Depuis trois ans, l'Afrique noire vit une situation générale de crise et de changements politiques. Le Zaire, le Togo ou le Rwanda sont plongés dans une confusion politique extrême. Les puissances impérialistes de tutelle respective n'ont pas de solution de rechange satisfaisante pour leurs intérêts. Chaque pays a ses spécificités; toute une série de contrastes reflètent des histoires coloniales et contemporaines originales. Mais la quasi-simultanéité des évènements recouvre des causes communes qu'il faut identifier. Claude GABRIEL
Jamais, depuis la fin des années 50 et le début des années 60, ce continent n'avait, en effet, retrouvé un tel niveau de conjonction. A l'époque, la crise structurelle du colonialisme donnait un sens commun à des développements politiques séparés. Quel est donc aujourd'hui le dénominateur commun ?
Bien sûr, quelques pays ne sont pas encore touchés par cette évolution. Il y a aussi, dans plusieurs cas, la superposition de conflits armés antérieurs. Quoiqu'il en soit, une certaine unité du processus est perceptible.
L'image d'un continent à la dérive est dorénavant un lieu commun. Bien que très contrasté et basé sur les données macro-économiques, ce diagnostic permet de comprendre le lien existant entre les reculs de la productivité agricole, la crise des exportations de produits primaires, la chute des investissements productifs, la rapide dégradation des systèmes éducatifs et de prévention sanitaire, la croissance des migrations etc. Un mal général affecte l'Afrique noire et agit donc sur l'ensemble des paramètres socio-économiques.
Nous assistons à l'épuisement d'un modèle économique et politique. La crise institutionnelle qui fissure le modèle d'Etat post-colonial se combine aux autres séismes socio-économiques. Le système de relations issu de la colonisation qui
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donnait à l'Afrique noire une certaine place dans l'économie internationale est arrivé à un point de rupture. Cette évolution générale-là, en s'accélérant au cours des années 80, a donné naissance à cette simultanéité des évènements politiques.
La fin d'une époque
Les années 70 avaient laissé croire à une possible croissance linéaire. Malgré l'alourdissement de la facture pétrolière pour les pays non-producteurs d'hydrocarbures, les pays africains bénéficiaient généralement d'une forte hausse de leurs revenus à l'exportation et d'un accès facile au marché financier mondial grâce à la masse des capitaux rendus disponibles par les tranferts opérés sur le marché pétrolier. Cette situation convenait assez aux puissances industrielles qui favorisaient l'investissement industriel par endettement et se garantissaient ainsi quelques marchés d'équipement supplémentaires. Le kilo de café passe de 115 à 334 cents entre 1970 et 1980, celui du cacao de 68 à 260 cents, le bois scié de 93 à 365 dollars le m3, la tonne de phosphate de 11 à 47 dollars etc.
C'est l'époque du rêve d'industrialisation, de la construction d'usines surdimensionnées et des discours sur le nouvel ordre économique international ou les transferts de technologie... Pourtant rien ne change au plan des structures de dépendance et l'endettement s'accroit. Le début de la décennie suivante a vu la même insouciance alors que le sol était déjà en train de se dérober, à commencer par la place des productions primaires africaines sur le marché mondial (cours qui s'effondrent et demande stagnante). La réorganisation technologique dans les grands pays industriels et les modifications des flux commerciaux mondiaux ont brutalement modifié la place globale du continent dans la division internationale du travail. La majorité des pays et des productions est alors touchée.
A la même époque sont appliqués les premiers plans d'ajustement structurel sans adjonction de projets de développement alternatif... Le grand délabrement commence !
En 1990, les apports privés extérieurs ne représentent plus que 6,8 % des flux, contre 24,6 % en 1982. La part des investissements directs passe de 10,3 % à 4,7 %. Cette perte d'attrait pour les placements internationaux se double d'un recul de la part de l'Afrique noire dans la production mondiale : avec 500 millions d'habitants, le Produit intérieur brut (PIB) de toute cette région est aujourd'hui inférieur à celui de la seule Belgique.
A cette crise économique s'ajoute une crise sociale et politique. Sans revenir ici sur la nature des Etats africains post-coloniaux, il faut néanmoins souligner le rôle
spécifique de ceux-ci dans la formation de l'accumulation privée locale, dans la légitimation du territoire "national" et dans la construction d'une conscience nationale pourtant souvent introuvable.
Les institutions internationales feignent de découvrir la gangrène de la corruption dans ces sociétés. Les systèmes politiques mis en place au moment du passage à l'indépendance n'ont pourtant jamais fonctionné autrement avec la bénédiction de tous les donateurs extérieurs.
Il faut d'ailleurs distinguer les deux formes complémentaires de ce système. La première est un mode général de redistribution des revenus à travers la fonction publique, l'armée mais aussi les liens éthniques et lignagers. Elle ventile des ressources que le pouvoir contrôle à travers sa gestion quotidienne des aides extérieures et des revenus à l'exportation. Elle prend aussi bien l'aspect du gonflement permanent de l'emploi administratif que de l'aide privilégiée apportée au village d'origine de tel ou tel ministre.
La seconde forme est celle de la prédation et de la dilapidation totale des deniers publics par la clique au pouvoir.
Prédation et dilapidation
Il est nécessaire de distinguer ces deux "fonctions" car les années 80 ont vu un recul relatif de la première et la continuité de la seconde. Il y a dans les deux cas formation de mécanismes d'accumulation privée et émergence d'un petit monde affairiste. Mais le premier niveau est souvent perçu comme le principal moyen de maintenir la cohésion sociale et de fournir une légitimité au pouvoir. Il redistribue en cascade et alimente - de manière inégalitaire et oppressive - les diverses couches sociales de la société. Or cet aspect de la gestion privée du bien public - politiquement légitimé - entre en crise dans les années 80 quand le marasme et les plans d'ajustements structurels réduisent les revenus de l'Etat. Ce sont alors les dépenses strictement ostentatoires des cliques au pouvoir qui se perçoivent le mieux. On connaît les cas d'école : Mobutu au Zaïre, Eyadema au Togo, Bongo au Gabon, ou Moussa Traore au Mali.
Le choc social est rapide, profond. Le village rural est tout autant en crise que la ville. Les différenciations sociales s'affirment et toutes les classes et couches sont atteintes : la paysannerie dont le revenu baisse, les employés et travailleurs licenciés pour cause de privatisation, les fonctionnaires relégués au secteur informel pour "dégraissage" de la fonction publique ou payés épisodiquement, les diplômés de l'université sans espoir d'embauche et toute une frange de la petite bourgeoisie urbaine qui est privée de la manne redistribuée par les hautes sphères du pouvoir.
Pour maintenir le vieux modèle de régulation sociale et économique, il faudrait une croissance exponentielle des aides publiques étrangères. Or celles-ci diminuent du fait-même de la crise internationale et de l'endettement des Etats donateurs.
Quel que soient leur système constitutionnel et les aléas des libertés publiques accordées, les pouvoirs font face à un mécontentement généralisé. Des pays comme le Sénégal où le multipartisme existe pourtant depuis des années connaissent la même contestation générale, des grèves à répétition et des émeutes.
L'échec de l'ajustement
Inquiètes de cette rapide détérioration, les institutions internationales ont cherché à assainir la situation par un système d'aides conditionnelles. Il n'a jamais été question au départ de lier les plans d'ajustements structurels à la démocratisation des régimes. Cette notion est récente et passablement opportuniste. Mais dès les années 80, il est demandé aux gouvernements africains de procéder à des changements profonds dans leur mode de gestion socio-économique. Beaucoup de choses sont connues maintenant sur le caractère doctrinaire de ces injonctions. C'est que généralement la gestion privée et prédatrice de l'Etat est confondue avec l'ampleur propre du secteur public. La nécessité objective d'un tel secteur, a fortiori dans un contexte post-colonial récent est ignorée. Le slogan "trop d'Etat" laisse entendre qu'en en réduisant rapidement la surface économique (sociétés industrielles nationalisées, sociétés d'achat et de distribution) on réduira les niveaux de corruption. La privatisation est supposée imposer d'autres critères de gestion ; elle impliquerait par essence un systeme vertueux de reproduction autour d'objectifs exclusivement commerciaux...
Or rien n'est moins certain aujourd'hui en Afrique noire. Tout d'abord la faiblesse de l'épargne et l'extrême modestie des capitaux locaux rendent les privatisations très aléatoires. Souvent, les barons du régime ramassent la mise, permettant de passer d'un monopole public à un monopole privé.
Rien ne change pour autant quant au fond : la recherche d'un profit à court terme, la spéculation et la faible part du réinvestissement caractérisent généralement la philosophie du secteur privé africain. Enfin, l'inadéquation du système bancaire et la réticence des investisseurs étrangers couronnent le tout. En Guinée, des entreprises ont été liquidées faute d'avoir trouvé des acquéreurs.
Le coût financier (sans parler du coût social) n'a pas été pris en compte par la Banque mondiale. L'apport d'argent frais lié à des privatisations et à la réduction des dépenses publiques a des effets pervers qui ne sont pas pris en compte. Cet ajustement externe, obtenu une fois la demande intérieure réduite, décourage les activités tournées vers le marché local. C'est ainsi que le rééquilibrage des finances publiques s'obtient souvent par l'arrêt d'investissements nécessaires pour une croissance. De ce fait certains coûts de production augmentent, réduisant les conditions de rentabilité pour l'investissement escompté.
La débandade
La catastrophe est telle que le trouble a finalement envahi diverses sphères institutionnelles. Le directeur du développement à la Commission européenne, Dieter Frish, s'inquiétait de la tournure des évènements : « Certains gouvernements peuvent être tentés de souscrire à des réformes auxquelles ils n'adhèrent pas pleinement ou dont ils n'ont pas mesuré toutes les conséquences... Mais surtout, on peut craindre que de tels programmes de réformes, qui auraient été largement conçus par des experts extérieurs, ne soient pas vraiment adaptés aux contraintes, aux particularités et aux capacités des pays concernés, ce qui mettrait en cause leur viabilité » (1). L'auteur de ces lignes a finalement démissioné de son poste au début de 1993.
En France, le même malaise traverse maintenant toutes les réflexions officielles sur le bilan des années 80. Un rapport gouvernemental sur la coopération et le développement de l'Afrique admet ouvertement qu'une série d'erreurs graves a été commise à propos de la libéralisation imposée et de la logique des financements externes condionnés (2). Dans le cas français, s'ajoute par ailleurs l'aveu que la zone franc, supposée protéger de certains déséquilibres les pays africains qui en sont membres, était aussi à bout de souffle. Plus rien ne va, pas même la Convention de Lomé liant la plupart des pays africains à l'Europe communautaire. Le système Stabbex de compensation des pertes à l'exportation est dorénavant incapable de suivre le rythme de la détérioration des termes de l'échange. Jacques Delors reconnaissait le 2 mai 1991 à Dakar qu'il
1) Courrier ACP-CEE, 1988
2) Ministère de la coopération et du développement, service des Affaires financières et de la coordination géographique, Situation pour1991, Documentation française, Paris.
plus ou moins directs des potentats que les puissances coloniales ont laissés derrière elles lors de la "décolonisation". Quelques dizaines d'années après, la néocolonisation a été tellement réussie qu'il ne reste dans ces paysque les tyrans en place — et ces derniers le savent pertinemment et jouent sur le fait que leurs tuteurs impérialistes n'ont aucune solution de rechange. L'allié principal de ces "frankeinstein" coloniaux est la peur du vide de leurs soutiens occidentaux, et surtout la peur que le vide ne soit occupé par '"Afrique qui souffre".
fait des concessions pseudo-démocratiques (surtout pour satisfaire le besoin de paravent démocratique de sa puissance de tutelle belge), le maréchal-président n'a pas hésité à utiliser sa garde prétorienne pour mater dans le sang la révolte de l'armée et les manifestations de la population. Il sait qu'en cas de rupture définitive avec la Belgique, il sera toujours temps de négocier le soutien de la France. Mais que dire du président rwandais, Habyarimana : s'il a utilisé la vielle recette de la cooptation du chef d'un opposant au poste de Premier ministre, il n'en soumet pas moins son pays à un véritable génocide de la minorité tutsie.
ami Pasqua - valant aussi pour les autres et semblant dire : « Tenez bon jusqu'en mars !
Nous arrivons ! » — et joue la montre, laissant cyniquement se vider la capitale de son pays, fallait trouver un autre système pour « un partenariat entièrement renouvelé ».
Euphémisme !
Le problème n'est donc pas celui du
"trop d'Etat", mais évidemment celui de la nature sociale du pouvoir. La bataille pour la démocratie ne devrait pas avoir d'autre raison que de commencer à résoudre les problèmes du sous-développement et de la misère. Et c'est d'ailleurs à l'aune de cet a priori que l'on peut maintenant mesurer les limites des processus de "démocratisation" et des forces d'opposition.
Au départ il y a eu dans la plupart des pays, au cours de ces crises, d'importantes mobilisations populaires. La population urbaine s'est mobilisée, elle s'est rangée majoritairement derrière des partis d'opposition et des syndicats. Or, à quelques rares exceptions près, la quasi-totalité des oppositions politiques et des forces à profession de foi démocratique n'ont pas pu ou pas voulu prendre durablement en compte les revendications populaires pour fonder leurs pratiques. Il y a beaucoup de phraséologie sur l'Etat de droit et sur la "société civile"
, mais fort peu de vision à long terme à partir des besoins sociaux du plus grand nombre. Certaines analyses de ces forces insistent d'ailleurs plus sur l'aspect
"groupe de pression" que sur la fonction durable d'un parti idéologiquement défini.
Dans beaucoup de cas du moins, l'affaire se joue essentiellement entre les seules élites. Un grand nombre d'hommes politiques des divers régimes antérieurs se recyclent ainsi.
On voit des oppositions réclamer l'ingérence des puissances étrangères ; on voit même aujourd'hui, au Congo, les nouveaux dirigeants envisager la venue d'observateurs sud-africains pour la sur-
Le crépuscule sans fin des dinosaures Les régimes en place dans la presque totalité des pays d'Afrique Noire sont les héritiers Le cas de Mobutu, au Zaïre, est sans doute le plus tragiquement exemplaire. Après avoir Enfin, le président Togolais, Eyadéma, a reçu personnellement un appui politique de son
MC veillance des prochaines élections législatives.
L'essentiel de ces forces - qu'elles soient toujours à l'extérieur du pouvoir ou pas - ne prend pas sérieusement en compte les facteurs structurels de la dépendance économique. Elles veulent même démontrer leur compétence au regard des axiomes de la Banque mondiale et du FMI. Beaucoup de ces oppositions ont aussi tendance à identifier le totalitarisme du régime sortant à l'ampleur du secteur d'Etat qu'il contrôle effectivement.
Le salut par l'ingérence ?
Et elles accompagnent leur programme démocratique d'une acception des plans d'ajustement. Le programme économique de l'opposition kenyanne, rédigé avec l'aide de la fondation allemande Friedrich Naumann Stiftung, incluait privatisations et compressions d'effectifs dans la fonction publique.
L'exemple de la Zambie est à ce titre très illustratif. A peine un an après son accès à la présidence, Frédérick Chiluba (et son Mouvement for Multy-Party Democracy) a commencé à connaître quelques problèmes. Il avait pourtant été pris pour exemple d'une possible transition pacifique et d'un renouveau de l'élite politique. Son propre parti s'est divisé, le mécontentement populaire a repris et le gouvernement s'est vu dénoncé comme l'otage de quelques puissants hommes d'affaires. On évoque le recyclage dans les rouages de l'Etat d'anciens caciques du pouvoir précédent. Le nouveau régime se donne pour première tâche de privatiser 300 entreprises. L'affairisme et la corruption sont à nouveau fustigés et la population ne voit pas son sort s'améliorer (3). Faut-il y voir la raison des 70 % d'abstentions aux dernières élections partielles ?
D'autres pays sont dans une situation similaire. Le Congo, par exemple, où l'élection de Pascal Lissouba n'a rien changé aux pires combines politiciennes d'alliances et de coalitions douteuses pour partager un bout du pouvoir. Et pourtant dans tous ces cas, les ambassades occidentales, toujours très actives, ont poussé leurs protégés, influencé les débats, fourni les experts constitutionnels!
Le plus inquiétant reste que les oppositions les plus radicales semblent, elles aussi, dépourvues de toute vision globale des rapports de domination qui sous-tendent la crise actuelle. C'est une véritable coupure culturelle, politique et idéologique qui voit des courants abandonner toute identification à un projet de rupture antiimpérialiste et se référer à des thèses d'aménagement réformiste de la dépendance. On retrouve ici les effets de la situation politique mondiale, de la crise du projet socialiste et de la perte de références sociales pour fonder un projet politique. Il y a là une contradiction supplémentaire au moment où les populations laborieuses reprenaient justement le chemin des mobilisations indépendantes. Mais ces pays ne sont pas comparables à ceux d'Amérique latine : ici il n'y a presque jamais eu de mouvement ouvrier indépendant. Or si la crise économique actuelle exacerbe les mécontentements, elle ne favorise pas, pour le moment, une meilleure compréhension de l'incompatibilité des différents intérêts sociaux en présence.
Limites des oppositions
Du coup, les capitales occidentales colmatent les brèches et cherchent à gagner du temps. Dans beaucoup de cas, comme celui du Zaïre, elles ont tenté des reclassements par le biais de coalitions entre les équipes en place et leur principaux opposants. Cela a été le cas au Sénégal avec l'entrée au gouvernement d'Abdoulaye Wade, principal opposant, avant qu'il n'en sorte pour se représenter comme oppositionel aux récentes élections présidentielles. C'est aussi une forme de cohabitation qu'a cherché à mettre en place la France au Togo en maintenant un certain soutien au dictateur Eyadema, toujours chef de l'Etat, tout en poussant d'autre part ses pions dans les forces gouvernementales issues des élections générales. Même chose à Madagascar avec la valse hésitation de Paris entre le sortant
3) "Has the MMD been hijacked ?", Southern Africa, Août 1992.
Ratsiraka et les "forces vives" d'opposition. Les puissances étrangères avancent pragmatiquement dans la recherche d'une salutaire stabilité politique. Ne donnant finalement crédit ni aux dictateurs qu'elles ont jusqu'à présent soutenus ni aux équipes oppositionnelles, elles estiment souvent préférable de tenter un arrangement entre les deux. Combines et reclassements
Le bilan, là aussi, est sans ambiguité : au Zaïre, au Togo, à Madagascar, au Kenya, au Cameroun le dictateur a su manœuvrer, gagner du temps et a fait tirer sur la foule. En Côte d'Ivoire, au Malawi, en Centre-Afrique, le vieux système se prolonge encore un peu dans la répression et le grotesque. Au Kenya et au Cameroun les régimes en place ont pu obtenir des majorités électorales "démocratiques" pour prolonger encore un peu leur crédit international.
La plupart des transitions se sont faites au travers de "conférences nationales" où se retrouvaient toutes les forces politiques et syndicales. Ce sont elles qui ont négocié les réformes constitutionnelles et les processus électoraux. Les Eglises et les chefs religieux y ont souvent joué un rôle central. Comme au début des années 60, les textes constitutionnels - souvent établis avec des experts étrangers - ont été copiés sur des modèles occidentaux, avec une accentuation du rôle de l'exécutif.
Dans beaucoup de cas les oppositions ont utilisé les mobilisations populaires pour obtenir ces conférences nationales, puis ont réduit leur stratégie à la seule compétition électorale. Force d'appoint, la population est mise hors course dès qu'il s'agit de choisir les options fondamentales.
Tous ces changements ouvrent une période d'intenses débats. L'inquiétude des chancelleries et les interrogations qui ont ponctué l'intervention militaire en Somalie confirment que l'impressionisme du début n'est plus de mise. Le problème peut être tourné dans tous les sens, il aboutit toujours à la même équation : l'ordre économique mondial et la soumission à des mécanismes exogènes, destructeurs et brutaux.
A ce propos, il est assez vain de discuter comme l'ont fait certains, pour savoir si la démocratie était un préalable au développement où s'il fallait, dans un premier temps, sacrifier les grands principes et imposer avec fermeté les critères du développement qui assureraient plus tard l'épanouissement de la démocratie... Ce n'est certainement pas une question de chronologie et cette passionante discussion à abouti à la conclusion qu'il fallait mener les deux de front.
Le vrai problème est de savoir quelle démocratie et quel développement sont mis en chantier. En d'autres termes, il s'agit d'identifier la nature sociale du projet. Et il y a bien sûr à ce propos des points de repère. Par exemple, est-il concevable de sortir ces pays du sous-développement sans réellement commencer à résoudre la question des femmes ? Agriculture de subsistance, environnement, secteur informel, démographie, protection infantile, tissu associatif... tout ramène au sort des femmes. Or la place qu'elles ont eu dans les conférences nationales a tout simplement été scandaleux. Les diverses oppositions n'ont généralement pas brillé par cette préoccupation de première importance pour engager un véritable projet de démocratie économique. Quel projet démocratique ?
D'autres questions sont autant de tests sur la nature du projet politique et social : la liberté de la presse, la démocratie et l'indépendance syndicale, le contrôle des revenus des élus, la réduction des dépenses militaires, l'accès de tous et de toutes aux système éducatif, les barrières à la fuite des capitaux, l'annulation de la dette extérieure, l'organisation et l'écoute du monde paysan, la totale laïcité de l'Etat.
Se pose évidemment aussi la question du pouvoir politique, de son organisation, de son contrôle. La multiplication des partis politiques rend évidemment perplexe et mène toujours au débat sur ce "tribalisme" qui découperait le champ politique en autant de lobbies se disputant le pactole. Attention, toutefois, aux idées reçues.
Ces phénomènes renvoient à deux problèmes différents. Le premier est celui de l'aspiration d'une partie de la population à décider pour sa communauté ou pour sa terre ; le second relève de l'affairisme petit-capitaliste dont l'ambition dépend du premier cercle identitaire (celui de la région, du village) avec ses réseaux et prébendes. Ce sont bien deux aspirations sociales différentes même si trop souvent, par manque de débouché politique, la seconde utilise et manipule la première.
L'éthnicité conflictuelle de la vie politique est toujours présentée comme une spécificité immuable de l'Afrique, c'est-à-dire comme l'anti-thèse de la modernité. Mais c'est oublier que les formes les plus décriées de cette éthnicité renvoient à la crise capitaliste, à la concurrence affairiste et à la nature sociale de l'Etat néo-colonial.
Aux sources de la fragmentation Le Libéria, la Somalie ou le Tchad en sont de parfaites illustrations. Ces conflits sont les produits tout à fait modernes d'une dislocation économique et politique. C'est le développement de la pénurie qui engendre de telles fragmentations. Plus le surproduit social est restreint, plus les entités politiques ou militaires qui se le disputent sont étroites. L'échelle des assises sociales est ainsi imposée par ce marché de la pénurie. Et si la production locale s'écroule, l'échange marchand pourra continuer à se reproduire autour du détournement de l'aide alimentaire ou du pillage de zones rurales, alimentant des conflits régionalo-éthniques ou inter-claniques. On a vu, en Somalie, comment la simple demande de services par les équipes de télévision pouvait modeler un marché de substitution avec ses offres, sa pression inflationniste et sa concurrence, dans une économie atone.
L'Afrique est sans doute marginalisée, elle n'en est pas moins toujours victime de la dictature du marché. Les authentiques considérations démocratiques devraient partir de ce constat. *
27 février 1993