La diplomatie américaine s'est finalement ralliée de tout son poids au plan Vance/Owen, hier critiqué par la Maison Blanche parce qu'il entérinait les pratiques de "purification ethnique". Il s'agira au mieux d'y aménager un espace vital plus large pour "la partie" musulmane. « Je suis musulman, de prénom et de nom, mais s'il se créait un Etat musulman, je ne pourrais y vivre », commente Zlatko Dizdarevic, de passage à Paris. Ce journaliste d'Oslobodjenie (1), raconte comment à Sarajevo, leur équipe multi-ethnique poursuit avec obstination son travail d'information. Catherine SAMARY
S arajevo et toutes ses institu-
tions sont comme notre journal. Il y a encore 80 000 Serbes, 100 000 Musulmans et 30 000 Croates. Dans l'armée bosniaque, il y a 30 % de Serbes, 15 % de Croates qui ne suivent pas le parti de Tudjman. C'est au cœur des familles, dans les appartements même qu'il faudra tracer les lignes du découpage impossible. Ce mélange est notre identité ethnique, notre éthique ». Il regrette la décision américaine de soutien au plan Vance/Owen : « La Bosnie-Herzégovine n'est pas vraiment un enjeu pour eux. La Macédoine aura peut-être plus de chance car elle a des frontières avec des pays de la CEE... Pourtant nous détenons une plus grande richesse que le pétrole ou l'or : notre communauté, ses valeurs. C'est en son nom que nous rejetons le plan de territorialisation de la Bosnie-Herzégovine : il ne peut assurer la paix. Il signifiera la poursuite de la "purification ethnique"».
Il y aura pourtant ceux qui acceptent la logique de ce plan :
— en premier lieu, les nationalistes croates qui l'ont déjà signé. Les provinces qui leur sont attribuées correspondent à celles où flotte déjà le drapeau croate, sous
EX-YOUGOSLAVIE contrôle du HVO (2). « Il y a, en dépit de l'alliance formelle, un désaccord de fond entre le président Izetbegovic et Tudjman : car celui-ci mène en substance la même politique que Milosevic et s'est entendu avec lui pour un dépeçage de la Bosnie-Herzégovine » estime Zlatko Dizdarevic.
Pseudo-alliance conflictuelle La réalité est là, poursuit-il : « dans l'Herceg-Bosna qu'entérine le plan Vance/Owen, il y a trois grandes villes, dont Mostar déjà érigée en capitale croate. Or ces trois villes sont à majorité musulmane. Le nettoyage ethnique s'y poursuivra côté croate, comme l'ont fait les nationalistes serbes à Banja Luka et ailleurs ».
— Les milices tchetniks quant à elles, n'ont pas terminé leur sale boulot : si les Croates sont très concentrés en Herzégovine accolée à la Croatie, la diaspora serbe est quant à elle dispersée en plusieurs zones éloignées des frontières serbes. Le "nettoyage" de "corridors ethniques" sans majorité serbe vise à rendre "viable" une république serbe de Bosnie-Herzégovine
CHALITI
CUVENi TLUZiONiSTİ
VENS i OVEN JOS SAMO
FAR raNa u vášem GRaPU
Genève. Les célèbres illusionnistes Vance et Owen pour quelques jours encore dans votre ville.
Men en chassant tous les récalcitrants. Quels que soient les discours pacifistes des Seigneurs de guerre participant aux négociations, sur le terrain décident ceux dont la raison d'être a été de découper au couteau cette future Grande Serbie : même s'ils sont peu nombreux par rapport aux forces bosniaques, ils ont les moyens de leur politique grâce à l'armement lourd légué par l'ex-armée yougoslave. — Il est possible qu'une partie des Musulmans accepte le plan Owen/Vance/Etats-Unis, car son paradoxe est de renforcer les courants favorables à la formation d'un Etat islamique. Ils sont globalement minoritaires dans la communauté musulmane. « Izetbegovic est religieux, mais il est réaliste et convaincu que la Bosnie-Herzégovine ne peut exister que laïque et mélangée ». On peut s'attendre à voir grandir l'intolérance dans les partis musulmans nationalistes, comme chez leurs homologues serbe et croate : la "cinquième colonne", l'ennemi n° 1, ce seront de plus en plus les "mauvais" musulmans 1) "Libération", depuis le début du conflit, Zlatko Dizdarevic dirige la "'rédaction de guerre" d'Oslobodjenje et fournit une "chronique du siège" au quotidien croate indépendant Slobodna Dalmacija. 2) Milices liées au HDZ, parti de Tudjman.
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(comme on fait la chasse aux mauvais serbes et mauvais croates à Belgrade et Zagreb). De plus, acculé par ses pseudo-alliés croates qui le lâchent, Izetbegovic sera désormais sous la pression des pouvoirs américains : il aura du mal à maintenir une ligne d'intransigeance face aux négociateurs de Genève.
Droit de vivre ensemble
Mais, « s'il signe, il rentrera alors en onflit ouvert avec les Bosniaques-Musulmans, Serbes et Croates - notamment dans l'armée, qui voudront continuer à lu tter pour le droit de vivre ensemble », prévoit Dizdarevic. Ces Bosniaques-là ne sont pas réellement représentés à Genève : car, face à Mate Boban (3), et Radovan Karadzic (4), le président Izetbegovic est contraint de parler au nom de la communauté musulmane. Cette contrainte lui est imposée par les nationalistes serbes et croates, par la faiblesse de l'opposition non nationaliste et par les ambiguités de sa propre politique. Elle est aussi imposée par la "communauté internationale" qui a fait le choix d'un pseudo-réalisme : accepter la logique dominante des nationalismes au pouvoir tout en dénonçant à moitié les basses méthodes de leur politique : cette contradiction-là sera insurmontable à Genève. On peut s'attendre à ce que les forces armées bosniaques rejettent le plan Vance/Owen dans son essence. Le paradoxe dramatique est qu'elles apparaîtront comme va-t-en-guerre, "jusqu'au boutistes", alors qu'elles sont, au moins dans le centre urbanisé de la république, les seules à défendre une approche multi-culturelle et multi-ethnique de la Bosnie-Herzégovine. « Si nous avions plus de moyens, il y aurait moins de victimes », estime Dizdarevic.
Mais il faut reconnaître que la faiblesse principale et la véritable cause de notre impuissance face à ce conflit ne sont pas militaires. La gauche non nationaliste bosniaque n'a pour l'instant pas réussi à donner à la résistance bosniaque multi-ethnique réellement existante sa plate-forme politique, alternative claire aux politiques d'exclusion : une telle alternative ne peut
«Le rêve plus long que la nuit»
être crédible que si elle sort des frontières de la Bosnie-Herzégovine ; si elle s'enracine dans une résistance aux nationalismes au pouvoir en Serbie et en Croatie.
Mais peut-elle être seulement basée, comme le propose Zlatko Dizdarevic, « sur les droits de l'homme, par opposition à une logique du droit des peuples » ? Reconnaître le droit de se dire "bosniaque" ou "esquimaux" (quand on ne veut pas être Serbe, Croate ou Musulman), rejeter le terrorisme du droit "des peuples" imposé par quelques uns par la force doit-il signifier nier le droit de se dire Serbe, Croate ou Musulman ? Il n'y a pas de modèle, mais il faudra bien inventer cette démocratie-là qui combinera droits individuels et droits collectifs, dans un dépérissement des Etats et des frontières... On doit encore rêver... *
17 février 1993
3) Dirigeant de l'Herceg-Bosna croate de Bosnie-Herzégovine.
4) Dirigeant serbe de la république serbe auto-proclamée de Bosnie-Herzégovine.