Le gouvernement conservateur n'a participé que d'une seule manière à la lutte contre le chômage. Depuis 1979, il a changé dix-sept fois les critères d'évaluation du nombre des chômeurs. Ainsi, la 20 ème annonce, en février 1993, d'un chômage ayant franchi la barre des trois millions occultait la réalité: il y a déjà quelque temps que le chômage a dépassé les quatre millions, c'est-à-dire un sixième de la force de travail. Phil CLARKE
Yes licenciements en cascade qui ont sont à l'origine de cette situation ne sont qu'un symptôme de la faillite totale du projet économique du thatchérisme, qui a entraîné dans la foulée la déroute du gouvernement
Depuis la chute de la livre il y a cinq mois et la sortie du Système monétaire européen (SME), les conservateurs ont géré crise sur crise. La même période a vu la remobilisation des travailleurs contre le gouvernement, mais ce mouvement d'opposition a été paralysé par la confusion et le désarroi idéologique de la gauche du Parti travailliste, lui même sous le coup de sa quatrième défaite électorale
Tandis qu'au niveau international, tous les observateurs se focalisent sur la crise allemande et les tentatives de Clinton de relancer la croissance aux Etats-Unis, le déclin économique en Grande-Bretagne va en s'accentuant. Les secteurs-clé du Yuppi-boom la finance et l'immobilier, se sont effondrés. Les investissements industriels sont nuls. Le déficit budgétaire de l'Etat avoisine les 50 milliards, et la livre est passée de 2,95 DM à 2,35 DM en quelques mois.
Cette situation détruit le mythe thatchérien selon lequel le capitalisme britannique pourrait être régénéré par une combinaison de cassage des syndicats, de dérégulation des marchés, avec un secteur
GRANDE BRETAGNE industriel plus petit et plus "approprié" surmonté d'un secteur tertiaire très étendu. Les marchés financiers internationaux ne croient pas qu'une économie sans une industrie forte puisse aller ailleurs qu'à sa perte.
Comme si tout cela ne suffisait pas, il faut ajouter la crise du Parti conservateur dûe au Traité de Maastricht. Avec une majorité parlementaire de vingt voix seulement, le gouvernement est constamment menacé par le lobby "anti-européen" conduit par une Thatcher aigrie et son lieutenant principal, le vampire de la droite, Norman Tebbit. La crise du Parti travailliste
La crise politique actuelle a été déclenchée par l'explosion simultanée, au cours de l'automne 1992, de deux bombes : la sortie du SME et la colère populaire provoquée par la décision de fermer la plupart des mines de charbon. La première a été mise à feu par la droite "eurosceptique" du Parti conservateur et la deuxième a conduit aux plus grosses manifestations de travailleurs depuis dix ans. Il y avait matière à ce que le Parti travailliste assène un coup terrible au gouvernement.
Il n'en a rien été. Dans la foulée de la victoire électorale des conservateurs en avril 1992 — victoire dont tout le monde s'accordait à dire qu'elle reviendrait aux travaillistes — la nouvelle direction tra-
HIP, HIP, HIP POUR LE "OR NOT TO BE"! P Danemark vailliste a subi un effondrement idéologique. Depuis la direction Kinnock, en 1983, le Parti travailliste a progressé de façon linéaire vers la droite, s'adaptant à l'idéologie du thatchérisme et édulcorant ses propositions politiques keynésiennes interventionnistes et de mesures sociales. Avec la direction de John Smith, ce processus peut aller plus loin.
La victoire électorale de Clinton a rempli le vide idéologique du parti travailliste. "L'économie selon Clinton" fait un tabac à la direction du parti. Lors de son discours du 7 février, John Smith a présenté le nouveau programme travailliste voué corps et âme à "l'entreprise individuelle et à l'effort".
A l'instar des années d'économie de marché de Reagan/Thatcher, la direction du parti n'envisage rien d'autre que son ralliement à un projet perdu d'avance. En parallèle avec ces inepties théoriques, elle est engagée dans une polémique de portée considérable sur les liens du parti avec les syndicats et le "vote bloqué" qui leur permet de l'emporter dans les congrès du Parti. Un pan de la direction, sous la houlette de Tony Blain, membre du cabinet fantôme, et soutenu par les franges les plus droitières de la bureaucratie syndicale, veut rompre complètement les liens organisationnels des travaillistes avec les syndicats et parle ouvertement de la création d'un parti capitaliste dans le style des Démocrates américains. Dans le rapport de forces actuel, ce projet est impossible.
Mais John Smith a hissé ses couleurs au mât d'une réforme radicale des liens avec les syndicats, considérés comme la cause de pertes de voix importante.
L'influence de la gauche dans le Parti a atteint son niveau le plus bas depuis vingt ans. Pourtant, le projet de Blain affronte des obstacles matériels majeurs, liés à l'infrastructure qui supporte le mouvement travailliste organisé. Le parti travailliste est financé essentiellement par les syndicats. Toute alternative supposant la rupture des liens avec ces derniers et la création d'une nouvelle adhésion de masse pour le parti doit tenir compte de la baisse inévitable des adhésions au parti qui s'ensuivrait. Et comme il n'y a pas de financement public des partis, les travaillistes coupés des syndicats devraient faire face à une faillite financière.
La nouvelle direction politique de Smith envisageant cette rupture, a choqué les courants traditionalistes. Toute tentative de pousser plus loin le projet de Blain déclenchera des conflits majeurs.
La faiblesse du thatchérisme était masquée dans les années 80 par les dividendes de l'impôt sur le pétrole en Mer du Nord et la liquidation des industries nationalisées. Il faut y ajouter le boom de la finance, lié à l'expansion de l'économie nord-américaine pendant les années du "keynésiannisme militaire" de Reagan. Tout cela a disparu ; la sécurité sociale de masse et une réduction des impôts ont créé un trou énorme dans le budget de l'Etat, tandis que le déficit de la balance des paiements continuait aussi de se creuser.
Des attaques sans répit
A court d'idées pour régénérer l'économie, le gouvernement de John Major a fait un choix pour le moins simple : multiplier les attaques contre la classe ouvrière et l'Etat-providence et approfondir les projets sociaux réactionnaires des années Thatcher. 1992 était une année électorale, les conservateurs se sont prudemment contentés d'une nouvelle législation antisyndicale et d'une loi sur le droit d'asile particulièrement raciste — connue sous le nom d'Asylum Bill. Actuellement, ils passent à l'attaque en déclenchant une nouvelle vague de privatisations et de remises en cause de l'Etat-providence. La logique qui préside à ces tentative est la destruction du "secteur public", qui, avec le déclin de l'industrie manufacturière, restait le bastion du syndicalisme.
"Japonisation" tous azimuts
Les Chemins de Fer britanniques, la poste et d'autres administrations doivent être privatisées. La rentabilisation du secteur de la santé est amorcée, avec la fermeture de plusieurs centres hospitalo-universitaires de Londres. Des mesures drastiques quant à la nouvelle sécurité sociale, incluant l'introduction d'un "régime de travailleurs" permettant de contraindre les chômeurs à travailler pour "mériter" leurs MARSIRICHT prestations sociales, sont soumises à la discussion.
Mais le plus grave reste l'absence de subventions gouvernementales aux services publics, surtout ceux qui dépendent d'une gestion locale. Autant qu'on se souvienne, c'est bien la première fois que des autorités locales licencient des enseignants ; et 100 000 travailleurs dépendant d'équipes locales se préparent à être congédiés dans les deux ou trois ans à venir. Ces attaques vont de pair avec un lot de mesures mineures, telles que l'abolition possible des services d'Etat de soins dentaires et la réforme des programmes scolaires vidant de tout contenu progressiste des matières comme l'anglais ou l'histoire.
Comme si ce n'était pas suffisant, on est aujourd'hui à la veille de l'imposition de "nouvelles méthodes de direction" dans les entreprises connues en langage populaire sous le terme de "¡aponisation", qui se ferait au détriment des travailleurs, et qui a déjà été imposée à des millions d'entre eux.
L'émergence de mobilisations en soutien aux mineurs, qui ont vu les travailleurs manifester par centaines de milliers, doit être interprétée comme un refus de ce contexte général. Le chômage de masse, et l'hégémonie de directions syndicales acquises au "nouveau réalisme" de la droite se sont combinés pour tenir en échec la riposte aux attaques des conservateurs. Le soutien aux mineurs a engendré un mouvement de masse malheureusement limité à des actions de protestation, et qui ne s'est pas prolongé en mouvement revendicatif dans l'industrie. Cette contradiction est au cœur de la situation. La faiblesse et l'inconséquence des projets politiques bourgeois rencontre les premières initiatives d'une opposition de masse, et non pas un mouvement de grèves massives, qui pourraient inverser l'actuel rapport de force entre les classes, défavorable pour la classe ouvrière.
Néanmoins, le gouvernement a reculé sur la question de la fermeture des puits. Des batailles acharnées se déroulent en
BARRAGE EUROSCEPTIQUE son sein sur les concessions à faire. Le seul moyen pour le gouvernement d'éviter une défaite parlementaire sur la question était de maintenir au moins la moitié des puits ouverts. L'attribution massive de subventions du gouvernement à de nombreux puits doit être considérée en elle même comme une victoire du mouvement de masse contre les fermetures. Les conservateurs n'avaient pas subi un tel revers depuis la débâcle de la Poll Tax (1), et la chute de Thatcher en 1990.
Le contentieux de Maastricht est loin d'être résolu. De façon ingénieuse, les députés conservateurs "eurosceptiques" ont décidé de voter un amendement travailliste au traité, contraignant la GrandeBretagne à accepter le "chapitre social" dont elle avait été, jusqu'alors, exemptée. En théorie, cela rendrait le traité impossible à ratifier ; le gouvernement a riposté en déclarant qu'il ratifierait le traité à ses propres conditions et qu'il passerait outre
1) Sur la Poll Tax, voir Inprecor n° 306 du 6 avril 1990.
Tavis du Parlement. Si cela devait se produire, il s'ensuivrait une crise constitution-
La conjoncture générale est celle d'un déclin économique chronique, d'un recul de la classe ouvrière et d'une crise politique du gouvernement et du principal parti d'opposition. La question de savoir comment ce sac de nœuds va se dénouer dépend, en partie, des développement dans
Le seul succès de Major est, pour l'heure, la réduction de l'inflation à moins de 1,75 %. Mais il n'y a pas de mystère à cette réussite : une déflation chronique et un effondrement des dépenses des consommateurs ont précipité la chute des prix. Toute reprise de l'économie relancerait l'inflation, de même que toute diminution du chômage. Lorsque le taux de chômage a diminué pour la dernière fois, entre 1987 et 89, l'inflation a atteint 11 % et une vague de conflits salariaux a déferlé. La limitation actuelle des salaires des fonctionnaires à 1,5 % d'augmentation mise sur un fort taux de chômage et une déflation chronique. La moindre relance de l'activité économique brisera la digue de la faible inflation et des minuscules augmentations de salaire.
Mais la rupture du carcan politique dépend aussi des développements politique à gauche, et de la construction d'un courant d'opposition viable à l'intérieur du mouvement ouvrier, qui puisse y impulser une activité plus conséquente. Dans les syndicats, il y a les prémisses de la construction d'une "alliance du secteur public", avec la tenue par plusieurs syndicats d'un référendum de grèves simultanées contre les privatisations et les réductions de services, pour le 5 mars 1993. Plusieurs fractions de militants syndicalistes, dont la plus importante est dirigée par la tendance d'extrême-gauche Militant, tente de bâtir une coordination permanente entre les syndicats sur ce sujet.
Au niveau politique, la gauche travailliste est affaiblie par les attaques qui la visent à l'intérieur du parti ; le seul représentant de la gauche qui reste dans la direction du Parti travailliste est Tony Benn, et des milliers de militants de la gauche ont quitté le parti. Pourtant, l'aile gauche du Parti travailliste qui reste la plus forte de tous les partis ouvriers de masse en Europe, esquisse les premiers pas d'un regroupement politique autour du réseau lié au groupe de parlementaires travaillistes, dit d'action socialiste, parmi lesquels Tony Benn est la personnalité la plus connue.
L'extrême gauche reste dominée par les deux grosses organisations que sont le Parti socialiste des travailleurs (Socialist
Workers Party, SWP) et le groupe Militant. Le SWP continue de recruter un grand nombre de jeunes par un travail propagandiste solide, mais son impact politique national est négligeable comparé à sa taille, précisément à cause de son incapacité chronique à mener une tactique de front unique dans les organisations de masse de la classe ouvrière, tactique qui permettrait de mettre en échec l'aile droitière des "nouveaux réalistes".
Le rendez-vous de l'extrême gauche
Le groupe Militant a vécu une scission et s'est affaibli en sortant du Parti travailliste. Il a redéfini son profil politique, particulièrement sur la question de la libération des femmes et des Noirs (2). En tout état de cause, il est clair que l'extrême gauche aborde une période prolongée de recomposition politique. Même le SWP a vu s'amorcer le débat sur son sectarisme triomphaliste — l'organisation est actuellement en train de proclamer la nécessité d'une grève générale et est engagée dans un recrutement frénétique sur un niveau politique très faible.
Le sort des organisations d'extrême gauche britanniques, les plus puissantes au niveau organisationnel de tous les pays capitalistes avancés, est lié à une future contre-offensive ouvrière. Dans les années 80, le mouvement ouvrier a subi des attaques très violentes. Son ressort et le maintien de sa force organisationnelle sont liés à la tradition de syndicalisme de masse
Collection 1992
120 FF • 1 200 FE • 50FS
— à la différence du syndicalisme semipolitique en France ou dans l'Etat espagnol —, elle même produit de la composition largement prolétarienne de la population.
Dans les années 70 et 80, la bourgeoisie avait adopté un nouveau projet radical, le thatchérisme, visant à rompre avec le consensus keynésien sur l'Etat providence de l'après-guerre et à regénérer l'économie. Le consensus a bien volé en éclats, mais l'économie n'est en rien régénérée. Rien de substantiel n'est venu remplacer le thatchérisme ; les conservateurs sont à court d'idées et le Parti travailliste a marginalisé sa gauche radicale.
Malgré tout, le déclin historique de la Grande Bretagne, et son naufrage annoncé interdisent au capitalisme britannique d'envisager les méthodes de relance utili. sables aux Etats-Unis, en Allemagne ou même en France. La bourgeoisie britannique affaiblie est contrainte de trouver des issues historiquement nouvelles à l'impasse actuelle. A moins que le mouvement ouvrier ne soit capable de forger sa propre alternative historique, la vision politique post-thatchérienne de la bourgeoisie pourrait être plus barbare que ce à quoi la "Dame de fer" ait jamais pensé. *
Londres, le 16 février 1993
2) Historiquement, cette tendance avait des positions très "économistes" et considérait ces combats comme un luxe petit bourgeois.
3) Sur la politique économique en Grande-Bretagne, voir Inprecor n° 362 du 6 novembre 1992.
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