Inprecor 1974–2004

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EDITORIAL

Contre message sur l'état du monde

Inprecor n° 366, février 1993 · p. 3 · 982 mots

États-Unis

La génération Clinton, l'effet Clinton, etc, les formules fusent de toutes parts pour créer, à grand renfort de techniques publicitaires, un mythe nouveau autour du "sax-symbol" qui vient d'accéder à la présidence de l'Etat le plus puissant du monde. Un mythe auquel cet Etat a besoin de croire, puisque, controntes a une recession qui n'en tinit pas de languir, et dans l'ombre de laquelle se profile le spectre menaçant d'une dépression généralisée à l'échelle du monde, les grands décideurs du capitalisme americain et de son administration ne savent plus, depuis belle lurette,

Be spectacle est classique : quand l'éventail des choix rationnels à la disposition des capitalistes paraissent tous aussi aléatoires les uns que les autres ; quand chacun de ces choix semble lié à une conséquence risquant d'en annuler l'effet attendu (le dilemme connu : déficit budgétaire et taux d'intérêt élevés, réduction des dépenses budgétaires et déflation) ; quand, de surcroît, ces choix portent sur une économie située au centre d'un système capitaliste plus mondialisé et interdépendant que jamais, et dont toutes les locomotives potentielles connaissent, simultanément, des ratés inquiétants, alors que le besoin de financement de l'économie mondiale est à son plus haut niveau ; quand, enfin, l'entropie capitaliste l'emporte sur les illusions de la régulation, il ne reste aux adorateurs du veau d'or que l'espérance irrationnelle.

Aujourd'hui, elle a pour nom Clinton, dont ils espèrent que la jeunesse sera communicative, source d'un souffle nouveau pour un capitalisme sénile. Mais il ne suffit pas de croire aux miracles pour qu'ils se réalisent, et les marges de manœuvre du président seraient bien étroites... si toutefois il se proposait d'introduire des changements radicaux. Or c'est loin d'être le cas comme l'indique la correspondance de David Finkel : le mythe Clinton, derrière des apparences aussi reluisantes que son saxophone, recouvre bien peu d'originalité quand aux options fondamentales en matière de politique économique et sociale.

Quant à la politique étrangère annoncée par la nouvelle administration, le visage de Warren Christopher, vétéran du microcosme washingtonien, en indique toute la fraîcheur. La prétention des nouveaux locataires de la Maison Blanche est d'ailleurs, là-aussi, fort modeste, toute de "continuité". Et celle-ci a bien été amorcée : comme un journaliste satirique l'a

EDITORIAL à quel saint se vouer. relevé, la cérémonie d'investiture de Clinton aura coûté bien moins que le feu d'artifice à bombes réelles sur l'Irak que Bush s'est offert en guise de cérémonie d'adieux. Or cette escalade de la dernière heure, inconsidérée au point d'avoir mis à mal le consensus sacro-saint entre les Etats-Unis et leurs partenaires de Moscou et de Paris dans la croisade contre Bagdad, s'inscrivait bien évidemment dans le souci manifesté par le président sortant d'assurer la pérennité de ce que l'histoire retiendra comme la principale "réalisation" de son mandat : le renouveau de l'interventionnisme militaire américain.

C'était déjà là l'objectif principal, inavoué, de l'intervention des troupes du Pentagone en Somalie. Laissant à son successeur la tâche compliquée de gérer le dossier de l'ex-Yougoslavie, qu'analyse Catherine Samary, où l'intervention est beaucoup plus risquée qu'en Somalie ou même qu'en Irak — ne serait-ce que pour la proximité géopolitique d'une Russie où des "conservateurs" en mal de panslavisme ruent dans les brancards d'une armée presque aussi délabrée que le reste de l'Etat - Bush s'est rabattu sur la Corne de l'Afrique pour persévérer dans la voie qu'il avait inaugurée au Panama.

La cible était choisie de sorte à pouvoir être assumée sans difficulté par Clinton : intervention "humanitaire", dont deux personnes parmi les plus concernées par cet aspect des choses, ont dit tout le "bien" qu'elles pensaient (voir l'article de Rakiya Omar et Alex de Waal que nous avons traduit et publié dans ce numéro); et couverture onusienne garantie à peu de frais, avant que le bouquet final des missiles Cruise sur Bagdad vienne démontrer sans équivoque, s'il le fallait encore, à quel point Washington se préoccupait vraiment de la soi-disant "légalité internationale".

Le choix de la Somalie par Bush n'était cependant pas de pure commodité : il obéissait aussi à des impératifs stratégiques, liés à cette zone de tous les dangers que constituent les champs pétrolifères du Golfe et leur environnement géopolitique. En Somalie, se profile un des avant-postes de la vaste mouvance de l'intégrisme islamique, comme le souligne François Piguet, cette mouvance qui est en passe de devenir l'ennemi mondial numéro un, désigné par les Etats-Unis pour suppléer au "communisme" et ses alliés dans le rôle de l'épouvantail planétaire.

C'est pourquoi Itzhak Rabin croyait agir habilement en déportant 417 Palestiniens soupçonnés d'être militants intégristes. Il fut surpris de voir l'opération se retourner contre lui : loin d'isoler les intégristes, il leur fournit une tribune inespérée à résonance internationale et c'est son gouvernement qui se retrouva en situation d'isolement politique, face au reste du monde.

Ce que Rabin ne pouvait comprendre et que le dossier de ce premier numéro de notre nouvelle formule mensuelle éclaire bien, c'est que la montée de l'intégrisme est d'abord, et avant tout, le corollaire de la faillite des autres courants se situant sur le terrain des luttes nationales. C'est en occupant ce même terrain qu'il avait longtemps déserté que le courant intégriste a réussi sa résurgence spectaculaire en Palestine. En le réprimant sélectivement, le représentant de l'oppression nationale des Palestiniens qu'est Rabin ne fait ainsi que renforcer sa légitimité et sa popularité.

S'il y a un facteur commun à la résurgence de l'intégrisme dans le monde musulman et à celle des diverses formes de fanatisme qui pullulent aujourd'hui aux quatre coins du globe, c'est bien la grande faiblesse politique du mouvement ouvrier en cette fin de siècle. Quand les conditions objectives commencent à pourrir et que le "facteur subjectif' du progrès historique est en crise, l'état du monde ne peut que s'assombrir. Nous nous efforcerons d'aider nos lectrices et nos lecteurs à mieux le comprendre pour mieux agir en vue de le transformer. *

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