La presse porte une attention particulière à la vague Malcolm X qui déferle sur l'Europe dans la foulée du film Malcolm X, de Spike Lee. Nous avons jugé utile de reproduire un article de Ron Daniels tiré de la revue The Black Collegian, qui est un exemple de la façon dont un dirigeant noir, nationaliste-révolutionnaire et de gauche, s'adresse aujourd'hui aux jeunes Afro-Américains, au nom de Malcolm X. Ron Daniels est le co-président de la National Malcolm X Commemoration Commission. Ron DANIELS
Aucun dirigeant politique
A n'est plus populaire dans
la jeunesse afro-américaine que El Hajj Malik Shabazz/Malcolm X. On s'arrache tout ce qui le concerne : depuis l'Autobiographie de Malcolm X jusqu'à ses discours enregistrés, et les souvenirs de Malcolm se vendent dans les boutiques, aux coins des rues, chez les marchands ambulants. Partout on voit les T-shirts, les posters, les casquettes frappées du X. C'est à la mode de cotoyer Malcolm ! Pour nous qui nous considèrons comme les filles et les fils de Malcolm X, cette remarquable renaissance de Malcolm est stimulante et encourageante. Manifestement, les jeunes Afro-Américains se tournent vers celui qu'ils considèrent comme incorruptible. Mais la fascination qu'exerce Malcolm aujourd'hui comporte aussi le danger que tout cela ne dépasse pas les caprices d'une mode. La portée profonde de Malcolm X et l'héritage qu'il a légué au peuple africain et à toute l'humanité opprimée, pourraient s'obscurcir et se banaliser. D'où le défi pour les jeunes frères et soeurs — la nouvelle génération qui dirigera la lutte — de comprendre les fondements de ce que Malcolm X nous enseigne. Au-delà du port d'une casquette avec un X, il s'agit de comprendre la nature de l'évolution et
• MALCOLM X I
l'émergence d'un des plus importants dirigeants africains de notre histoire.
C'est sous le nom de Malcolm Little qu'il naît le 19 mai 1925 à Omalia, dans l'Etat de Nebraska, et c'est El Hajj Malik Shabazz qui mourra le 21 février 1965, assassiné par balles dans le Haut Harlem, à l'Audubonn Ballroom. Cette vie qui a duré 39 ans est devenue la légende d'une évolution personnelle dans l'histoire africaine mondiale.
Du ghetto à la lutte de libération
En tant que témoin privilégié, je dirais que la transformation de Malcolm Little/'Detroit Red" en Malcolm X/EI Hajj Malik Shabazz prouve les capacités d'un individu et d'un peuple à dépasser leur oppression grâce à la lutte de libération. Une capacité ininterrompue de progresser et d'évoluer, un engagement indéfectible aux côtés du peuple africain et de l'humanité asservis, et une attitude désintéressée, même face à la mort : voilà les traits marquants de la personnalité de Malcolm X.
Malcolm Little n'est pas resté longtemps dans son Omaha natale. C'est à Lansing, dans le Michigan et, plus tard, dans les gehttos en expansion de Detroit, Boston et New York, qu'il a vécu, comme c'est le cas de tant de jeunes Afro-Américains aujourd'hui. Malcolm a été apparemment condamné à vivre dans la pauvreté, la débauche et la violence, dans la "terre promise" de l'entreprise individuelle. Il était traumatisé par la mort de son père, assassiné parce qu'il était un "nègre arrivé" — Le père de Malcolm était un organisateur de l'Universal improvement association de Marcus Garvey. Il a été témoin de la souffrance et des difficultés de sa mère, qui s'est battue pour défendre sa famille dans une société raciste et oppressive, qui aujourd'hui encore jette tant de jeunes Afro-Américains à la rue. Detroit Red a été hooligan, dealer et proxénète. Malcolm Little, alias Detroit Red, défoulait sa colère et ses ressentiments contre la société, par un comportement asocial qui s'en prenait à d'autres victimes de l'oppression. Il se faisait le complice de l'exploitation du peuple afro-américain par une Amérique meurtrière et arrogante. Il a été un agent de la destruction et de la mort au sein d'un peuple écrasé et attaqué.
En réalité, le jeune Malcolm n'était pas intrinsèquement mauvais. En revanche, le système, lui, était et est intrinsèquement mauvais. Malcolm Little alias Detroit Red n'est pas né criminel. Il l'est devenu sous l'emprise d'un système criminel. Malcolm n'est pas né escroc. Il l'est devenu dans un système qui dénie au
peuple afro-américain l'égalité écono mique et politique totale. Malcolm n'est pas né violent. Il l'est devenu au cœur d'un système qui engendre la violence et pousse à la violence. En fait, comme tant de "types des bas-fonds", il était intelligent, talentueux, et même brillant. Nous devons connaître ce contexte socio-économique et politique si nous voulons comprendre la trajectoire de Malcolm X, et sa signification pour les Africains dans l'Amérique d'aujourd'hui.
La délinquance de Malcolm l'a mené à la prison. Ce qui ressort de sa période de détention, c'est qu'il a fait de la prison une école, voire une université, où ses qualités innées se sont épanouies. Il a lu tous les livres disponibles à la bibliothèque de la prison et a étudié l'anglais grâce à un dictionnaire Webster. Malcolm a su rompre les chaînes psychologiques et culturelles qui l'avaient enfermé, et il s'est transfiguré. D'agent de l'oppression il est devenu un acteur de la libération du peuple noir.
Le musulman noir
Son adhésion à la Nation de l'Islam, dirigée par le vénérable Elijah Muhammad, a été un facteur décisif de cette transformation : Malcolm Little, alias Detroit Red est Malcolm X. Après son pélerinage à la Mecque et sa conversion à l'Islam orthodoxe, Malcolm est resté musulman. Les enseignements du vénérable Elijah Muhammad ont constitué la base de la philosophie du nationalisme noir que Malcolm a articulé avec tant de force. Du plus profond de l'oppression économique et raciale émergeait un combattant de la liberté et du nationalisme noir révolutionnaire, un combattant de la libérté dont la vie, la philosophie et l'exemple sont un phare pour les jeunes Afro-Américains aux que rate dens fondamend'aujourd'hui. taux que chaque jeune Afro-Américain devrait connaître à propos de la philosophie de Malcolm X. Ils constituent une introduction à une étude plus approfondie de Malcolm X. Face à l'agression et à la dégradation culturelles subies par le peuple africain dans une société raciste, Malcolm pensait que la libération du peuple noir devait commencer par un retour sur lui-même. La lutte de libération devrait démarrer par le self-respect et le self-help (le respect pour soi-même et l'autonomie). Le peuple noir doit rompre la dépendance psychologique, culturelle, économique et politique vis-à-vis de son oppresseur. Cela exige une connaissance de nous-mêmes et un maximum de moyens propres pour nous développer et nous soutenir. Malcolm voulait que le peuple afro-américain parvienne à sa selfreliance (confiance en soi) et à l'indépendance. Dans la foulée, Malcolm a insisté sur l'étude de l'histoire : « De toutes nos études, celle de l'histoire nous rapporte le plus ». Il a tenté de se réapproprier l'histoire réelle du peuple africain et celle de l'humanité. Dès lors, le peuple noir doit dépasser la version eurocentriste de l'histoire et découvrir les contributions historiques du peuple africain au développement humain. Il appréhendait aussi l'étude d'apprendre comment d'autres peuples opprimés ont pu se libérer.
Panafricaniste et internationaliste
En tant que protagoniste du nationalisme noir, Malcolm proposait que le peuple afro-américain contrôle la politique et l'économie au sein de la communauté afro-américaine. Le peuple noir devrait établir son contrôle sur le territoire où nous sommes forcés de survivre au sein d'une société raciste et exploiteuse. Le contrôle par la communauté afro-américaine n'était que le point de départ de la lutte pour la séparation et l'indépendance totale avec le pays oppresseur. Les Africains n'ont aucun devoir de fidélité envers un gouvernement ou une nation qui ne se préoccupe pas du bien-être du peuple afro-américain.
Malcolm X fut un pan-africaniste et un internationaliste. Son étude de l'histoire l'a amené à apprécier en profondeur l'Afrique et le peuple africain partout dans le monde. Sur la question de l'identité, il était très clair : nous sommes un peuple africain dont le destin est inextricablement lié à notre patrie d'origine en Afrique. En tant qu'internationaliste, il nous a enseigné que, en tant qu'Africains en Amérique, nous ne devrions pas nous percevoir comme une minorité dans ce pays, mais comme partie prenante de la majorité noire ou de couleur dans le monde. Ainsi, les Afro-Américains devraient tisser des liens culturels, économiques et politiques avec notre patrie en Afrique et d'autres peuples opprimés sur le plan international.
Malcolm nous a enseigné aussi que la libération afro-américaine aux USA est une lutte pour les droits de l'Homme, et pas uniquement une question de droits civils. Comme d'autres avant lui, il expliquait que les droits humains, qui appartiennent à tous les êtres humains, dépassent les droits civils, qu'un gouvernement pourrait accorder. C'est ainsi qu'il a décidé de traduire le gouvernement américain devant l'ONU et devant un Tribunal mondial pour génocide, au regard des violations passées et présentes des droits des
Africains en Amérique. Même si Malcolm n'a jamais incité à la violence contre un autre peuple, il a été un partisan ferme du principe de l'auto-défense.
Il estimait que les Afro-Américains ne devaient pas respecter la "non-violence" alors qu'ils étaient victimes d'attaques violentes perpétrées par des racistes ou les institutions oppressives des Etats-Unis. Son fameux "La liberté par tous les moyens indispensables" suggérait que le peuple noir devrait utiliser toutes les tactiques ou stratégies pouvant aboutir à un résultat rationnel et positif — le bulletin de vote ou la balle, la manifestation pacifique non-violente ou la résistance armée à une
Enfin, la position de Malcolm a évolué d'une analyse exclusivement basée sur la race et le racisme vers une analyse de race et de classe qui désignait le racisme, le capitalisme et l'impérialisme comme des manifestations d'un système global de suprématie et de domination blanche. Aux racines de l'oppression
Jusqu'à sa mort, Malcolm est resté un nationaliste noir. Mais, sa rupture avec la Nation de l'Islam et ses voyages, surtout son pélerinage à la Mecque où il a appris et vécu la fraternité universelle enseignée par l'Islam orthodoxe, ont élargi ses perspectives sur toute une série de questions et d'enjeux. Dépassant la diabolisation du blanc, il a analysé le racisme et l'exploitation économique comme les rouages d'un système d'exploitation et d'oppression globales et a continué d'évoluer jusqu'à sa
Voilà les éléments fondamentaux qui nous permettent d'étudier le fond de la pensée de Malcolm X : l'homme, sa vie, et sa mission. Emergeant de l'oppression dévastatrice du ghetto, Malcolm est devenu le symbole d'une résistance sans compromis au racisme et à l'oppression. Il incarne nos espoirs pour devenir un peuple libre et déterminant librement son avenir. Il démontre, sans aucun doute, que chacun(e) d'entre nous peut dépasser les limites fixées par un système oppresseur, et lui asséner des coups puissants pour nous libérer. Au-delà des caprices de la mode, les jeunes Afro-Américains doivent préserver l'héritage de Malcolm par leur combat quotidient pour la libération. Vive El Hajj Malik Shabazz !
The black collegian, janvier/février 1992