L'article suivant, dont nous reproduisons les principaux extraits, a été écrit par Sergueï Klimovsky, historien et militant de gauche, et publié, à l'origine, dans le numéro de mars 1992 d'Inter-Vzglyad (la revue sœur d'Inprecor en russe). DOCUMENT
ACTUELLEMENT en Ukraine, la gauche traverse une période de déclin. Dans les années 1989-91, différents groupes de gauche, qui se définissaient comme anarcho-syndicalistes, anarcho-communistes ou socialistes de gauche, ont tenté d'établir des contacts entre eux et de fonder des associations régionales, par exemple la Confédération des anarchistes ukrainiens ou le Parti socialiste des travailleurs des forces de gauche. Aujourd'hui, l'activité de ces organisations a cessé
En général, les tentatives des différents petits groupes indépendants pour retourner au "marxisme classique" se sont vite épuisées, et ces organisations ont dû baisser les bras ou fusionner avec d'autres, à l'intérieur du PCUS, qui poursuivaient les mêmes objectifs, ou avec d'autres groupes de gauche ou des forces sociales-démocrates.
A l'intérieur du PCUS, le retour au "marxisme classique" s'est exprimé sous deux formes. La première était la prétendue Plateforme bolchevique, qui a abouti à la conclusion qu'il fallait revenir à la situation du début des années 50. En ce sens, ces "défenseurs du socialisme" n'étaient pas tournés vers le futur, mais vers le passé et par conséquent réactionnaires — comme le sont les libéraux-démocrates qui voudraient retourner à la période d'avant Octobre 17.
L'autre tentative de retour et de rénovation partielle du marxisme, a été mise en œuvre par la Plateforme marxiste, dirigée par Alexandre Bouzgaline et Koganov (1). Pourtant, ses activités n'ont pas conduit à la formation d'une organisation de gauche indépendante. Lorsque le PCUS a été liquidé. la Plateforme marxiste a cessé d'exister comme entité organisée, et la diversité des orientations existant en son sein a contribué — Inprecor n° 365 du 18 décembre 1992 au 3 février 1993 à sa dissolution. Quoi qu'il en soit, en Russie, son aile moderniste a fusionné avec le Parti socialiste de Kagarlitsky — pour former le Parti du travail — mais une telle aile n'existait pas en Ukraine, et la Plateforme marxiste s'est intégrée au Parti socialiste d'Ukraine, qui est sur des positions socialesréformistes proches de celles de l'ancien PCUS (2).
En passant en revue le bilan des années 1989-91, on peut signaler deux caractéristiques de la gauche, durant cette période Tout d'abord, en dépit de quelques tentatives pour établir des liens avec le mouvement ouvrier — que tous les courant de gauche reconnaissent comme leur base sociale —, et d'organiser des actions communes, la gauche et le mouvement ouvrier ont existé de façon séparée et n'ont pas eu d'incidence l'un sur l'autre.
Par ailleurs, alors que la presse officielle, de concert avec la nouvelle presse démocratique a lancé une campagne massive pour discréditer les idées de gauche, il n'est pas surprenant que ce soit la jeunesse qui ait constitué l'essentiel de la colonne vertébrale des groupes et organisations de gauche ; tandis que les organisations de droite, centristes ou même néostaliniennes était dirigées par des gens qui avaient en moyenne plus de 40 ans.
Cependant, on ne doit pas analyser cette discontinuité dans les activités des organisations de gauche comme une disparition de la gauche en tant que telle. Bien au contraire, la phase de 1989-90 peut se voir comme une période de croissance quantative, où des groupes petits mais très actifs sont apparus spontanément et de facon dispersée dans les différentes grandes villes, consacrant des efforts considérables à faire connaître leur existence au point d'établir des liens internationaux. Mais, à partir de l'automne 1991, la situation a commencé à changer. Une période de réduction de l'activité externe a alors débuté — les liens entre différents groupes dans les différentes villes se sont distendus et chacun s'est concentré sur ses problèmes propres, recherchant souvent la clarification
A VENDRE PANCARTES DE PROTESTATION 49 roubles et plus! RAMENEZ LE COMMUNISME/ NON A L'ECONOMIE DE MARCHE ! théorique. On pourrait caractériser cette période comme celle de la croissance en profondeur, bien que seul le temps pourra confirmer ou infirmer une telle hypothèse.
Du passé faire table rase ?
Dans l'analyse de l'état actuel de la gauche ukrainienne, on peut dégager les tendances suivantes, qui vont sans doute déterminer les développements ultérieurs D'abord, et surtout, on a assisté à une rupture avec l'interprétation dogmatique des théories traditionnelles de gauche et à une tentative pour élaborer une méthodologie indépendante permettant de mieux comprendre les phénomènes sociaux. A beaucoup d'égards, les recherches de clarification théorique de la gauche ukrainienne sont parallèles à celle de la "nouvelle gauche" en Europe de l'Ouest — bien qu'elles ne portent pas sur des questions aussi philosophiques, et qu'elles soient plus orientées vers le domaine socio-historique concret. Dans le même temps, il y a un besoin de formes nouvelles, non traditionnelles d'organisation de la gauche — de principes de fonctionnement et de construction diffé rents —, et de l'émergence de rapports différents au sein de l'organisation elle-même.
Il n'est pas impossible que ces développement conduisent, dans les deux ou trois années à venir, à l'émergence d'un large courant de gauche, si des conditions objectives favorables persistent et que l'évolution actuelle continue au sein de la gauche. *
Sergueï KLIMOVSKY Inter-V=glyad, mars 1992
1) Sur ces regroupements au sein du PCUS, voir Inprecor n° 322, 335 et 338 des 18 janvier, 29 août et 11 octobre 1991
2) Sur le Parti du travail, voir Inprecor n° 338 du 11 octobre 1991. Dans un prochain article, Inprecor reviendra sur la situation de la gauche russe aujourd'hui.