvernements pourront encore faire quelques compromis, et prolonger cette transition dans la transition tant qu'ils auront les moyens d'appliquer des politiques d'austérité et de réduction des dépenses sociales.

Le "miracle" d'Edimbourg, le compromis "inespéré" ou tout autre qualificatif trouvé ici ou là dans la presse ne relèvent pas de la modération des douze apôtres qui ont discuté, deux jours durant, des remèdes à apporter à la crise européenne. Nulle sagesse là-dedans ! Mais, bien au contraire, cette certitude partagée par tous que, puisqu'il faudra bien un jour sortir de la crise et donner au capital un nouvel élan, autant appliquer un remède draconien et sacrifier une ou deux générations. Si la diversité des intérêts a conduit à autant de compromis, une question n'a, par contre, donné lieu à aucune contestation : l'austérité. Et l'ineffable président de la Commission européenne, Jacques Delors, toujours en exercice, en a oublié ses anciens élans sur la "Charte sociale" européenne.

Rassurons-nous toutefois. Les gouvernements européens sont inquiets, car le choc social n'oppose pas simplement le patronat aux classes laborieuses.

Douze apôtres inquiets

La crise économique, les mutations structurelles et les effets mêmes du projet européen fragmentent tous les intérêts sociaux, comme en témoigne la crise de certains grands partis de la droite traditionnelle - le Parti conservateur britannique, la Démocratie Chrétienne italienne et d'autres. L'apparition des nationalismes régionalistes, réactionnaires, fondés

MARCHE UNIQUE 1992 sur la défense d'intérêts particuliers de petits-bourgeois, de commerçants, d'agriculteurs de petits industriels, ou de racistes de tout poil, en est une autre conséquence. Cette fragmentation des intérêts sociaux et des perspectives politiques atteint toutes les classes de la société — c'est en ce sens que le projet européen peut être menacé par la multiplication de conflits socio-politiques.

La question agricole n'est d'ailleurs pas la moindre. Beaucoup, en Europe, ont été surpris par l'impact politique des mobilisations de la paysannerie française à propos des négociations avec le GATT. Mais l'on pourrait aussi s'étonner de la puissante base électorale des Ligues lombardes ou du développement irrationnel du racisme en Allemagne.

Tout cela est lié aux effets de la crise. Et les appareils d'Etats ne trouveront aucune solution viable à la question européenne tant qu'ils n'auront pas jeté les fondements de blocs sociaux capables de stabiliser le projet d'union. Et cela, le sommet d' Edimbourg ne l'a évidemment pas résolu. *

17 décembre 1992

Une erreur sur cette page ?